En à peine un an, le DJ et producteur Sina XX a dévoilé ses deux premiers albums, Music With A Massage et Let There Be Light. Acteur de la scène techno parisienne depuis plus de dix ans avec son collectif subtyl, mais aussi auteur de nombreux singles, EP et collaborations musicales, pourquoi a-t-il attendu si longtemps avant de dévoiler ses premiers long play ? Tsugi est allé lui demander et la réponse se trouve ici. 

Un album, c’est une histoire que l’on raconte, un format qui fait prendre des risques. Et ça, Sina XX l’a bien compris. À travers son nouveau disque Let There Be Light, il se dévoile et retranscrit le métissage culturel d’une double nationalité qui fait son identité, un pont entre la France et l’Iran. À travers huit titres, « qui ne sont pas huit bangers à la suite les uns de les autres » nous rassure-t-il, Sina XX tente d’apporter un peu de lumière à la techno. N’en déplaise à celles et ceux qui pensent qu’elle doit toujours être dark. Pour le DJ et producteur, la techno doit renouer avec ses origines house. La techno doit groover et s’incarner par le corps. Rencontre.

Sina XX © Aryan Hamyani
Sina XX © Aryan Hamyani
Tes albums arrivent plutôt tardivement dans cette carrière que tu a débutée il y a quelques années. Pourquoi ? Est-ce un accomplissement en tant que producteur ?

Il m’a fallu du temps pour trouver mon son. J’ai une polyculture. J’ai une culture française avec la French Touch — c’est souvent le point d’entrée quand on découvre la musique électronique via Daft Punk, DJ Gregory… Ensuite j’ai découvert la techno via la scène allemande. Et j’ai aussi une culture familiale persane, pour rajouter un peu de piment dans tout ça (rires).

Et donc, faire la synthèse de toutes ces cultures, ça prend du temps. J’avais vraiment envie de composer une musique personnelle et authentique. Je pense qu’à mes débuts, j’essayais de convaincre, de plaire, en rentrant dans le moule de ce qu’on attend d’un artiste techno. En faisant tout ça, je me suis un peu perdu.

Comment cette double culture se cristallise-t-elle dans ton travail musical ?

C’est un fil conducteur. Après, j’ai toujours vécu en France, je n’ai pas vraiment connu l’Iran, à part à travers mes parents. C’était le son d’ambiance de ma maison. Mais de mon côté, je suis très vite allé vers les cultures du monde SWANA (Asie du Sud-Ouest et Afrique du Nord). Notamment à travers une collaboration avec le photographe et plasticien Mohamed Bourouissa. Nous sommes allés au Liban ensemble et j’y ai composé mon premier EP, Plastic People.

Dans la techno que tu défends, il y a des rythmique percussives, presque primitives, prenant à la tribe, au hardgroove… Ce sont des sonorités qui font partie du moule de la techno aujourd’hui. Qu’en penses-tu ?

Quand j’ai commencé mixer, la techno affichait une esthétique dominante dystopique. Ce qui est austère, noir et blanc, mental… Ça n’est pas ma spécialité. Et c’est potentiellement lié à ma culture persane : on a une pratique de la danse qui est folle et un rapport au corps très présent.

Forcément, ça se ressent dans ma musique. Je suis allé vers le côté de la techno davantage groovy, percussif… Et porté sur le corps. Je pense que la dimension house de la techno s’est un peu perdue à cette époque. Les pionniers de la techno comme Jeff Mills ou Robert Hood puisaient dans la house music. J’essaye de reconnecter avec ces racines-là.

À quel moment as-tu découvert la techno, comme ça s’est passé ?

Ça a été en club. J’ai pu y aller très tôt parce que j’avais un peu de barbe (rires). J’ai aussi une sœur et une cousine qui sont plus âgées et avec qui j’ai grandi. Je suis souvent sorti avec elles dès mes 14 ans. Mais ça s’est aussi fait grâce à la Techno Parade. C’est ultra accessible, populaire, tout le monde peut y aller, il y a tous les âges… C’est un événement qui est très symbolique pour moi.

Quelle histoire as-tu voulu raconter à travers ton album Let There Be Light ?

Ce qui est beau avec un album, c’est que c’est ouvert à l’interprétation. C’est ce que j’aime dans le mot « light » puisqu’il a deux traductions : « lumière » et « légèreté ». Let There Be Light, je cherche la lumière et la chaleur. C’est ce qu’on retrouve dans les sonorités mais aussi dans les thématiques que j’aborde. Le contraste entre ombre et lumière a toujours été présent dans ma musique.

Ça n’est donc pas de la techno dark comme certains peuvent l’imaginer, tu travailles de belles mélodies. Je pense à « I Can See Through Clouds » par exemple. Tout est dans le titre, cela confirme ta volonté d’apporter un peu de lumière ?

Complètement. C’est peut-être aussi pour cela que ça a été difficile de me faire une place dans le milieu techno. Aujourd’hui, cette place existe pour les artistes qui cassent ces codes. Je pense que c’est hyper important de rappeler que la naissance de la techno vient de l’union de deux entités en apparence opposées. D’un côté, la culture afro-américaine très groovy, très soul, très funk. De l’autre, une musique électronique européenne souvent rigide.

