Ce 31 janvier 2026, l’Académie des Grammy Awards a honoré Fela Kuti d’un prix célébrant l’ensemble de sa carrière. L’occasion pour Tsugi de (tenter de) retracer en musique la vie du musicien nigérian, avec François Bensignor, journaliste et auteur du livre Fela Anikulapo Kuti : le génie de l’afrobeat.  

En 1969, Fela Kuti est en tournée aux États-Unis, cela fait plus de dix ans qu’il est musicien à Lagos, dans son pays natal, le Nigeria. Après un hiver rugueux passé à New York, il se rend à Los Angeles. Là-bas, il rencontre Sandra Iszidore, une militante des Black Panthers Party, un mouvement révolutionnaire de libération afro-américaine. Elle lui fait lire l’autobiographie de Malcolm X, l’introduit aux idées d’Elridge Cleaver, ce qui renforcera son discours décolonial et panafricaniste. Le séjour sera décisif pour le Nigérien et donnera naissance à l’afrobeat, mélange de highlife, de jazz et de funk, comme le raconte l’artiste en 1977, auprès de John Collins, musicien, ethnomusicologue et auteur du livre Fela: Kalakuta Notes

« Au début, j’avais une vision limitée de la musique. Les programmes de la radio étaient contrôlés par le gouvernement et l’on écoutait ce que le Blanc voulait bien qu’on écoute. Si bien qu’on ne savait rien de la musique noire. (…) Plus tard, quand je suis allé en Amérique, j’ai été exposé à l’histoire de l’Afrique, dont je n’avais jamais entendu parler ici [au Nigeria]. C’est à ce moment que j’ai vraiment commencé à comprendre que je n’avais jamais joué de musique africaine. J’avais utilisé le jazz pour jouer de la musique africaine, alors que j’aurais dû utiliser la musique africaine pour jouer du jazz. Ainsi, c’est l’Amérique qui m’a ramené à moi-même. ». 

Soixante ans après ce voyage, Fela Kuti, décédé en 1997 à Lagos, est célébré pour l’ensemble de sa carrière par le Grammy Lifetime Achievement AwardsRetour sur cinq albums de l’artiste, sélectionnés et commentés par François Bensignor, journaliste et auteur de la biographie Fela Anikulapo Kuti, le génie de l’afrobeat(éditions Demi Lune). Enregistrés entre 1970 et 1980, ils incarnent certaines périodes essentielles de la vie du musicien.

Couverture du livre "Fela Kuti : le génie de l'afrobeat" de François Bensignor, publié aux éditions Demi Lune © DR / Éditions Demi Lune
« Fela Kuti : le génie de l’afrobeat » de François Bensignor, publié aux éditions Demi Lune© DR / Éditions Demi Lune

Lady – 1972

« “Lady” et “Shakara” sont vraiment les modèles de l’afrobeat. On peut les écouter des milliers de fois, ce sont des morceaux fabuleux. Pour la première fois, Fela se met à chanter en pidgin english, créole à base lexicale anglaise, et plus en yoruba. C’est la langue du “peuple” et donc ses morceaux deviennent compréhensibles par toutes les ethnies du Nigeria, ce qui va le rendre plus accessible. Musicalement, ce qu’il apporte de nouveau est la cohérence générale entre la dynamique musicale et la construction des morceaux qui sont très longs, mais toujours très bien construits avec une introduction, l’arrivée des solistes de cuivre, et après l’arrivée des messages à chanter avec le chœur, etc. »

« Ce qui est intéressant, c’est que Fela se laisse le temps, contrairement à ses précédents morceaux des années 1960, qui, comme pour la plupart de la scène musicale, étaient courts en raison du format des 45 tours. Il dira que c’est lié à sa “dimension africaine”. » 

Gentleman – 1973 

« Sur « Gentleman », il parle de l’ « Homme africain » tel qu’il le voit. Il commence vraiment à avoir un discours très ironique vis-à-vis de ses congénères nigériens qui miment les manières des Occidentaux en mettant des cravates, des costumes, et en essayant de se faire voir en « gentlemen ». Lui dit :“I’ll never be a gentleman like that” (« Je ne serai jamais un gentleman comme ça »), « Moi, je suis un « African man », moi je veux être le vrai, l’Africain original ». »

