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© Lucien Oriol
11 mars 2024

Casual Gabberz : « Un très beau n’importe quoi » (1/2)

par Tsugi

Le 25 décembre dernier, le collectif Casual Gabberz a annoncé la fin de son aventure avec la sortie d’une toute dernière compilation de Noël. Né un peu par hasard en 2013, cet OVNI du paysage musical français a contribué à (re)faire connaître la culture gabber dans l’Hexagone, en plus de démocratiser le genre hardcore, tout en l’associant souvent au rap français. Une manière de faire devenue marque de fabrique. Des premières soirées de niche à Paris naissent finalement une exposition, un label, des compilations annuelles, une Boiler Room et des passages remarqués à Astropolis, Dour ou Rock en Seine. L’épopée a – presque contre toute attente – finalement duré dix ans, non sans embûches. Cette décennie, huit de ses membres ont accepté de la raconter en ouvrant leur boîte à souvenirs. En route pour une rétrospective sans abus de nostalgie et au léger goût aillé.

Par Julien Duez 

 

casual gabberz
Casual rappeurz

Evil Grimace : Un jour, je participais au podcast Beatmakers sur Arte Radio et à la fin de l’enregistrement, je dis au gars : « Tu sais, moi je ne viens pas de la teuf, ce n’est pas du tout mon milieu. » Il était surpris et m’a répondu qu’il pensait que le rap c’était un second kiff chez moi. Mais non, à la base j’ai commencé à faire du son en faisant du scratch !

Krampf : Vers mes 12 ans, j’ai commencé à monter des groupes de rap au collège et vu que j’avais des logiciels de son et un micro, je faisais beatmaker. J’ai commencé la musique très tôt sur l’ordinateur. Et autour de mes 15 ans, j’étais déjà complètement à fond dans le rap. J’étais dans une optique de professionnalisation, j’ai lancé quelques projets qui ont un peu marché et c’est à travers cette connexion que, plus tard, j’ai rencontré Paul (Seul) et Esteban (Claude Murder), par le biais d’amis communs qui gravitaient aussi dans la scène rap.

Goffbaby : Moi aussi, quand j’ai commencé à produire de la musique, je faisais du hip-hop. À l’ancienne, j’écrivais même, je rappais, je posais des textes et tout. C’est un peu ça, mes premières expériences de création musicale. L’électronique, et pas seulement le hardcore, est arrivée plus tard, quand j’ai découvert les squats avec mes potes, en Suisse.

Von Bikräv : Quand tu grandis dans le 93 comme moi, les rappeurs sont un peu des super-héros auxquels tu t’identifies. J’écoutais un peu de house à côté, genre Daft Punk et leurs clips hyper marquants. Mais j’ai vraiment découvert la musique électronique quand j’ai commencé à sortir en club.

Casual Gabberz

© Lucien Oriol

Claude Murder : Pareil, je devais avoir 22 ans quand je me suis mis à écouter de la musique répétitive. Et j’ai commencé par le rock psyché et le krautrock. Avant, j’étais plutôt dans le délire « fuck la techno, c’est de la musique de drogués ». Pourtant, j’en écoutais sans m’en rendre compte, notamment en jouant à des jeux vidéo. T’as 12 ans, tu passes quatre heures sur un niveau avec en fond du nightcore qui monte jusqu’à 250 BPM et des voix pitchées. Plus tard, en découvrant le gabber, je me suis souvenu de ça et je me suis dit : « Mais c’est trop bien en fait ! »

Paul Seul : J’ai aussi cette expérience de beatmaker qui a duré plus de dix ans, notamment avec le rappeur Mihas. Et puis après mes études, j’ai tout plaqué et je suis parti en solo bosser aux Pays-Bas à la fin des années 2000. C’est de là qu’est venu le pseudo Paul Seul. Avant je m’appelais DJ P, mais là-bas, ça faisait trop penser à la pisse !

Claude Murder : Ça n’empêche pas que des connexions existent entre les deux mondes. Quand on écoute des tracks de early hardcore, on remarque à quel point les producteurs samplent énormément de morceaux hip-hop américains.

Krampf : À l’inverse, j’avais une utilisation très pratique du hardcore. C’était un style dont je me servais pour trouver des samples qui allaient me servir dans mes productions rap. Je n’étais pas spécialement intéressé par la culture gabber en général.

 

Les débuts

Paul Seul : Aux Pays-Bas, je me suis installé à Amsterdam et j’ai trouvé un taf en deux jours dans une agence de branding. Au début, c’était pour quatre mois, finalement ça a duré deux ans et demi. En parallèle, alors que je suis occupé à digger des samples, je me renseigne à fond sur la culture gabber, j’en parle avec des collègues et je me rends compte de la place importante qu’elle occupe dans la société néerlandaise.