Ce mélange a pu se faire notamment via des artistes comme The Electrifying Mojo, qu’on traitait de fou à l’époque. On lui disait qu’il ne fallait pas mélanger culture noire et culture blanche. Aujourd’hui, je pense que c’est hyper intéressant de mixer la culture techno avec d’autres cultures.

Il y a aussi un autre titre « Tribalizer II », qui donne suite à « Tribalizer », track de ton disque précédent Music With A Massage. Ça t’a servi à faire un pont entre tes deux albums ?

Oui, tout à fait. C’est également le cas d’un autre morceau, « Wake Up », une collaboration avec le danseur, DJ et producteur Hebi Snake. On travaille ensemble depuis longtemps. L’année dernière, Headbutt nous a invités à faire une performance filmée. On s’est retrouvés en studio ensemble peu de temps après. Snake est d’origine caribéenne, il a apporté un héritage culturel immense à nos morceaux. On peut notamment y entendre des samples de bèlè, une musique traditionnelle très dansante. J’adore cette collaboration car elle permet de créer un lien entre ce que je fais depuis cinq ans et mon album précédant. On continue d’ailleurs à performer ensemble sur le live.

Et ça donne quoi cette performance en live ? 

Snake incarne la musique avec son corps et c’est ce que j’aime dans cette performance. Je n’avais pas envie de faire un live contemplatif, comme on pourrait le faire dans une institution. J’avais envie que ce soit un live club, qui galvanise le public. Et ça fonctionne : quand les gens voient Snake bouger, ça les motive. Il a quelque chose de communicatif, il n’a pas d’égo… Cette association entre son travail et le mien ne fait qu’augmenter la puissance du live.

Très vite tu es devenu un acteur de la scène techno parisienne à travers le collectif et label subtyl. Te considères-tu comme un activiste de cette scène ?

Alors, je fais attention au mot « activiste ». Il est un peu utilisé à tort et à travers. Quand on a organisé des soirée en warehouses ou quand je me suis exprimé par rapport au COVID, j’ai tenu tête à la mairie de Paris pour mettre en place des protocoles afin de continuer à faire la fête. Alors oui, tenir ces propos, c’est une forme d’activisme. Mais j’ai beaucoup de respect ceux qui prennent des risques pour le collectif. Il y en a énormément qui sont aujourd’hui derrière les barreaux, qui subissent des pressions, voire qui perdent leur vie…

Donc, je fais attention à ce terme-là. Je ne l’utilise plus pour me décrire. Oui, j’ai des prises de parole, j’agis en faveur de certaines valeurs qui me sont chères. Mais, je pense que l’activisme définit les gens qui prennent des actions concrètes pour faire évoluer la société, le plus souvent au péril de leur vie.

Tu as quand même la volonté de faire changer les choses ?

Oui, carrément. Avec subtyl, on a commencé en 2012 et on a participé aux nouvelles manières de faire la fête en allant dans des lieux qui n’étaient pas forcément prévus à cet effet comme les warehouses. Ça a transformé la scène et des collectifs continuent encore aujourd’hui à défendre ce genre de soirées.

À l’époque, quand nous avont commencé, il y avait un gros problème : la parité sur les programmations était inexistante. C’est un des premiers trucs qu’on a essayé de faire, donner la place aux femmes et aux minorités de genre sur nos line-ups. On essayait aussi de mélanger la scène queer et la scène straight, ce qui ne se faisait pas trop à l’époque.

Sina XX © Nael B
Sina XX © Nael B

Être un collectif nous a permis de rassembler nos identités plurielles. Grâce à cela, on a eu des partis pris très forts, qui, je pense, ont porté leurs fruits. Quand je vois la scène aujourd’hui, je me dis que ce qui était innovant à l’époque est devenu normal, et c’est super.

En plus de subtyl, tu as créé le sous-label Body To Body. Tu peux nous en dire un peu plus sur le concept ?

Ça représente la fusion entre le concept de collectif et de label puisque ce sont exclusivement des albums collectifs. Il n’y a aucun morceau solo sur Body To Body. J’ai voulu créer un espace de collaboration artistique parce que la musique électronique a souvent été très solitaire. Tu n’as besoin de personne sauf de toi-même, tu es dans ta bulle avec ton ordinateur et tes deux mains.

C’est important pour toi de collaborer avec de nombreux artistes ?

Quand tu collabores, il y a un échange, une transmission. Et je trouve que les morceaux qu’on a fait sur Body To Body sont exceptionnels. Ce projet m’a aussi énormément fait grandir, à la fois en tant que personne et en tant que producteur.

Tu viens de décrocher une résidence au Badaboum en tant que DJ, qu’est-ce que cela représente pour toi ?

La résidence t’offre un moyen de te connecter avec un public et un lieu. Et ce que j’aime sur cette résidence au Badaboum en particulier, c’est qu’on est curatrices et curateurs. Nous allons composer les line-ups et c’est une super belle opportunité. Ça permet de mettre en avant des artistes en qui tu crois, la scène française pour ma part. Je l’ai toujours fait et je continuerai à le faire sur cette résidence.

Évidemment, je vais respecter une parité et mettre en avant des personnes qui ont une histoire, du talent. Les statistiques des réseaux sociaux, ça ne m’intéresse pas. J’ai vraiment envie de pousser les artistes qui s’impliquent dans la scène techno. Dans ce milieu culturel, on a besoin les uns des autres. Si on se tire chacune et chacun dans les pattes, on ne peut pas construire et entretenir une scène.