« C’est une des grandes thématiques de Fela, de dire que les peuples africains n’ont pas à imiter les colons, ils doivent retourner à leur propre culture, relever la tête après toutes ces années où ils ont été esclavagisés. Ils doivent être eux-mêmes et porter très haut l’honneur des cultures africaines. »

J.J.D. (Johnny Just Drop) – 1977

« Selon moi, « J.J.D (Johnny Just Drop) » est la quintessence de Fela et de son génie. Il n’a pas été enregistré en studio, mais dans sa maison appelée la « Kalakuta Republic ». Il y vit en communauté avec plus de 70 personnes, dont son groupe Africa 70, (dont fait partie le batteur Tony Allen) avec qui il joue depuis dix ans, plusieurs fois par semaine. Dans le morceau, on entend cette ambiance absolument géniale, la manière dont il emmène tout le monde et dont il se laisse porter. Ce n’est plus du groove, mais une transe qui emporte. »

« À cette époque, il produit tellement qu’il ne joue plus sur scène les morceaux qu’il a déjà enregistrés en studio. Aussi, sa musique naît des échanges qu’il a avec le public. Il y a une soirée dans son club qui s’appelle la « Yabis Night », et, où chacun s’exprime, dit ce qui le dérange, ce qu’il n’aime pas, etc. C’est comme ça qu’il choisit les thématiques de ses chansons. C’est à partir de ce moment-là qu’il devient le porte-parole du peuple. »

Zombie – 1976

« Après la guerre civile du Biafra, le Nigeria est dirigé par une junte militaire dirigée par Olusegun Obasanjo. En 1977, ils organisent le Festac, le Festival Mondial des Arts et de la Culture Noire et Africaine, où sont invités des artistes et des musiciens afro-descendants du monde entier. L’événement coûte des fortunes et Fela est approché pour faire partie du comité d’organisation du festival. Finalement, il s’oppose au fait qu’un militaire soit le directeur du comité et quitte l’événement. »

« Il décide d’organiser le contre-Festac dans son club, le Shrine. Pendant tout le festival, les musiciens et les artistes qui viennent jouer pour le Festac vont aussi aller voir ce qui se passe chez l’artiste. Pour le gouvernement, c’est un affront. Surtout que, Fela a sorti l’album Zombie, dont la chanson titre dénonce l’aveuglement obtus des militaires comparés à des morts-vivants. Une semaine après la fin du festival, la maison de Fela, la fameuse « République de Kalakuta », est entièrement détruite et brûlée par les soldats de la junte, sa mère, Funmilayo Ransome-Kuti, est même défenestrée. Les jeunes femmes qui vivent dans la maison sont violées, les hommes tabassés. Tout est détruit, son matériel, ses musiques qu’il préparait pour accompagner son film, destiné à accompagner sa candidature aux élections prévues en 1979 (il tentera de se présenter avec son parti Movement of the People, avant d’en être disqualifié). »  

I.T.T. (International Thief Thief) – 1979 

« Après la destruction de sa maison, Fela se trouve dans une sacrée mauvaise passe. En 1978, il réalise son premier concert en Europe, au festival de jazz de Berlin. Cela lui apporte une ouverture internationale en dehors du continent africain où il est déjà extrêmement connu. Le parti communiste italien cherchera par exemple à le faire venir en 1980. Il y a une partie du public qui l’attend avec beaucoup d’enthousiasme. On le verra en 1981 avec la première tournée européenne de Fela et son concert à Paris, au Chapiteau, qui est plein à craquer avec de 2500 personnes. »

Sur « I.T.T. (International Thief Thief) », il dénonce la mainmise des multinationales occidentales sur les pays du continent africain, comme International Telephone and Telegraph, une entreprise états-unienne spécialisée dans la télécommunication qu’il renommeInternational Thief Thief (International Voleur Voleur). Il représente l’Afrique décolonisée. Il ne s’est jamais courbé, a toujours été un défenseur des cultures africaines. Cela fait de lui une personnalité très emblématique, non seulement pour les populations africaines, mais aussi pour les populations afro-descendantes dans le monde entier. »