Le producteur et trompettiste a sorti Une fleur et des papillons, un album introspectif composé uniquement d’instrumentaux. Une manière de s’affirmer en tant que compositeur. 

Le 16 janvier dernier, Béesau s’est emparé de la Gaîté Lyrique. Pendant deux heures, le trompettiste a proposé un show complet, profitant des panneaux 360 degrés de la salle pour créer une atmosphère immersive, et donner vie à son album.

Une fleur et des papillons est sorti le 7 novembre, soit le même jour que les disques de Rosalía et Orelsan (pas de chance). Il raconte l’amour et l’amitié sur six titres. Cette fois, pas de rappeur convié, Béesau étant devenu au fil des années l’un des trompettistes les plus appréciés du rap français (disiz, Jewel Usain, Primero), pas de vocaux de Kaki, sa grand-mère, mais uniquement de l’instrumental flirtant entre organique et électronique. Un retour aux sources pour le producteur, fan de jazz, de rap et de musique de film. Rencontre.

J’ai lu que quand tu as commencé la trompette, tu n’aimais pas les bruits que créaient cet instrument. Que s’est-il passé depuis ? 

Il s’est passé plein de trucs. En effet, au début ce n’était pas un son que je trouvais agréable. J’irais même plus loin, la trompette n’était pas un instrument que je trouvais agréable à jouer. Elle me faisait mal aux dents puisque c’est quand même du métal même si c’est du cuivre. Avoir ce truc froid sur la bouche me provoquait la même sensation qu’une craie qui grince sur un tableau.

Par la suite, j’ai découvert plein d’autres trompettistes, comme Till Brönner ou Christian Scott, qui ont une façon de jouer non conventionnelle. Ces artistes-là m’ont donné envie de travailler cet instrument différemment.

Béesau © Gabriel Odolczyk
Béesau© Gabriel Odolczyk

Tu t’y es donc remis après avoir quitté le conservatoire ?

J’ai arrêté la trompette de mes 14 à mes 18 ans, après m’être fait virer du conservatoire. Quand j’ai voulu m’y remettre, ça a été très dur. J’avais beaucoup de lacunes, beaucoup de retard. Je n’étais plus très bon. Quand je m’y suis remis, je bossais dix heures par jour et je prenais entre une et deux heures à ne faire qu’une seule note afin de trouver un son qui me plaisait.

Faire cela t’as permis de développer ta créativité artistique, de te détacher un peu de la technique ? 

Oui, je n’ai jamais été un très bon technicien. Au Conservatoire on était dans la technique, ce qui n’était pas quelque chose qui me plaisait dans l’approche du son. On nous apprenait la musique par la vue et par la mémoire, pas par l’oreille qui est pourtant l’instrument principal de la musique. Moi, je voyais la trompette comme une voix qui a son propre timbre et ses mélodies. Je voulais l’intégrer dans quelque chose qui me parlait.

Le chant t’aide dans ta pratique de trompettiste ? 

Carrément, c’est même ultra conseillé. Par exemple si tu veux rejouer une mélodie à la trompette, c’est mieux de la chanter avant. Si tu l’as intégrée en chantant, dès que tu vas prendre l’instrument ça va filer tout droit. Après je chante ultra faux, c’est une catastrophe (rires).

Tu as été au conservatoire, plus tard tu as fait une école de jazz. Est-ce que tes choix ont été bien vus, comme ta participation au morceau « This Girl » avec Kungs ? 

Pas du tout (rires). J’en ai pris plein la gueule (rires). Ce n’est pas pour faire le vilain petit canard mais je n’étais pas le bienvenu à la base. En école de jazz, le fait que je m’intéresse à d’autres musiques dérangeait. Je me rappelle d’une fois où Justin Bieber avait sorti un énorme titre, que je trouvais très bien produit et mixé. Je me souviens l’avoir dit, je m’étais alors pris réflexion sur réflexion du style “mais comment tu prétends vouloir faire du jazz en écoutant cette daube ?”.

Pour le morceau avec Kungs, on jouait trois notes, c’était facile à faire donc je n’étais pas dans les clous du jazz. La vie a fait que, étant curieux de tout et aimant la musique, je me suis retrouvé là par hasard. Cela a été mal vu. Quand j’ai sorti mes premiers morceaux, j’ai encaissé beaucoup de critiques. Le milieu du jazz est très conservateur et c’est bizarre. Ils ont commencé à aimer mon travail au moment de mon passage sur COLORS avec un titre assez complet et musical.

Comment le projet Une fleur et des papillons est-il né ?

Le point de départ de cet album, c’est que je suis tombé amoureux à 30 ans, un été, d’une amie que j’ai depuis longtemps. Les débuts ont été catastrophiques, c’était très dur, peut-être parce qu’on était amis à la base. Un jour elle m’appelle pour me donner rendez-vous dans un café — là tu sais que ça va mal se passer — et qui me dit : “faut qu’on arrête notre petit truc, c’est pas possible, tu es trop intense et je n’ai pas envie de te perdre comme pote”.

