©Ilaria Doimo

🔊 Tsugi Podcast 641 : Mai Mai Mai, rituels, magie noire et fantĂŽmes de la MĂ©diterranĂ©e

par Tsugi

Rit­uels, magie noire et fan­tĂŽmes de la MĂ©diter­ranĂ©e, voilĂ  une heure de mix de l’I­tal­ien Mai Mai Mai.

Par Syl­vain Di Cristo, Antoine Gail­hanou et Emmanuel Haddek

Si, on peut vivre au bord de la MĂ©diter­ranĂ©e et faire de la musique som­bre. On peut mĂȘme cĂŽtoy­er l’une des grandes pop stars actuelles d’I­tal­ie et sign­er un fea­tur­ing de noise indus­trielle sur l’al­bum que tout le pays a Ă©coutĂ©. C’est comme ça qu’on l’a dĂ©cou­vert, Toni Cutrone et son autre alias Mai Mai Mai, en 2016 sur le cĂ©lĂšbre Main­stream de Cal­cut­ta. Vous voyez le morceau dont on par­le, l’avant-avant-dernier du disque, ce gron­de­ment de dis­tor­sion qui se rĂ©pĂšte comme on pra­tique un rit­uel de magie noire, avant de pass­er Ă  la dix­iĂšme chan­son et retrou­ver sa jolie voix de canard et sa gui­tare acoustique.

Cet improb­a­ble morceau cachait for­cé­ment une belle his­toire, et plus qu’une his­toire, c’est tout un fasci­nant pro­jet artis­tique qu’on y a dĂ©cou­vert avec Mai Mai Mai, son drone vau­dou et son “han­tolo­gie mĂ©diter­ranĂ©enne” qui laisse les spec­tres du passĂ© de s’ex­primer, comme il l’ex­plique dans son inter­view accom­pa­g­nĂ©e d’un envoutant mix d’une heure.

“Un voy­age som­bre et flou, comme fait de sou­venirs qui dis­parais­sent ou de rĂȘves qui s’é­vanouis­sent avec la lumiĂšre du soleil aprĂšs un rĂ©veil brutal.”

Sur ta page Band­camp, tu dĂ©cris le pro­jet comme Ă©tant de l’ â€œhan­tolo­gie mĂ©diter­ranĂ©enne”. Essayes-tu d’in­vo­quer des fan­tĂŽmes dans ce mix ? Quelles ont Ă©tĂ© les idĂ©es qui t’ont guidĂ© ?

La musique que je com­pose, mais surtout la per­for­mance live que j’ap­porte sur scĂšne, est conçue comme un rit­uel. J’es­saie d’im­pli­quer l’au­di­teur et le spec­ta­teur en les emmenant dans les lieux que je dĂ©cris avec ma musique. Un voy­age som­bre et flou, comme fait de sou­venirs qui dis­parais­sent ou de rĂȘves qui s’é­vanouis­sent avec la lumiĂšre du soleil aprĂšs un rĂ©veil bru­tal. Les fan­tĂŽmes appa­rais­sent sou­vent sous forme d’é­mo­tions fortes lors d’une Ă©coute pro­fonde et mĂ©di­ta­tive, ou bien en dansant et se per­dant dans des rythmes hyp­no­tiques et rĂ©pĂ©ti­tifs, des bass­es pro­fondes qui font vibr­er le corps et l’esprit.

Dans ce mix pour Tsu­gi, je com­mence par un extrait de mon nou­v­el album Omega Mai, en col­lab­o­ra­tion avec Squadra Omega (un col­lec­tif con­sacrĂ© au psy­chĂ©dĂ©lisme, Ă  l’avant-garde, au free jazz et au krautrock) qui sort fin sep­tem­bre en vinyle et sur notre Band­camp. Il se dĂ©veloppe de maniĂšre envelop­pante, ambi­ent, tan­dis que le rythme et le beat s’ac­cu­mu­lent lente­ment. Pour en revenir au mix, j’ai Ă©gale­ment util­isĂ© toutes les derniĂšres nou­veautĂ©s de musi­ciens qui tra­vail­lent aus­si avec l’eth­nic­itĂ©, le folk­lore et les tra­di­tions. Je le vois comme la bande-son d’un voy­age d’une heure Ă  vivre les yeux fermĂ©s.

©Camille Blake

D’oĂč provient ton pseudo ?

Je voulais un nom en ital­ien, liĂ© au folk­lore et aux tra­di­tions musi­cales du Sud. Le nom lui-mĂȘme, avec la rĂ©pĂ©ti­tion, trahit le sens du rit­uel que je veux prĂ©sen­ter avec ce pro­jet. Tout comme les rĂ©pĂ©ti­tions des rythmes, il est liĂ© Ă  la transe et Ă  de nom­breuses tra­di­tions anci­ennes entre magie et reli­gion, ain­si qu’au psy­chĂ©dĂ©lisme, Ă  la musique drone et Ă  la tech­no, bref, Ă  mon par­cours musical.

