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© Lucien Oriol
14 mars 2024

Casual Gabberz : « Un très beau n’importe quoi » (2/2)

par Tsugi

Comme promis, voilà la suite de notre échange avec les membres du collectif Casual Gabberz. Pour celles et ceux qui auraient loupé la première partie, elle est disponible juste ici.

Par Julien Duez 

Inutile de fuir

Evil Grimace : Il faut que je vous raconte comment moi j’arrive chez les Casual Gabberz. À l’époque de l’expo, je mixe quasi exclusivement du rap, trap, juke, footwork, etc. Un soir, au Nano, à Paris, je croise Paul qui était aussi sur le line-up de la soirée. On sort fumer une clope et je remarque son blouson Thunderdome. Je lui dis : « C’est marrant, j’ai produit un morceau dans ce style, ça s’appelle « 3 Litres« . »

Paul Seul : Il me le fait écouter et j’hallucine. « Mec, ça fait quinze jours qu’on pète un câble sur ton titre avec les gars du groupe ! »

Krampf : Paul me l’avait envoyé et je me suis dit : « Wow, c’est dingue, je vais le passer en soirée. » Quelque part, comme j’étais un DJ bien installé sur la scène rap, je me disais que si je le jouais, peut-être que les gens allaient kiffer, que ça allait être important.

Paul Seul : Je propose donc à Grimace de nous rejoindre, mais il me répond que, lui, il est chaud pour un projet label.

Aprile : Sauf que nous, on n’a jamais eu de plan de carrière avec Casual Gabberz. On n’était pas un label, on était des organisateurs de soirées.

Evil Grimace : Avant ça, Paulo m’invite à mixer lors de plusieurs events. C’est comme ça que je rejoins le collectif et je remarque le côté gabber hybride des productions des gens qui gravitent autour. Ça ne fait que renforcer mon idée de créer notre propre label.

Paul Seul : J’avais déjà connu l’expérience de monter un label avec des potes et ce n’était pas ouf. Avec Casual Gabberz, on était plus en mode nique sa mère, on veut juste faire des soirées, peut- être des compiles gratuites, mais le délire distrib’, royalties, gestion, ça nous saoulait. Au final, on a trop traîné, « 3 Litres » est sorti chez les Belges de PRR! PRR!. Ça m’a un peu piqué. On avait contribué à faire grossir le titre mais comme on n’avait pas de structure pour le sortir, il est parti ailleurs.

Evil Grimace : C’est mignon, je sais qu’il garde encore un pincement au cœur de cette histoire. Mais bon, moi j’ai un label qui me propose de sortir un vinyle tous frais payés, quelque part je suis content !

Paul Seul : En tout cas, ça a servi de déclencheur pour qu’on la fasse cette putain de compile.

Evil Grimace : Inutile de fuir, c’est moi qui ai proposé le nom. Ça vient d’une soirée que les gars avaient organisée à la Machine du Moulin rouge et pour laquelle ils avaient tourné un teaser, dans lequel un comédien de doublage terminait son speech par :
« Inutile de fuir. » Ça sonnait bien, c’est resté.

Aprile : À ce moment-là, on est en 2017. Pour le grand public, Casual Gabberz est surtout connu à travers le frapcore, mais ce serait faux de réduire la compile à ça. On a 51 tracks dessus, produits par 40 artistes qui ont tous un parcours et des inspirations différentes. L’idée, c’était d’explorer des directions autour de la musique hardcore, sans se ranger dans un style en particulier.

Paul Seul : En parallèle, on a tourné un film avec Kevin Elamrani-Lince pour en faire la promo. Et un mois plus tard, on est réunis dans mon appart en mode soirée copains, on parle, on rigole… Vers 1 h du mat’, je vais sur Facebook et je vois qu’on a reçu un message de… Manu le Malin !

Von Bikräv : Il avait vu le film de Kevin et nous a dit qu’il kiffait notre univers et voulait nous inviter à Astropolis. C’était notre premier gros festoche, qui plus est sous la tutelle de Manu le Malin. Forcément, ça fait plaisir ! On y est allés à six et le choix s’est fait de manière assez organique. Casual Gabberz, ça a toujours été un noyau dur, souvent les membres de l’asso via laquelle
le label a été fondé, avec un deuxième, voire un troisième cercle qui gravitait autour.

 

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Paul Seul : On a joué devant 5 000 personnes ! C’était notre premier gig à six, comme un boys band. Mais ce format-là est très vite devenu chiant, il n’y avait jamais le budget pour nous booker à six. Alors on a établi une règle : pour que le set soit estampillé Casual Gabberz, il fallait au minimum trois de nos membres sur scène.

