Connaissez-vous le sarro ? Devenue la danse électro préférée d’une partie de la Gen Z brésilienne, elle se propage désormais dans tout le pays, elle qui tire son origine de Curitiba, située au sud du Brésil. Moquée à son arrivée dans les années 2010, elle est aujourd’hui source d’émancipation pour une population précarisée. Plongée au cœur des raves brésiliennes, au rythme de la tech house locale.

Les danses électroniques et le sud du Brésil sont liés depuis de longues années. La dernière arrivante ? Le sarro, ou sarrinho. Surnommé “041” en raison de l’indicatif téléphonique de Curitiba, berceau du mouvement, il est dansé dans les années 2010 par une poignée de personnes. On le voit au travers de vidéos YouTube, à la résolution très basse, filmées depuis les clubs locaux. Adoptée ensuite par les ados de la périphérie, cette danse devient un nouvel exutoire face à l’austérité croissante.

Dérivé du shuffle et de la freestep, le sarro prend également ses racines dans d’autres mouvements brésiliens et européens. Sa particularité réside alors dans son autodérision — Sarro signifiant littéralement « se moquer » — retranscrite dans les mouvements de bras aléatoires. Fin 2024, les chorégraphies gagnent en popularité sur les réseaux sociaux. De jeunes danseurs comme Chapadinho cumulent des millions de vues sur TikTok, et des DJs comme Alok ou Gordo surfent sur le mouvement, en invitant ces nouvelles stars à paraître dans leurs clips.

Povoa et Pàula du duo PPJ, ont récemment sorti “Me Pega”, morceau empruntant les codes de la tech house brésilienne : “Pour la première fois, on a été playlistés au Brésil, ça montre qu’il y a une vraie appétence”, nous dévoile Páula. Zoom sur une danse devenue virale. 

Des danses virales venues de Curitiba

Lorsqu’au Park.Art SuperClub de Curitiba, les basses résonnent sur le devant de la scène, on ne retrouve pas les invétérés du “deck” — la piste de danse — en plein milieu du dancefloor, mais en retrait. Au fond de la scène couverte, là où il y a de la place, les slides steps glissent le long des planches de bois, et les bras s’agitent au travers des faisceaux lumineux venus des projecteurs. Les danseurs se rejoignent en x1 — c’est-à-dire en 1 vs 1 — pour montrer leurs meilleurs mouvements. D’autres finissent par se greffer au groupe, et le duo s’étire pour laisser place à une dizaine de personnes. 

Le sarro a la particularité d’être assez lent, ce qui permet à quiconque voulant s’y initier de découvrir les bases facilement. Les jeunes se retrouvent d’abord dans les squares, les parcs, avant d’investir les clubs, nouveau terrain d’entraînement privilégié pour les habitués, comme pour les débutants. Le Millenium, puis le Park.Art (situé dans la commune périphérique de Pinhais) deviennent, chaque week-end, l’épicentre de cette jeunesse 2.0. 

@_theus.041 🙅🏻🏂 @Marceloz5 . . . . . #sarrinho#oakley#parkart#sarro#curitiba♬ som original - Matheus Willian

Tendance et musique desande

Le desande, sous-genre de tech house brésilienne, est devenu la bande-son de tout un mouvement. On y retrouve des basses profondes ainsi que des samples tout aussi délirants les uns que les autres. Illusionize, Visage ou encore Victor Lou ont propulsé le genre sur le devant de la scène fin 2020, rejoints par des DJs brésiliens, comme Beltran ou Mochakk, en charge de propager le genre dans le monde entier. 

Le sarrinho s’est développée dans les États du Paranà et de Santa Carolina, jusqu’à atteindre São Paulo. Nashi, danseur fréquentant les soirées de la Sampa (surnom de São Paulo, ndlr), se souvient lorsqu’il l’a vu pour la première fois : “C’était lors d’une fête près de chez moi, j’ai vu un gars qui dansait comme un fou, on aurait dit qu’il flottait ! Et c’était tout nouveau pour moi, parce qu’en général, personne ne dansait lors des fêtes”

Le jeune homme s’intéressait, déjà plus jeune, aux danses électros. Mais ce jour-là, après avoir échangé quelques mots avec cet individu, il comprend une chose : “Il m’a appris à moins me soucier de ce que les autres pourraient penser lorsque je danse”. Une liberté qu’il a su développer par la suite : “Le sarro, c’est avant tout la liberté de pouvoir inventer tes propres pas. Il suffit d’avoir le rythme, d’être dans l’autodérision, tout en se moquant de ton entourage”

Passinho, sensualize, sarro

L’autre nom du sarro : le “Passinho di rave” (« pas de la rave » en brésilien), est extrait d’un fameux pas de danse des années 2000, le Passinho. Originaire des favelas de Rio, il se caractérise par ses mouvements de jambes frénétiques, qui ont fini par conquérir l’entièreté du pays — il a intégré la liste du Patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2024, rien que ça. 

Il se danse sur du baile funk, dont les sonorités diffèrent en fonction de la région d’origine. Páula, membre du duo PPJ, explique ces variantes : “Plus tu descends dans le sud, plus le baile funk a des touches électros, plus tu montes vers le nord, plus ça tend vers le reggae”. Les régions éloignées de l’Équateur, avec un climat plus tempéré, sont propices aux soirées en intérieur, mais aussi, à la profusion des musiques électroniques. “Ce sont les régions les plus proches de la culture européenne” complète la chanteuse.

Autre phénomène : le sensualize, marqueur de l’internet brésilien du début des années 2010. Les danseurs gravitent dans les raves de São Paulo, et enchaînent leurs meilleurs mouvements de bras et de bassins — inspirés de la tecktonik. On poste des chorégraphies sur YouTube, de simples vidéos anonymes font des millions de vues, au point d’attirer les médias, et de passer dans des émissions à la télévision. 

Aujourd’hui, TikTok est submergé de vidéos de danse identifiées “sarro dance”, et les médias locaux reprennent le mouvement en pointant sa viralité. La dance music du sensualize a été remplacée par la dance music nouvelle génération, mêlant des éléments de baile funk, d’EDM, et de tech house. On reste tout de même à 130 bpm, trace d’un tempo qui se transmet et évolue au fil des années. 

Des danses, mais aussi des tenues

Outre les pas de danse, les danseurs et danseuses de sarro sont surtout reconnaissables pour leur look futuriste, signé Ecko, Oakley, ou Quicksilver. En particulier, les lunettes Oakley Medusa (premier modèle sorti en 2004), popularisées par le danseur Nene Raridades, sont devenues un signe de validation. La paire de lunettes Over The Top (surnommées OTT) est très vite devenue le modèle le plus prisé. Aperçue pour la première fois sur les athlètes trinidadiens Ato Boldon et Niconnor Alexander durant les JO de Sydney en 2000, leur extravagance est devenue, 20 ans plus tard, l’emblème des raves brésiliennes. 

Une explosion à l’international ? 

La scène se développe désormais vers Rio, où la danse trouve un nouveau terrain d’expérimentation. “Les styles de danses sont complètement différents les uns des autres, c’est génial” s’enthousiasme Nashi, “Si le sarrinho quitte le Brésil, il va mettre le feu aux cinq continents, il a un sacré potentiel”

Même si l’ère du “french sarro” est loin d’arriver, Povoa le voit d’une autre manière : “Peut-être que des dérivés du sarro vont traverser l’océan. Je pense au fameux mouvement d’épaule qui a été repris partout dans le monde, ça venait d’une danse du Brésil. Alors pourquoi pas le sarro également ?”. Affaire à suivre.