Donc je tiens la face devant elle, puis je sors du café et je m’effondre complètement. Je me rends alors vraiment compte de ce qu’est l’amour. Si elle a pris cette décision, qu’elle est heureuse, et bien je le suis également alors qu’habituellement, je serai en train de me morfondre. Je me suis alors mis au piano et j’ai composé “Une fleur et des papillons” dans un mélange de joie et de “je te souhaite le meilleur”.

Parce que c’était une amie ?

Oui je pense. Aussi, elle faisait partie de mon groupe d’amis, c’est une personne qui représente un tout. Au début je me disais même que j’avais envie d’écrire sur mes amis. C’était un sentiment rempli d’amour. Habituellement j’ai plus tendance à composer dans la douleur, à presque être content d’être nostalgique et triste. Là c’était tout l’inverse et c’est un peu la première fois.

Béesau © Gabriel Odolczyk
Béesau© Gabriel Odolczyk

Contrairement à tes précédents projets il n’y a aucune voix sur Une fleur et des papillons. Pourquoi avoir fait ce choix ? 

J’ai quitté Universal en 2023. Je ressentais une frustration musicale parce qu’ils mettaient davantage mes collaborations dans le rap que mes instrumentaux et morceaux jazz en avant.  Pendant plus d’un an et demi, j’ai co-réalisé et composé tout l’album de Jewel UsainOù les garçons grandissent. Cet album m’a permis de “montrer” au public que je ne suis pas que trompettiste. À la base je suis beatmaker et j’aime ça. Après avoir fait beaucoup de collaborations avec des voix, je voulais me servir de l’élan impulsé avec Jewel. Montrer qui je je suis vraiment, ce qui ne pouvait se raconter qu’en musique parce que je ne suis pas parolier et que j’avais besoin d’écrire uniquement de l’instrumentale. J’en écoute beaucoup, ça me touche énormément.

Je pense continuer un peu dans cette veine même si j’ai très envie de sortir une mixtape avec tous les rappeurs que je kiffe. Faire un projet ultra concept qui raconte une histoire, pas juste du track by track. C’est quelque chose que j’ai très envie de faire mais avant, je voulais (parle de manière très articulée), « remettre l’église au centre du village » (rires).

Est-ce que tu pourrais faire des projets avec moins de trompette ? 

Oui, la trompette est mon meilleur mode d’expression mais c’est parce que c’est l’instrument que je maîtrise le mieux sur scène. Je fais un peu de piano, un peu de basse aussi. Quand tu es sur ordinateur et que tu composes, t’as le droit de mettre play/pause, d’avoir le temps de chercher et de bien jouer donc je pourrais faire un projet avec. Mais la trompette a toujours une place justifiée, je ne la mets par pour la mettre, ça ne m’intéresse pas.

Béesau © Gabriel Odolczyk
Béesau© Gabriel Odolczyk

Demain, il m’arrive un truc, je me pète les lèvres, je me pète les dents, je n’arrête pas la musique. Je pourrais sortir un album sans trompette. J’ai plein de morceaux, certains électroniques où il n’y en a pas. Mais ce que j’aime avec cet instrument, c’est que je peux faire des mélodies, mettre des émotions grâce à la façon dont je joue, une chose que je pourrais moins faire avec un synthétiseur.

Tu citais Christian Scott dans tes références, quelqu’un qui ne crée des émotions qu’avec sa trompette. C’est un but pour toi ?

Oui complètement. Quand je l’écoute, on dirait parfois qu’il crie avec sa trompette. Il exprime les choses que tu ne pourrais même pas dire en paroles. C’est ça que j’aime dans la musique instrumentale, tu ressens pleins de trucs. Quand tu écoutes Bill Evans par exemple, tu vois toute sa vie passée, même les moments pas faciles.

Tu as accompagné « Pas encore » par un clip très cinématographique. C’était important pour toi d’avoir une ambiance cinématographique ? Est-ce que tu voudrais faire d’autres clips ?

Oui à fond. Nous avons réalisé le clip avec Rémi Belleville, un réalisateur canadien de 22 ans qui m’a impressionné. Je ne sais pas s’il y en aura d’autres sur ce projet. Maintenant la musique avance tellement vite, tu as l’impression que le projet est sorti il y a deux ans alors que c’était il y a deux mois. Mais sait-on jamais si une trend TikTok explose sur un des titres (rires). De manière générale, je suis un énorme fan de musique de cinéma. La dernière fois, j’ai vu une interview de Matthieu Kassovitz qui disait que la musique dans le cinéma, c’était du bullshit. Je ne suis pas d’accord, je trouve que cela rend les choses grandioses. Mais c’est aussi bien quand il n’y en a pas. 

Quand j’écris de la musique, j’ai beaucoup de références cinématographiques. En 2017, j’ai fais Aliens Believes In Us (seul un morceau éponyme est sorti, ndlr), un projet de dix titres publié sur un SoundCloud privé (rires). Les trois influences principales étaient Hans Zimmer, Nicolas Jaar et Christian Scott. Ce n’est pas anodin que je sorte maintenant Une fleur et des papillons, car dans ma tête c’était logique de faire un album comme ça. En 2017, j’en avais déjà fais un sauf que personne ne l’a entendu en fait (rires)