Claude Murder : Le problème, c’est que certains promoteurs voulaient en profiter pour choisir qui jouait. Sauf que ça ne se passait pas comme ça, on avait tous un boulot et des projets à côté et on n’était pas forcément disponibles tout le temps. Il y a toujours eu cette volonté d’effacer les individus derrière un collectif.

Krampf : Derrière, il y a eu le premier des trois Dour qu’on a faits. C’est là que je deviens MC. J’étais présent comme DJ d’Alkpote et j’avais négocié une nuit de plus pour rester avec mes potes. Sauf que je n’avais pas de bracelet backstage donc j’ai dit que j’étais le chanteur/danseur des Casual Gabberz. Et ça a marché ! Sauf qu’après, je devais assumer le truc. Je n’étais pas intimidé, plutôt excité, mais je n’étais pas prêt pour un truc aussi physique. Je me suis pris un gros blast, au point de devoir aller vomir à un moment. Il y avait un petit côté Bérus, avec un frontman qui crie sur de la musique agressive. C’est comme ça qu’est né le show qui est devenu notre marque de fabrique par la suite.

Aprile : Le premier Dour, on est arrivés à l’arrache, mais vraiment. Ça aurait pu être un fiasco. Ça a d’ailleurs été n’importe quoi, mais c’était un très beau n’importe quoi. Je crois que c’est ça qui nous a fait tenir pendant aussi longtemps.

 

Embourgeoisement ?

Paul Seul : Même si c’est cool de voyager avec les copains, en termes de performance, il n’y a pas la place pour improviser quand tu joues une heure en festival.

Aprile : À ce moment-là, on est en 2017. Pour le grand public, Casual Gabberz est surtout connu à travers le frapcore, mais ce

Evil Grimace : Un collectif, c’est toujours très compliqué niveau logistique. Pour l’organisation quotidienne, on a fini par fonctionner par pôles pour être plusefficaces. Sur scène, il y avait plusieurs sons de cloche. Sur les gros trucs, certains voulaient qu’on y aille en freestyle, moi j’étais dans la team « faut préparer le set ».

casual gabberz

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Krampf : Quand tu fais ton troisième Dour, tu ne peux plus penser avec la fougue de la jeunesse. On a dû faire le point : où
on en est, qu’est-ce qu’il faut changer… Ce n’est pas qu’on était devenus trop sérieux, mais quelque part, on était obligés de mettre en place une plus grosse discipline et une manière de fonctionner plus méthodique.

Paul Seul : Du coup, on préparait nos sets, on savait ce qui allait être joué à l’avance, parfois on rejouait le même set plusieurs fois d’affilée. On voulait aussi mettre la musique du label en avant, du coup on s’était fixé cette règle selon laquelle si c’est Casual Gabberz qui joue, on ne joue que du Casual Gabberz, sauf si c’est un extended set en club. Et ça peut avoir un côté frustrant quand tu es DJ, parce que quand tu es à six pendant une heure, tu ne vas parfois appuyer que deux-trois fois sur un bouton. Au début c’est génial, mais très vite, ça a un côté chiant.

Claude Murder : Casual Gabberz, on peut le voir comme une blague, mais l’idée n’a jamais été de parodier la scène hardcore. Comme on vient du rap, on connaît l’importance de respecter les anciens. C’est pour ça qu’on a toujours essayé de faire notre truc de la manière la plus sérieuse possible. Moi par exemple, j’étais nul en mix. Paul m’avait appris les bases, mais je restais limité. Donc, logiquement, en 2019, je n’ai pas participé à la Boiler Room qu’on a enregistrée.

Krampf : La Boiler Room, il y a clairement eu un avant et un après. On a eu une tonne d’offres de bookings suite à ce set et tant mieux parce qu’on avait envie d’aller partout, porter haut notre drapeau, comme un joueur amateur qui dispute des tournois pros. C’est à partir de ça qu’on a pu jouer à Rock en Seine ou à Peacock Society et c’est avec elle que Casual Gabberz est devenu viral. Dans la rue, on se faisait suivre par des gens qui nous criaient : « Bim bim ! »

Von Bikräv : Je me rappelle que j’étais en vacances au Japon quand elle a eu lieu. Je l’ai regardée avec mon petit pocket wifi et je me suis dit : « Mamma mia… » Une Boiler Room, ça n’avait pas la même signification en 2019, il y en avait beaucoup moins et c’était une énorme publicité.

