L’une des pionnières de la musique électronique expérimentale est morte ce 25 février, à l’âge de 94 ans. La rédaction de Tsugi vous propose de redécouvrir son parcours. 

La passion d’Éliane Radigue commence avec le piano. À 7 ans, elle découvre, fascinée, le son qu’émet cet instrument de musique chez une amie. La mère de celle-ci l’envoie alors chez une certaine Madame Roger, une professeure qui, en plus d’apprendre l’instrument à la jeune fille, la pousse à analyser des partitions. 

“C’était passionnant, c’est ce qui m’a donné, je crois, le goût des modulations qui sont une clé dans tout ce que j’ai fait. (…) Il y a toujours quelque part une ambivalence de tonalité, (…) J’adore ça, le principe d’incertitude” confie la musicienne dans une série d’entretiens réalisée pour France Musique

Pierre Schaeffer et le « chemin de Damas »

La deuxième épiphanie arrivera à Nice. En 1951, elle est envoyée par ses parents chez des amis de la famille. Ils vivent près de l’aéroport, entourés de bruits d’avions. La jeune femme de 19 ans différencie les sons et cherche à en faire de la musique. “Ce n’était pas une folie ou une vue de l’esprit, tout l’univers sonore était susceptible de devenir un univers musical qui dépendait à la fois de la qualité d’écoute et de la manière dont on organisait une sorte de dialogue avec ces sons”, explique-t-elle.


Cette expérimentation, un homme la met déjà en pratique. En 1948, Pierre Schaeffer, a posé les bases de la musique concrète avec “Une étude aux chemins de fer”, une œuvre où il a enregistré, manipulé et trituré des bruits de train pour en faire de la musique. À l’écoute de cette pièce, Éliane Radigue a une révélation, ce qu’elle appellera, à de nombreuses occasions, son « chemin de Damas »

Premières expériences et retour à Nice 

En 1955, elle travaille pour lui. Au Studio d’Essai, de la rue de l’Université où elle apprend les techniques de montage et de mixage. Une présence qui détonne dans un univers masculin et sexiste. “Je me souviens d’un technicien qui arrive dans le studio et qui dit : « Ce qui est agréable d’avoir Éliane dans le studio, c’est que ça sent bon”. Ce qui donnait tout à fait la mesure de l’appréciation qu’on avait.”

Mais la jeune « assistante dévouée » comme elle se définit, doit mettre sur pause ses explorations pour privilégier sa vie de mère de famille. À Nice, elle continue le piano et apprend la harpe. Elle possède une Stellavox, un enregistreur audio à bandes magnétiques qu’elle emmène au gré de ses ballades, enregistrant ici la mer ou encore le vent. Ce n’est qu’en 1967, à la suite de sa séparation avec son conjoint, l’artiste Arman, qu’elle retourne à Paris, dans le milieu de la musique concrète. Elle travaille alors pour Pierre Henry, autre père de la musique concrète. Quand elle ne s’occupe pas d’organiser sa bibliothèque d’archives, elle bricole. C’est là qu’elle fabrique sa première pièce, Elemental I

Établir le dialogue avec les larsens

Petit à petit, la musicienne se départit de l’influence de Pierre Schaeffer et de Pierre Henry. Elle construit son propre univers sonore, compose en manipulant des larsens et « feedbacks », (boucles de sons créés lorsqu’un microphone s’entend des haut-parleurs), ces sons tant honnis des ingénieurs sons. Éliane Radigue veut apprivoiser ces accidents, les faire évoluer en musique, en manipulant précautionneusement les potentiomètres de ses magnétophones. « À partir de ce moment là, j’ai décidé d’oublier tout ce que j’avais appris, me dire qu’après tout ces sons électroniques offraient un vocabulaire qui était le leur, il était tout à faire permis de discuter avec eux », se remémore-t-elle.

Mais la vraie évolution de sa musique se fera à New York, où elle vit un an à partir de l’automne 1970. La ville états-unienne est traversée par une effervescence artistique. La musicienne y fait son premier concert avec sa pièce « Chry-ptus » composée de deux bandes jouées en désynchronisation. Surtout, elle y découvre les synthétiseurs, dont l’Arp 2500. Avec, lui, Eliane Radigue vit une véritable « histoire d’amour » qui durera près de trente ans.

À son retour, en France, en 1971, il est dans ses valises. Avec lui, elle composera une vingtaine de pièces jusque dans les années 2000. Son œuvre commence également à être inspirée par le bouddhisme, religion qu’elle étudie et à laquelle, elle se convertit dans les années 1970. Celle-ci inspirera ainsi l’une des pièces les plus célèbres : la Trilogie de la Mort, composée entre 1985 et 1993.

Longtemps méconnue du grand public, la pionnière de la musique électronique expérimentale a pourtant influencé ses pair·es à l’instar du compositeur Kasper T. Toeplitz.

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