Malgré quatre albums studios de très bonne qualité, des featurings avec Brendan Yates du groupe Turnstile et Weyes Blood, le succès de la chanteuse et multi-instrumentiste reste confidentiel. Pas pour longtemps puisque Tsugi la fait découvrir à travers cinq morceaux. 

Certaines images ne s’oublient pas. Pas pour ce qu’elles racontent, mais parce qu’elles représentent parfaitement la personne qui les incarnent. En 2021, Spellling, de son vrai nom Chrystia Cabral, réalise pour le musée et la cinémathèque de Berkeley, un mini-concert. Habillée d’un chemisier noir assortie à ses ballerines, de collants rouges et d’un gant argenté à la main gauche, la chanteuse est en tailleur, entourée d’un synthé, d’un luth, d’une pédale harmonique et d’une boule de cristal. Tout ce qui pourrait être dit sur Spellling, se résume là. 

Dans cette activité solitaire d’une artiste qui s’est souvent sentie à part, élevée à Sacramento dans les suburbs, seule enfant noire et queer de son quartier, avant de découvrir Berkeley et les joies de l’université. Dans sa pratique multi-instrumentiste, développée de manière autodidacte après avoir assisté à un open-mic de poésie où une pédale était utilisée créant effets et distorsions. Dans la spiritualité et le mysticisme qui imprègne tout le travail de la chanteuse, sorte de « weird kid » ultime (c’est eux qui deviennent musiciens et qui finissent dans Tsugi). Mais puisqu’on n’est pas là pour parler image, parlons musique.

“Walk Up to Your House” 

Basse vrombissante, voix extra-terrestre peu à peu enveloppée par des synthés planants, “Walk Up to Your House” introduit Pantheon of Me. Autoproduit, le premier album studio de Spellling est une exploration intimiste et pudique. Un ensorcellement vulnérable et mystique, qui sera saluée par la critique, permettant à l’artiste de se faire un nom. Sur cette intro, la chanteuse s’approprie le “Walk Up to Your House” du groupe Three 6 Mafia en reprenant le titre et la phase  “Late last night lyin ln my bed eyes red” “Tard la nuit dernière étendue / dans mon lit, les yeux rouges”. Cette fois, aucune envie de meurtre à déclarer, contrairement au groupe de Memphis, juste une étrange sensation de rêve. 

“Haunted Water”

Pour Mazy Fly, l’artiste désormais signée sur le label indépendant Sacred Bone Records, s’entoure d’un violoniste-saxophoniste et de deux percussionnistes pour construire un album qui flirte entre neo-soul et musique électronique. Elle penche du côté synthwave sur « Haunted Water”, morceau qui convoque les fantômes des esclaves noirs africains, engloutis par les océans durant la traite négrière. La voix brisée, elle restitue grâce à une production de plus en plus suffocante et saccadée, la violence transportée par ces “eaux hantées”

“Boys at School” 

Si la musique de Spellling se veut de moins en moins solitaire, The Turning Wheel, son troisième album studio, franchit un grand pas. La chanteuse convoque plus de 31 musiciens pour créer une musique baroque et théâtrale, une œuvre maximaliste permettant à la chanteuse de développer tout son talent. Dans « Boys at School » elle se remémore la dureté de l’adolescence. Mais ne vous fiez pas aux apparences, Spellling impulse à ce sujet, en apparence universel, du mystique et du menaçant grâce à un piano imposant. 

“Under the Sun” 

Forte de cette envie de créer en collectif, Spellling s’entoure, en 2023, de The Mystery School, un groupe spécialement composé pour revisiter onze de ses morceaux, tirés de ses trois précédents albums. « Under the Sun », fabuleux titre aux relents acid et psychédélique sorti surMazy Fly, est repensé à l’aide de violons et de guitares. Il se veut plus dramatique que son ancienne version synthétique, profitant de ce nouveau souffle organique et théâtrale. 

“Destiny Arrives” 

L’an dernier, Spellling a sorti Portrait of My Heart, son quatrième album. Cette fois, la chanteuse s’oriente vers le rock des années 2000, adoptant avec malice ses sonorités pop-rock. Pour autant, elle continue d’y affirmer son style et sa marque de fabrique, que ce soit avec son chanté si particulier ou son utilisation de synthétiseurs. Quelques mois plus tard, elle s’acoquine de Weyes Blood, l’un des noms en vogue de la scène noise américaine, pour revisiter “Destiny Arrives”. La nouvelle entrante déploie sa voix grave, apportant une certaine solennité à ce conte chanté. Vraie réussite.