Aprile : Paradoxalement, c’est à peu près à ce moment-là que j’acte mon départ du collectif. Ça faisait quinze ans que j’étais dans la musique et je ne m’y retrouvais plus. En premier lieu parce que je n’ai jamais voulu me mettre en scène, mais plutôt le faire pour les autres. En parallèle, la société était en train d’exploser, il y avait des mouvements sociaux dans tous les sens depuis la naissance des Gilets jaunes et je trouvais que pendant ce temps-là, le monde de la culture vivait dans sa bulle et ne faisait pas grand-chose pour les soutenir, même si Casual Gabberz a toujours eu un petit côté « appel à la révolte » dans certains tracks. D’ailleurs, ça me fait plaisir d’en entendre parfois en manif ! Mais bon, j’ai quand même préféré partir et j’ai complètement changé de voie. Aujourd’hui, je suis libraire à Vincennes, en charge du rayon politique.

Boe Strummer : Moi aussi, j’ai toujours eu l’esprit militant, ça m’a donc semblé normal qu’on utilise notre micro‐influence pour servir une bonne cause. C’est comme ça qu’est venue l’idée de reverser les bénéfices de nos compiles de Noël à des projets sociaux qui nous tenaient à cœur. De toute façon, comme Casual Gabberz était une asso, on n’était pas censés se faire de fric avec. J’ai mis du temps à comprendre ce que Maxime voulait dire quand il a dit qu’on s’était embourgeoisés. Ça m’a blessé dans mon ego quelque part, parce que même si je suis un bourgeois, dans le sens où je n’ai jamais manqué de rien, je ne suis pas un nanti de la techno pour autant. Et Casual Gabberz, ça reste du travail. Mais je comprends le côté embourgeoisement, quand on perçoit de plus gros cachets et qu’on se retrouve en tête d’affiche à Rock en Seine entre Angèle et je ne sais pas quel rockeur.

Krampf : À un moment, on s’est effectivement rendu compte qu’on commençait à servir de caution quand il y a eu le retour en flamme de la techno, on devenait le moment déconne dans un festival et on s’est parfois demandé ce qu’on foutait là. Et je crois qu’entre ceux qui ont eu un enfant et tous nos projets parallèles, la question d’arrêter Casual Gabberz a tout doucement commencé à se poser pour chacun d’entre nous.

 

L’affaire CK
Le 16 octobre 2023, Casual Gabberz publie un communiqué sur son compte Instagram. On y apprend que l’un de ses membres, CLUBKELLY, est accusé d’un viol commis quelques mois plus tôt. Plutôt que de chercher à se dédouaner, le collectif apporte ouvertement son soutien à la victime et exclut CLUBKELLY avec effet immédiat, tout en appelant son public à « prendre conscience de l’horrible banalité de ces situations ».

Paul Seul : Comme en plus ça faisait un moment qu’on n’avait plus sorti grand‐chose, on a finalement décidé que la compilation de Noël 2023 serait la dernière et que l’aventure Casual Gabberz s’arrêterait avec elle, au bout de dix ans. On l’entend d’ailleurs dans le ton de l’album : les tracks sont assez émotifs parce qu’on voulait des adieux qui soient sentimentaux.

casual gabberz

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Goffbaby : Moi je rentre dans le collectif quelques mois avant, après avoir rencontré Paul et Esteban chez moi à Vevey, en
Suisse. Je me doute que ça ne peut pas durer éternellement avec les projets des uns et des autres, mais je ne pense pas à la fin. Après, je comprends que l’affaire avec CLUBKELLY a bouleversé tout le monde.

Claude Murder : C’était l’été, je m’en souviens très bien car on passait nos vacances ensemble. Il n’y a pas eu un moment où ces accusations de viol à son encontre n’ont pas été un sujet.

Paul Seul : Je ne le vis pas bien. Personne ne le vit bien. Il y a différents niveaux de relations qui s’entrechoquent. Entre l’amitié, le fait qu’on travaille ensemble et le fait qu’il y ait un truc plus gros que nous tous au-dessus : Casual Gabberz qui, par ses prises de position, représente peut-être quelque chose pour les gens. C’est ça le plus dur.

Krampf : Le jour même, on sait déjà ce qu’on va faire : se mettre en relation avec des associations de médiation et des gens formés à ces questions pour rédiger un communiqué. De l’autre côté, PJ ne peut pas continuer à prendre part aux activités du label. Il n’y a eu aucune dissension en interne au moment de prendre ces décisions.

Von Bikräv : C’était horrible parce qu’en plus d’être totalement abattus pour la victime, ça prend du temps de faire ça. Et simultanément, le label est contacté en tant qu’entité pour savoir ce qu’il s’est passé.