“Mai Mai Mai a Ă©tĂ© le pre­mier pro­jet dans lequel je ne frappe rien, mais qui en garde tout de mĂȘme l’at­ti­tude : tout part du rythme.”

Com­ment mĂ©langer le soleil de la MĂ©diter­ranĂ©e avec une musique aus­si sombre ?

La MĂ©diter­ranĂ©e et le Sud de l’I­tal­ie sont sĂ»re­ment directe­ment con­nec­tĂ©s dans l’e­sprit des gens au soleil, Ă  la relax­ation, aux plages, Ă  l’in­sou­ciance et Ă  la bonne nour­ri­t­ure. Mais en rĂ©al­itĂ©, il existe une MĂ©diter­ranĂ©e par­al­lĂšle : som­bre et liĂ©e Ă  des pra­tiques religieuses anci­ennes. À mi-chemin entre le pagan­isme et le catholi­cisme, pleine de pra­tiques occultes, de priĂšres et de chants obses­sion­nels, de visions d’e­sprits et d’om­bres qui nous entourent ; ou liĂ©e Ă  la duretĂ© du quo­ti­di­en rur­al et Ă  ses rit­uels de vie et de mort. Une vision du monde façon­nĂ©e par des paysages faits de ruines anci­ennes, d’églis­es et de chĂąteaux entourĂ©s de ves­tiges d’usines con­tem­po­raines aujour­d’hui en fail­lite, de ports aban­don­nĂ©s, d’é­paves et de ruines. TrĂšs loin des cartes postales men­tales les plus courantes de ce pays. C’est ce paysage visuel et sonore que j’es­saie de trans­met­tre dans ma musique, qui est, je vous assure, pas aus­si som­bre que le monde dont je m’inspire !

Tu as com­mencĂ© comme bat­teur dans un groupe punk dans lequel tu joues encore. PrĂȘtes-tu tou­jours une atten­tion par­ti­c­uliĂšre aux per­cus­sions dans tes musiques ?

J’ai gran­di en tant que bat­teur et je le suis tou­jours. J’ai tou­jours mĂ©langĂ© la bat­terie Ă  l’élec­tron­ique et Ă  un esprit d’ex­pĂ©ri­men­ta­tion : jouer avec des tam­bours et des per­cus­sions non con­ven­tion­nels, utilis­er des micro­phones de con­tact, des effets, des fil­tres, des trig­gers et des pads, com­bin­er la bat­terie avec des syn­thĂ©s et des mod­u­laires
 Mai Mai Mai a Ă©tĂ© le pre­mier pro­jet dans lequel je ne frappe rien, mais qui en garde tout de mĂȘme l’at­ti­tude : tout part du rythme. En com­posant un morceau, je pars de l’am­biance que j’ai en tĂȘte, en tra­vail­lant surtout sur les enreg­istrements de ter­rain ou d’in­stru­ments acous­tiques, les chants, les priĂšres, les sons naturels. Une fois cela fait, je me con­sacre Ă  la par­tie pri­maire, celle qui me tient le plus Ă  cƓur, c’est-Ă -dire la con­struc­tion de la par­tie ryth­mique. MĂȘme dans les morceaux qui n’ont pas de beat, je cherche un moyen de trans­met­tre un rythme clair et convaincant.

©Camil­la Rocca

Tu diriges Ă©gale­ment un club Ă  Rome et organ­is­es des Ă©vĂ©ne­ments. Com­ment t’es-tu adap­tĂ© Ă  la pandĂ©mie ?

Avec l’ar­rivĂ©e du Covid, tout s’est passĂ© de la pire des maniĂšres
 Notre club, La Fine a fer­mĂ© en mars 2020. Au dĂ©part, nous devions rou­vrir rapi­de­ment, en avril ou mai, mais on a vu com­ment ça s’est passĂ© ensuite. En rĂ©al­itĂ©, le gou­verne­ment nous a aban­don­nĂ© et c’est toute la cul­ture qui n’a pas su s’adapter. Et mĂȘme si aujour­d’hui les choses en Ital­ie sem­blent repren­dre dans une fausse nor­mal­itĂ©, ils ne sont mĂȘme pas capa­bles de don­ner des direc­tives claires et sĂ»res Ă  tous ceux qui tra­vail­lent dans le milieu du club­bing et de la vie noc­turne pour les prochains mois. L’au­tomne pour nous ici est som­bre et brumeux. Mal­grĂ© ça, cet Ă©tĂ©, nous avons rĂ©us­si Ă  met­tre en place un Ă©vĂ©ne­ment dans l’e­space ouvert d’un thĂ©Ăątre de Rome, le Teatro India, appelĂ© aus­si Bar India : de la fin mai au 25 sep­tem­bre, nous avons lancĂ© une pro­gram­ma­tion de quelques con­certs par semaine, d’un DJ set chaque nuit (mĂȘme si danser Ă©tait inter­dit !). Il y avait aus­si des ren­con­tres et des per­for­mances. Évidem­ment, nous avons tra­vail­lĂ© prin­ci­pale­ment avec la scĂšne locale. Faire venir des gens de l’é­tranger restait dif­fi­cile. Mais avec l’ar­rivĂ©e de l’au­tomne, lorsque le beau temps s’en ira et que nous ne pour­rons plus organ­is­er d’évĂ©ne­ments en plein air, lĂ  ça ne va pas ĂȘtre facile
 Mais l’étĂ© prochain, on reviendra !

