L’artiste strasbourgeoise sort cuicui, un EP de 7 titres aux inspirations pop-rap. Elle revient sur ses débuts dans la musique, le succès de « 2006 », le feat avec BEN plg et la connexion avec ses co-compositeurs. 

La plupart des gens l’ont découverte le temps d’un freestyle de 3 minutes sur la radio Skyrock, avec un morceau fabriqué rapidement et, dont le refrain tourne autour du penalty raté de David Trezeguet en finale de la Coupe du Monde 2006. Un refrain accrocheur, une nostalgie assumée, un crève-cœur collectif, et voilà Asfar Shamsi devenue la nouvelle révélation d’une scène flirtant entre pop et rap. Cette année, la Strasbourgeoise, fan de disiz et d’Orelsan, confirme ce statut avec cuicui, un EP de 7 titres optimiste et joyeux. Une manière de sortir de la mélancolie, avec laquelle elle a parfois été en « forme de complaisance », selon ses propres aveux. Rencontre avec une artiste qui ne supporte pas les bruits de salive et qui a réussi à valider son statut d’intermittence.

Pourquoi as-tu appelé ton EP cuicui ?

Pour moi, c’est un peu à l’image du projet : très simple et spontané. J’aime bien les métaphores avec les animaux, je trouve que ça aide à parler des humains. L’oiseau, pour moi, représente la liberté. J’ai l’impression que le projet parle un peu de ça : de devenir adulte, de s’émanciper de plein de choses, d’être soi-même. J’essaye de faire une musique un peu plus optimiste et, je trouve que dans le chant d’un oiseau, il y a ça : il chante tous les matins, qu’il pleuve ou pas. C’est un peu comme le soleil qui se lève tous les jours. Il y a une espèce de certitude, qui donne de la poésie et de la légèreté. 

Comment te sens-tu depuis sa sortie ?

Je suis contente que ce soit enfin sorti. On a passé pas mal de temps à peaufiner tout ça. Le processus de création est très fluide, mais la phase de finalisation, elle, reste toujours compliquée. Avec l’expérience, on devient plus exigeant, on développe un regard critique plus affûté et donc, c’est plus difficile de mettre un point final. Mais maintenant que c’est terminé, je me sens vraiment soulagée. Puis je peux passer à autre chose aussi : on est déjà retournés en studio pour travailler sur de nouveaux morceaux. 

Ce qui me rend heureuse, c’est aussi de voir que les gens accueillent le projet de manière positive. Je n’avais pas de thématique précise en tête en l’écrivant, mais avec le recul, j’y vois du sens et j’ai l’impression que ce sens-là a été perçu aussi par les autres. Beaucoup se retrouvent dans ces questionnements qui, je crois, font partie du passage à la trentaine.

Est-ce que prendre plus de temps pour composer sa musique est lié au fait d’être plus écoutée qu’avant ?

J’essaie de ne pas prêter attention aux attentes des autres, sinon je n’avancerais pas. Les seules personnes avec qui je partage vraiment ce regard sur la création, ce sont mes deux co-compositeurs (Wolby et Loufox, ndlr), avec qui on fait tout depuis le début.

Je pense surtout que c’est lié à l’exigence. Par exemple, je suis hyper attentive aux détails : les bruits de bouche, les petits sons de salive… Sur les autres, ça ne me dérange pas du tout, mais sur mes propres voix, je les entends, et ça me perturbe. Et j’ai l’impression de les entendre de plus en plus !

Asfar Shamsi © Pedro Summer
Asfar Shamsi © Pedro Summer
Heureusement que tu ne ressentais pas ça dès le début, sinon tu ne te serais peut-être jamais lancée. 

J’ai mis du temps à me lancer parce que je me disais que ce ne serait jamais assez bien, jamais parfait. Je ne sais pas comment cela peut évoluer avec le temps. Est-ce qu’on finit par composer avec, par la force des choses ? Ou est-ce qu’on n’arrive jamais vraiment à s’en détacher ? J’ai l’impression que certaines personnes autour de moi, qui ont un peu plus d’expérience, ont réussi à dépasser ça. Peut-être qu’ils ont compris que ce n’était pas ça, au fond, qui fait une bonne musique. Parce que je le sais, moi aussi : ce n’est pas l’absence de bruit de salive ou le silence parfait à tel endroit qui rend une chanson réussie. 

Tu fais un peu une fixette sur les bruits de salive ?

Exactement (rires). J’ai des petites fixettes comme ça. 

Comment est né l’EP ?

