La chaleur humaine venue des pays froids au festival les Boréales

Tout est une ques­tion de tem­péra­ture. Pour ren­dre une nou­velle fois hom­mage aux cul­tures nordiques en cette 27ème édi­tion des Boréales, Caen avait décidé de se met­tre au dia­pa­son en nous accueil­lant dans un froid sec dès la sor­tie du train.

Peu importe, car un pre­mier con­cert attend déjà et devrait réchauf­fer les corps : le Sué­dois Loney Dear joue à la Mai­son de l’Etudiant de l’Université de Caen. Le multi‐instrumentiste électro‐pop vire­volte entre gui­tare folk, launch­pad, table de pédales et claviers, en délais­sant longtemps son piano à queue. Emil Svanän­gen –son vrai nom, plus dur à exporter‐ envoie des kicks sourds, des notes métalliques calées sur le temps et pousse des cris dans la nuit. Mais mal­gré sa tes­si­ture large qui lui per­met d’alterner entre la douceur des voix de tête de James Blake et la puis­sance rauque de Vic­tor Solf (Her), mal­gré des pas­sages jazz et soul par­faits, Loney Dear se perd dans des struc­tures par­fois floues et des change­ments de rythme trop bru­taux. Des ten­ta­tives timides de faire chanter la foule, quelques pains tech­niques et une impasse sur son “Air­port Sur­round­ings” lais­sent un goût d’inachevé, comme une ren­con­tre bien trop froide avec son pub­lic. On préfère garder en mémoire les valses d’orgues et la mélan­col­ie déli­cate du duo 1921, qui jouait en pre­mière par­tie.

Cette soirée glaciale con­traste avec la fièvre qui s’empare du Cargö le lende­main. Le duo Sly & Rob­bie, la plus fameuse des sec­tions ryth­miques jamaï­caines que les grands artistes s’arrachaient -notam­ment San­tana, Jag­ger, Gains­bourg et Dylan‐, s’associe au trompet­tiste norvégien Nils Pet­ter Molvær, Eivind Aarset à la gui­tare et Vladislav Delay aux machines. Véri­ta­ble brute sous son casque et der­rière sa bat­terie, Sly enchaîne les rythmes chaloupés et les kicks sur peau déten­due. La basse et la voix de Rob­bie sont chaudes, lan­goureuses et accueil­lent par­faite­ment les mélodies nu‐jazz suraigües de la trompette… On se laisse chahuter par ce geyser musi­cal, agré­men­té de riffs de gui­tare tan­tôt blues, tan­tôt psy­ché. La base ryth­mique du reg­gae, noyée dans une pédale de delay, des boucles élec­tron­iques et surtout dans la douceur des cuiv­res : une expéri­ence déroutante, exaltée, qui a libéré les corps dans l’assistance. On regrette presque que ce live ait eu lieu dans la plus petite salle du Cargö car le pub­lic ne s’était pas déplacé à la hau­teur des attentes. La faute peut‐être à l’enfant du pays Orel­san, qui jouait au même moment au Zénith de Caen. Mais l’alliance Norvège‐Jamaïque a pour­tant ren­du aux Boréales un bouil­lon­nement qui ne les quit­tera plus au cours des jours suiv­ants.

Décou­vrez Nor­dub, l’album que Sly & Rob­bie, Molvær, Aarset et Delay ont enreg­istré ensem­ble en 2016 :

Car la musique n’est pas seule à porter la flamme des Boréales. Le ten­tac­u­laire fes­ti­val nor­mand regroupe 150 événe­ments étalés sur dix jours, du cirque au ciné­ma en pas­sant par des ren­con­tres lit­téraires et du théâtre. Alors on fait un cro­chet par la Halle aux Granges où se tient une pièce dirigée par Mar­cus Lin­deen : Wild Minds met le spec­ta­teur au coeur du pro­pos et l’invite dans un cer­cle de rêveurs com­pul­sifs, comme une réu­nion des AA. Cinq acteurs ama­teurs par­lent de leurs songes et expliquent leurs dis­so­ci­a­tions de per­son­nal­ité dans ce monde de tous les pos­si­bles… Intri­g­ant, immer­sif et char­mant. On va se blot­tir sur les bancs de la fac pour la con­férence “Les­bi­ennes, gays, bi, trans et inter­sex­es dans les pays nordiques : droits acquis et reven­di­ca­tions con­tem­po­raines”. On y décou­vre que les pays nordiques sont les plus avancés dans l’acceptation de l’homosexualité, que les deman­des d’asile en rai­son de l’orientation sex­uelle s’y dévelop­pent pro­gres­sive­ment, qu’en Suède les mariages homo­sex­uels sont célébrés à l’Eglise ou encore que le Dane­mark a été le pre­mier à retir­er la tran­si­d­en­tité de la liste des mal­adies men­tales -quand l’OMS tarde tou­jours à le faire… Puis on rejoint le Por­to­bel­lo pour le dernier acte de notre périple nor­mand : Phuncky Doyen chauffe la salle à base de galettes soul, avant l’arrivée de Dafu­niks.

Le groupe danois devait déjà jouer aux Boréales en 2015, mais avait annulé à la suite des atten­tats du 13 novem­bre. Il offre une ses­sion de rat­tra­page dan­tesque : rap per­cu­tant, instrus funky, leçon de turntab­lism et des sam­ples aux sources du hip‐hop, de Cypress Hill à KRS‐One en pas­sant par les Beast­ie Boys. Une fin par­faite dans une ambiance moite et même abra­sive, jusqu’au petit matin.

On quitte alors Caen et les Boréales, ce fes­ti­val à dimen­sion humaine, inten­sé­ment chaleureux et brûlant d’inventivité qui célèbre les cul­tures nordiques dans toute leur diver­sité. Et la fête est loin d’être finie : le fes­ti­val nor­mand a déjà rem­pilé pour -au moins‐ cinq nou­velles édi­tions. Les Boréales ren­dront hom­mage à la Norvège en 2019, puis au Dane­mark et au Groen­land en 2020, à la Suède en 2021, l’Islande en 2022 et la Fin­lande en 2023.

Meilleur moment : Sly, Rob­bie et Nils Pet­ter Molvær, évidem­ment. 

Pire moment : Le froid sibérien des pre­miers jours, qui trans­for­mait chaque envie de clope en remise en ques­tion exis­ten­tielle.

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