Claude Murder : On a donc sollicité des collectifs autour de nous pour nous aider à prendre les bonnes décisions. On a contacté Rag, une militante queer qui organise des soirées depuis plus de vingt ans. On a aussi contacté le collectif Fracas, qui assure des suivis pour ce genre de problématiques, Act Right aussi. Chacun nous a fourni des informations et on les a appliquées. Quand le communiqué est finalement publié en octobre, on reçoit pas mal de réactions positives, qui saluent notre démarche. Et quelque part, ça me rend dingue parce que si ce qu’on a fait est exceptionnel, ça veut dire que le problème est beaucoup plus grave.

Krampf : Moi ce qui me fait chier, c’est qu’on a pu croire que c’est cet événement qui a précipité la fin du projet Casual Gabberz, alors que les deux ne sont pas liés.

 

L’héritage

Aprile : Le 25 décembre, j’ai vu que c’était fini et je me suis dit : « Putain, ils l’ont fait. » On a toujours eu tendance à faire les choses au dernier moment, mais là, c’est allé très vite.

Boe Strummer : Je n’ai pas de regrets puisque je n’ai jamais espéré faire carrière dans la musique. Quand tu termines un livre, tu le reposes et tu enchaînes avec un autre chef-d’œuvre. Pour moi, ç’a été de reprendre le resto de ma mère en Ariège.

Krampf : Personnellement, j’étais un des plus gros défenseurs de l’arrêt du projet, c’était un peu ma campagne personnelle. Je trouvais qu’on n’avait plus grand-chose à dire et à ce moment-là, autant arrêter.

Goffbaby : Même si ça n’a pas duré longtemps pour moi, je ressens beaucoup d’amour envers Casual Gabberz et une certaine fierté d’en avoir fait partie. Jeretiens qu’ils ont servi de plateforme pour faire jouer les petits jeunes comme moi là où ils tournaient, en plus d’avoir rendu plus floue la ligne qui sépare le hip-hop et la musique électronique.

Boe Strummer : Oui, je pense que Casual Gabberz a démocratisé le genre hardcore en France. Mais je ne sais pas si c’est une bonne chose ou non d’avoir ouvert la boîte de Pandore.

Von Bikräv : Ça nous a aussi apporté plein de potes parce que Casual Gabberz, c’est quand même une histoire d’amitié. Il ne faut pas oublier qu’à la base, « gabber » signifie « pote » en néerlandais ! Si ça ne l’avait pas été, ça n’aurait pas duré aussi longtemps. Personnellement, je retiens aussi que ça m’a fait vivre de ma musique, chose que je ne m’étais jamais autorisée par le passé.

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Krampf : Je le dis, ça a absolument changé ma vie et ça m’a donné des frères. Étant fils unique, ce sont un peu les grands frères que j’aurais aimé avoir et que j’ai finalement eus. Je pense aussi qu’avoir fait partie d’une aventure comme celle-ci, ça donne un gros boost de confiance en soi pour le reste de sa vie. Et je suis vraiment ravi d’attaquer le reste de la mienne avec ce gros bijou qui me dit : « Regarde, tout ce que tu peux faire avec des amis et de la chance. » C’est un peu gnangnan, mais en tout cas, me concernant, j’en retire beaucoup de fierté et de confiance envers les autres et moi-même.

Paul Seul : Pour moi, l’aventure continue. On est toujours amis, on a toujours des idées, on fait tous de la musique, on partage même un studio. L’aventure, elle avait commencé avant, elle continue après. Et puis, sans être paternaliste, on a plein d’enfants en France, que ce soit des soirées comme la Darude ou Southfrap Alliance. Ils ne nous doivent rien, mais on est fiers de ça aussi. C’est cool quand même, en dix ans, d’avoir laissé une trace derrière soi.

Evil Grimace : Au début, j’avais presque un peu de gêne vis-à-vis de l’engouement qu’on suscitait. On n’a rien fait de spécial, on a juste fait du son. Mais en fait non, on a taffé de ouf, on a grave donné et au bout d’un moment, tu finis par te dire que, bon, bah on n’est pas mauvais non plus. Moi en tout cas j’ai essayé de faire de la musique du mieux que je pouvais, de m’exprimer du mieux que je pouvais et je continuerai comme ça. De toute façon, je ne pense pas que ça puisse vraiment marcher autrement.

Goffbaby : Maintenant il faut que je retourne les voir à Paris pour leur apprendre à faire une fondue correctement ! Le secret, c’est de frotter une gousse d’ail au fond du caquelon et d’ensuite laisser évaporer un verre de vin blanc avec de l’ail haché avant de faire fondre le fromage.

Article de Julien Duez issu du Tsugi 167 : Richie Hawtin & Steve Reich

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