En février 2024, nous avions sorti un EP qui s’appelait Le dilemne du hérisson. L’idée, à la base, c’était de retravailler certains morceaux et faire vivre le projet un peu différemment. Et puis, un mois plus tard, « 2006 » est arrivé. Ça n’était pas du tout prévu et ça a ouvert une nouvelle dynamique. À partir de ce moment-là, on a complètement changé nos plans. Je me suis remise à faire de la nouvelle musique avec cette envie de garder la simplicité que j’avais trouvée sur le morceau. 

Ce titre m’a beaucoup rassurée, parce que je ne m’y attendais pas. À l’époque, j’étais au chômage, j’essayais de valider mon statut d’intermittente, mais on n’avait pas assez de dates. Et d’un coup, ce morceau a pris, il nous a apporté des dates, des opportunités. Matériellement, ça a un peu changé les choses : on a pu souffler, se dire qu’on avait une petite sécurité ce qui permet de faire de la musique plus sereinement. Je pense que c’est peut-être aussi pour ça que le projet sonne un peu plus optimiste. Il y avait plein de choses positives qui arrivaient dans ma vie, j’étais plus légère, et j’avais envie que ça se ressente. Tout autour de nous est souvent triste. Je voulais proposer autre chose, être du côté de la lumière. Parce que je crois qu’à un moment, je me suis un peu installée dans une forme de complaisance avec la mélancolie. Et là, j’avais envie d’en sortir.

Tu as réalisé tous tes projets avec les producteurs Wolby et Loufox. Est-ce que tu as envie de continuer à ne travailler exclusivement avec eux ?

C’est vraiment un souhait que j’ai : que l’on continue à rencontrer d’autres personnes, à collaborer avec de nouveaux artistes mais qu’on garde toujours cette base, ce noyau à deux ou à trois. Des fois, je me demande : est-ce que l’objectif, c’est vraiment de faire plus d’argent, plus de streams, plus de dates  ? Mais si on se met à penser comme ça, on n’est jamais satisfait. 

Asfar Shamsi © Pedro Summer
Asfar Shamsi © Pedro Summer

Partager des moments, faire de la musique avec des gens qu’on aime, c’est ce qu’il y a de plus précieux. Sinon, tu perds un peu le sens de la réalité, le “pourquoi” tu fais les choses. Après, ça ne veut pas dire qu’on se ferme. Il y a plein de sessions où ils bossent avec d’autres artistes, des compositeurs qu’ils admirent, ils reviennent de là hyper inspirés, fiers d’avoir bossé avec quelqu’un qu’ils respectent. Et je trouve ça trop bien, chacun se fait plaisir, on apprend, on partage, et tout le monde y gagne.

Le seul featuring de l’album est avec BEN plg. Comment la connexion s’est-elle nouée ?

De façon spontanée. J’étais à Lille pour une session avec un compositeur qui s’appelle Lucci, et qui bosse beaucoup avec BEN plg. Ce jour-là, il est passé. On s’est super bien entendus, et on s’est dit : “Bah vas-y, on fait un son !”. Tout était hyper naturel, aussi bien la rencontre que le morceau.

Si j’avais dû intellectualiser le fait de produire un morceau avec Ben, je ne l’aurais sûrement pas fait de cette manière. Parce que pour moi, il écrit super bien, il a des images incroyables, et il est dans un truc assez profond, plus “deep” que ce morceau-là qui est quand même plus léger. Mais il se trouve que le moment s’y prêtait, et que le morceau reflète justement ça : l’énergie du moment, sans prise de tête.

Oui, il y a des choses que tu ne peux pas prévoir. Un peu comme le succès viral de « 2006 » après ton passage au Planète Rap de Youssef Swatts ?

Oui, je ne l’avais pas anticipé du tout. Je me souviens, en studio, quand j’ai chanté mon refrain à Wolby et Loufox, ils avaient des doutes. Et donc, je n’étais pas hyper sûre de moi. Mais, ce que je racontais, ça me parlait vraiment, c’était ancré dans quelque chose que j’avais vécu. L’image que j’ai du penalty raté de Trezeguet, elle est hyper claire, hyper forte. Ensuite, j’ai découvert que plein d’autres avaient eu la même image, le même ressenti. Et ça, c’était une vraie surprise.

Tu as commencé la musique via le rap. Comment t’es tu t’orientée vers quelque chose de plus pop ? 