“On a donc dĂ©cidĂ© de faire un morceau ensem­ble, un peu comme pour laiss­er une trace Ă  la postĂ©ritĂ© de ce qui exis­tait avant Mainstream.”

J’ai remar­quĂ© un fea­tur­ing sur l’al­bum de Cal­cut­ta, Main­stream, avec le titre “Dal Verme”, qui dĂ©note com­plĂšte­ment du reste de l’al­bum et qui en porte davan­tage ta sig­na­ture. Quelle est l’his­toire der­riĂšre ce choix et cette collaboration ?

Eh bien tu as remar­quĂ© le morceau de Mai Mai Mai Mai le plus streamĂ© de tous (rire) ! L’his­toire, la voilĂ . Cal­cut­ta est un vieil ami et quand il Ă©tait jeune, avant de devenir si pop­u­laire, il allait sou­vent au DalVerme, l’en­droit qu’on avait Ă  Pigne­to de 2009 Ă  2017, le siĂšge de la soi-disant “scĂšne de l’est romain”. Il pas­sait pour boire, dis­cuter, voir des con­certs un peu fous et des per­for­mances bizarres. Sou­vent, il jouait sur notre canapĂ©, gui­tare acous­tique et voix, devant une salle pleine (50 per­son­nes). On ado­rait tous chanter ses chan­sons Ă  pleins poumons. Tout ça, c’é­tait bien sĂ»r avant qu’il ne sorte Main­stream et son suc­cĂšs bien mĂ©ritĂ©. Pen­dant qu’il tra­vail­lait sur ce disque, qui allait sor­tir chez Bom­ba Dis­chi, on sen­tait dĂ©jĂ  que les choses allaient chang­er – on ne prĂ©voy­ait pas qu’il allait autant car­ton­ner, mais c’é­tait dans l’air, on le savait. On a donc dĂ©cidĂ© de faire un morceau ensem­ble, un peu comme pour laiss­er une trace Ă  la postĂ©ritĂ© de ce qui exis­tait avant Main­stream. Bien que trĂšs â€œĂ©trange” com­parĂ© au reste de l’al­bum, Edoar­do (Cal­cut­ta), le label et moi-mĂȘme avons quand mĂȘme validĂ© le morceau, qui s’est appelĂ© “DalVerme”, en hom­mage au club. Cal­cut­ta con­tin­ue de jouer ce morceau pen­dant ses con­certs : l’en­ten­dre devant des mil­liers de per­son­nes, dans un stade ou Ă  l’Are­na di Verona a Ă©tĂ© incroy­able. Finale­ment nous avions rai­son, ce track est un peu comme un “signe” de ce qu’il Ă©tait avant l’al­bum, une sorte d’aver­tisse­ment aux plus curieux qui ne con­naß­traient pas le par­cours musi­cal de Cal­cut­ta. Je suis trĂšs heureux et fier d’avoir fait ce morceau avec lui. Et encore aujour­d’hui, quand je l’en­tends, je trou­ve que c’est un track qui tue.

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Track­list du podcast :

  1. Mai Mai Mai & Squadra Omega — Omega Mai (Extrait)
  2. AHRKH — Parami­ta (Extrait)
  3. Agosti­no — Bed­dha Ci Dormi
  4. Blak Saa­gan — Ore 9: Attac­co al Cuore del­lo Stato
  5. Fera — Cat­a­strofe (Extract)
  6. NOT399093 — Blind Bright Codex Building
  7. VIPRA — Vedere ù Bene, Vedere bene ù Meglio
  8. GNOD & JoĂŁo Pais Fil­ipe — Faca De Ăgua
  9. Alfio Anti­co — Mon­tagna Oscura
  10. Front de Cadeaux — Senyawa’s Istana (Dub Version)
  11. Kha­l­ab — Neba
  12. Nziria — O Dolor
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