Aprile : Pendant ce temps-là, au début des années 2010, je suis à Paris où j’ai déjà un pied dans l’industrie musicale, puisque je gère notamment le label deBonton. On est dans une période où la nuit connaît une sorte de flottement. On sortait de la vague techno minimale et il ne se passait pas grand-chose d’intéressant.

Krampf : Je me souviens effectivement que la nuit n’était pas très qualitative, mais il y avait un petit côté post-fluo kids chaotique qui était assez fun et random. Tu pouvais te retrouver rapidement dans un petit club avec un gros nom. En parallèle, c’est l’effusion de l’Internet Wave, plein de jeunes francophones qui se connaissent via SoundCloud et qui commencent à avoir de la notoriété. Ça, c’était très vivace en l’occurrence et ça m’a permis de rencontrer Oklou et Detente, notamment.

Claude Murder : Moi je sors de mes études de photo que j’ai faites entre Arles et Bruxelles. En Belgique, j’ai l’impression que les gens font la teuf pour s’amuser tandis que, quand je reviens à Paris, on dirait que c’est plus pour se montrer. En plus, il n’y a pas beaucoup de soirées, c’est très superficiel, les clubs jouent beaucoup de musique commerciale et je ressens un manque de trucs alternatifs.

Boe Strummer : Quand je commence à sortir en club, c’est dans des discothèques en fait, genre Chez Régine. Je suis un petit mec de la campagne, je n’ai pas de thunes, donc mes premières expériences c’est d’attendre jusqu’à 7 h du mat’ pour prendre le premier train et rentrer chez moi. Et puis très vite arrive le délire Berlinons Paris. Mais je m’en battais les couilles de berliner Paris, je voulais au contraire un truc avec une vraie identité parisienne, pas faire comme à Berlin.

Claude Murder : Je voulais plutôt bruxelliser Paris. J’avais une énergie à la fois destructrice et reconstructrice. Je voulais tout péter, danser partout et faire la fête pendant 72 heures. Et c’est là que Paul est rentré des Pays-Bas. Aprile et lui, je les ai rencontrés via leurs copines.

casual gabberz

Capture d’écran via Youtube / Von Bikräv | Boiler Room x Le Bikini: Toulouse

Paul Seul : Esteban me dit : « Il y a ce mec-là, Maxime deBonton (Aprile), il est fan de hardcore et il veut organiser une soirée à Paris. » Juste avant, je lui avais parlé de mon idée de monter une expo consacrée à la culture gabber. À Amsterdam, j’ai rencontré par hasard au boulot les mecs d’ID&T, la société qui a fondé les soirées Thunderdome, et ils m’avaient dit que si le projet était sérieux, ils me soutiendraient. Donc là, j’entends ça et je me dis : « Putain le bâtard, soit c’est mon pire ennemi, soit c’est mon meilleur pote. » On s’est rencontrés et finalement, ça a donné une teuf au Scopitone (ex-Paris Paris). Lui, Esteban et moi, on cofonde alors le projet Casual Gabberz sous sa première mouture : l’organisation de soirées.

Aprile : C’était en 2013, avec d’autres personnes qui sont parties depuis, mais tout ça s’est fait de manière très organique. Le hardcore avait effectivement disparu de la scène parisienne, on ne le retrouvait qu’épisodiquement au Glazart, mais sans plus. Il n’y avait donc aucune attente envers une soirée comme la nôtre, surtout au Scopitone qui était un lieu un peu snob avenue de l’Opéra. Et je pense que ça a fait du bien à tout le monde, on a pu jouer ce qu’on voulait, entre des classiques hollandais, du son plus rave et des tracks hardtrance. On était six sur le line-up, mais ça n’a pas si bien marché que ça. Les gens qui sont venus appartenaient surtout à nos cercles respectifs. Niveau organisation, c’est vrai que cela a été possible de par mes connexions dans le milieu de la nuit, mais ça restait assez approximatif. En tout cas, le nom Casual Gabberz était déjà présent sur l’affiche. On a utilisé un « Z » pour donner au nom un côté à l’ancienne, en s’inspirant des pochettes de vieilles compilations hardcore.

 

À lire également sur tsugi.fr : « Thunderdome never dies », le docu sur la grand-messe hardcore hollandaise

 

Claude Murder : Le terme « Casual », c’était un parapluie pour ne pas se faire attaquer par les puristes. Il y avait un côté : « On n’y connaît rien du tout, mais on va quand même organiser une soirée. » L’idée, c’était que ça se fasse malgré tout dans le respect. Comme la plupart d’entre nous viennent du rap, on sait à quel point cette scène s’est longtemps fait marcher dessus, notamment dans les médias. Donc pour le gabber, on est arrivés sur la pointe des pieds, mais en mettant un point d’honneur à appliquer les codes de la scène. Plus tard par exemple, on en a organisé une avec un château gonflable et une piscine à boules. C’est un délire qu’on retrouve dans les gros festivals néerlandais comme Dominator, mais en cent fois plus gros.