J’ai commencé le rap avec mes potes. On était dans un délire de performance où il fallait avoir les textes les plus techniques. Moi j’adorais ça, les allitérations, les assonances, c’est ça qui a nourri mon écriture au début. Et puis, petit à petit, les choses ont changé. Déjà, j’ai eu envie de raconter vraiment quelque chose. Je me suis demandé : si je ne fais que de la technique, est-ce que ça a vraiment du sens ? C’est fun deux minutes, mais il y aura toujours plus fort que moi là-dedans, et ce n’est pas le cœur de ce que j’ai envie de faire. Je crois que je préfère partager des émotions et faire résonner des choses chez les gens.

Aussi, je suis partie de chez moi. Je n’avais plus mes potes pour faire de la musique, j’ai acheté un micro, une carte son, un ordi, et j’ai commencé à m’enregistrer toute seule. Là, je n’étais plus dans le délire freestyle avec un couplet de 5 minutes : il fallait que la chanson ait du sens, qu’elle soit structurée. C’est comme ça que j’ai appris à écouter ma voix, à chercher des mélodies, à me faire plaisir autrement. Je pense que comme beaucoup, au début, tu reproduis ce que tu connais. Tu imites tes influences, puis avec le temps tu digères tout ça et tu essayes de te trouver toi-même là-dedans. Après, j’aime toujours autant le rap, ça me fascine, me stimule. Quand j’entends certaines rimes, je suis comme une enfant, ça me fait trop plaisir. 

Comment t’es tu lancée dans la musique ?

J’ai fait des études en politique éducative. J’ai rencontré plein de gens intéressants, c’était cool mais je n’avais pas de réelle vocation. Après, j’ai fait un métier qui avait du sens, par rapport à mes études, mais très vite, je me suis rendue compte que ça ne m’épanouissait pas du tout. Un an après avoir commencé à travailler, j’ai réalisé que j’aimais trop la musique, que c’était ce que j’avais envie de faire, Donc j’ai commencé à aller à des open mics et dans la foulée, j’ai sorti mon premier projet. C’est à ce moment-là aussi que j’ai rencontré mes deux co-compositeurs.

C’est là que le vrai déclic s’est fait. On a commencé à faire des sons, puis des concerts, et c’est devenu ce que c’est aujourd’hui. Tout est parti de là : du moment où j’ai commencé à sortir de chez moi, à me confronter aux autres, à oser partager ma musique.

À ce moment-là tu as décidé de quitter ton travail ?  

C’était pas un vrai choix, en fait. Début 2024, j’ai candidaté à un dispositif d’accompagnement qui s’appelle le FAIR. C’est un programme sur six mois avec des jours de formation obligatoires. Pour pouvoir y participer, il fallait que je pose des jours de congé au travail. Mon employeur m’a répondu que si je décidais de le faire, ils me proposaient une rupture conventionnelle. 

Du coup, j’ai accepté. Honnêtement, je ne pense pas que j’aurais eu le courage de quitter mon job par moi-même. Mais je suis hyper reconnaissante que ça se soit passé comme ça. Puis, tout s’est enchaîné très vite. J’ai reçu l’appel du FAIR pour me dire que j’étais prise. Le soir même, j’ai envoyé un mail à mon employeur pour qu’il le voit le lendemain matin. En une seconde, c’était réglé : je quittais mon poste et je commençais une nouvelle vie. 

Qu’est-ce qui change avec le fait de vivre de la musique ?

Je pense qu’il y a plein de façons de vivre de la musique. D’une certaine manière, avant j’en vivais déjà. Pas matériellement, mais émotionnellement. C’est ce qui me faisait du bien. À partir du moment où tu en dépends matériellement de ça, où tu dois en vivre financièrement, je trouve que c’est plus pareil. 

Je vois plein de gens dire : “Je me lance, tant pis si je galère !”, et je trouve ça courageux. Mais je pense qu’il ne faut pas y aller trop tôt. Faire de la musique, c’est déjà inconfortable en soi ; pas besoin d’y rajouter la pression de devoir en vivre. Parce que si tu dois remplir ton frigo avec, tu finis par faire des choix par dépit, et ça, c’est un poids énorme. Ça rend la création beaucoup plus difficile. 

Je vois, la musique aurait pu rester un hobby pour toi.  

Un hobby qui aurait pris énormément de place. À l’époque où je travaillais, c’était compliqué . Je faisais des journées de fou, je bossais la journée et je faisais de la musique la nuit. Je dormais à peine. Je ne sais pas comment j’aurais tenu comme ça sur le long terme. Aujourd’hui, je ne suis plus obligée de composer de 22 h à 4 h du matin et de me lever à 8 h pour aller bosser. Et ça, franchement, c’est un vrai luxe.