Boe Strummer : De toute façon, je crois que l’ambition des Casual Gabberz n’a jamais été de copier ce qui se faisait en Hollande, mais plutôt de faire un truc qui ressemble à Paris. On est tous originaires de la région et c’est ça qui nous a animés et rassemblés. Avant de le rejoindre, j’ai découvert le collectif à travers les soirées et, moi qui cherchais plus de radicalité, je me suis dit : « OK, il existe un autre monde. »

 

L’expo

Paul Seul : J’ai très vite compris que Maxime était bien implanté dans la nuit parisienne. Grâce à lui, on s’est vu ouvrir les portes de lieux comme le Social Club, Chez Moune, le Wanderlust ou La Java. Moi, j’avais toujours mon projet d’expo gabber en tête et il a aussi joué un rôle clé dans son organisation. En 2014, le Point éphémère me dit que j’ai le lieu dans six mois pour deux semaines. C’était grâce à lui. Financièrement, on s’est ruinés à deux pour la monter, mais c’est venu sceller une belle amitié entre nous.

Aprile : Je crois que ça n’avait jamais été fait avant. L’idée, c’était de présenter un phénomène culturel des années 1990. Il y a eu des performances artistiques, des cours de hakken, une expo photo…

Paul Seul : Pour ça, j’avais demandé à l’Italien Gabber Eleganza d’être en quelque sorte le commissaire de l’exposition. Quand je me suis documenté sur cette culture, je passais un temps fou sur son Tumblr où il avait fait un énorme travail d’archiviste. Et pour moi, cette expo c’était son blog, mais dans une pièce.

Aprile : On a aussi beaucoup mis en avant le côté sape, notamment les survêts Australian et les baskets Air Max. Bref, des trucs chers, mais que des prolos se sont réappropriés. Ça nous a permis de faire un parallèle avec Lacoste et les rappeurs français.

Von Bikräv : Musicalement, ça a donné le frapcore, ce fameux mélange de hardcore et de rap français qui a contribué à faire connaître Casual Gabberz au grand public à travers cette touche française qu’on apportait au genre. On s’est dit : « Putain, mais pourquoi on utilise tout le temps des vocaux en anglais alors qu’on a un rap riche avec plein de choses marrantes ? » Quand tu fais sauter la barrière de la langue, tu vas tout de suite mieux toucher ton public. Et c’était aussi une manière de teinter la musique hardcore de culture rap au passage.

Goffbaby : Je pense qu’il y a une philosophie à travers le frapcore. C’est un délire musical qui aide à rendre le hardcore beaucoup plus accessible de par sa capacité à faire un entre-deux pour les hip-hop kids pas fans d’électro et les hardcore kids pas fans de rap.

Aprile : Après coup, on peut dire que cela a été un succès parce qu’on s’est présentés comme des facilitateurs, pas des donneurs de leçons. Cette expo, c’était « Casual Gabberz présente… » et le fait de faire intervenir plein de gens nous a blindés contre les critiques des puristes qui auraient pu dire : « Vous êtes qui ? On ne vous a jamais vus! »

 

À lire également sur tsugi.fr : Gabber et violence : que donne le film ‘Hardcore never dies’ ?

 

Von Bikräv : Plus tard, on a tourné aux Pays-Bas, mais dans de petits événements car tous les noms sur les line-ups des gros festivals appartiennent aux mêmes agences. Donc si tu n’es pas signé chez eux, c’est mort. Mais on a joué dans des endroits alternatifs et sur place, beaucoup de gens nous ont dit qu’ils trouvaient ça cool ce qu’on faisait, ça changeait du gros délire qui avait un peu perdu en spontanéité.

Krampf : Moi, l’expo, je n’y suis pas allé, mais j’avais quand même été invité à mixer à la soirée de clôture qui avait lieu sur un bateau. Sauf que les gars ont eu du retard au démontage, moi je n’avais plus de batterie sur mon portable et finalement, on s’est loupés. Ça aurait dû être notre première collab’ !

Paul Seul : Avant ça, on a organisé une soirée à la Bellevilloise avec DJ Rob, ancien de Rotterdam Terror Corps, Boaz van de Beatz, proche de Yellow Claw aux Pays-Bas, et Panteros666, pour le côté crossover. À côté, on a bénéficié du soutien de l’attachée de presse Maud Scandale qui nous a filé un coup de main pour la promo, Ariel Wizman a parlé de nous sur Canal+… Bref, l’expo a été un big step dans l’histoire de Casual Gabberz. D’une part, elle a réuni beaucoup plus de monde que ce qu’on aurait imaginé et, d’autre part, elle a permis de beaucoup mieux nous identifier !

(…)
La suite de l’article arrivera bientôt

 

Article de Julien Duez issu du Tsugi 167 : Richie Hawtin & Steve Reich

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