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©Naïri
23 août 2021

đŸŽȘ Deux nuits au Bon Air Ă  Marseille : retour en festival

par Jon Beige

« Ce sera mon premier festival depuis le Covid ». C’est cette phrase conjuguĂ©e au futur qui, entre autre, m’a poussĂ© Ă  aller au festival marseillais Le Bon Air 2021.

Le premier soir de fĂȘte, cette affirmation m’a servi de mantra, conjuguĂ©e au prĂ©sent cette fois, « c’est mon premier festival depuis le Covid ». Elle s’est souvent dĂ©doublĂ©e en question, comme dans « toi aussi, c’est ton premier ? » Et le lendemain elle m’a servi d’excuse, employĂ©e dans des phrases telles que « dĂ©solĂ©, il faut dire que c’était mon premier festival depuis le Covid… », comme une tentative d’explication Ă  mes Ă©lucubrations de la veille.

Un sentiment de Jour d’AprĂšs a donc imprĂ©gnĂ© cette Ă©dition post-apocalyptique Ă  plus d’un titre. La version 2019, celle dont les organisateurs sont le plus fiers m’a-t-on dit, avait Ă©tĂ© pour moi l’occasion de prendre la mesure de l’ambitieux projet de l’agence Bi:Pole, nichĂ© dans la non moins extravagante Friche Belle de Mai (existe-t-il endroit plus dĂ©ment pour organiser des fĂȘtes en Europe aujourd’hui ?) J’en ai gardĂ© une marque indĂ©lĂ©bile, toujours vive aprĂšs deux ans, de ces fĂȘtes dont on se souviendra des dĂ©tails longtemps aprĂšs, musicalement Ă©videmment, mais aussi d’une façon plus impalpable, qu’on ne peut pas complĂštement circonscrire avec des mots. Par triangulation, pensez « ambiance », « aura », ou mĂȘme « esprit ». Le Bon Air a-t-il gardĂ© ce je-ne-sais-quoi qui fait sa singularitĂ© ?

À peine dĂ©barquĂ© de la gare Saint-Charles le mercredi aprĂšs-midi, sous un soleil puissant et bienvenu, Ă  peine le temps de dĂ©poser ma valise et de me rafraĂźchir la nuque dans ma chambre situĂ©e Ă  littĂ©ralement cinq minutes Ă  pied du dancefloor, et me voilĂ  dĂ©jĂ  dans l’Ɠil du cyclone, Ricard Ă  la main, parce que lorsque je reviens dans mon Sud, j’aime faire les choses Ă  fond. Il doit ĂȘtre 18:30, les portes viennent d’ouvrir, le rooftop est toujours aussi vertigineux. Je jette un Ɠil au danceflloor, oĂč les gars d’Extend & Play, mascottes locales, font preuve d’une sĂ©lection trĂšs Ă  propos. La piste est balisĂ©e de façon circulaire par de bonnes grosses Funktion One, promesse d’un son Ă  360 degrĂ©s, qui se rĂ©vĂšlera riche en matiĂšres grasses. Laurent Garnier doit commencer dans trois quart d’heure, et je me demande bien comment les 1 500 personnes annoncĂ©es, dont la plupart doivent avoir achetĂ© leur billet uniquement pour Monsieur, pourront passer la porte d’ici lĂ .

Pourtant, lorsque Lolo dĂ©bute, le public semble pousser du sol comme par magie, et occupe la piste en un rien de temps. Vu d’en haut, cette configuration hermĂ©tique en espaces bien dĂ©limitĂ©s (dancefloor, food, tables, transats) donne l’impression d’assister Ă  la plus grosse fĂȘte jamais organisĂ©e dans Les Sims, tant la densitĂ© est importante devant les platines, et au contraire Ă©vasĂ©e au dehors. Mais il n’est plus temps de regarder les choses de loin, et je me jette Ă  l’eau.

Le Bon Air

©David Costa

Je dois l’avouer, les sĂ©lections de Garnier me soulĂšvent rarement, moi, la gargouille avide de sonoritĂ©s alambiquĂ©es, mais je ne rechigne jamais Ă  l’idĂ©e de m’envoyer un pur shot d’énergie positive, surtout par les temps qui courent. Pendant deux heures, il dĂ©roule son show habituel, sous un soleil de plus en plus bas et des poings de plus en plus haut. Les montĂ©es, lors desquelles il fait « non non non » avec la tĂȘte, sont longues et Ă©piques, et dĂ©bouchent inĂ©vitablement sur des drops extrĂȘmement satisfaisants, lors desquels il fait « oui oui oui ». J’ai toujours adorĂ© son allure sur scĂšne, ses moves. Tout le monde est ravi, je danse gaiement, et encourage Ú­Ù„ÙŠŰ«Ű±Glitterلل Ă  cĂŽtĂ© de moi, qui doit prendre la suite – pas vraiment une mince affaire – et qui revient justement du booth oĂč elle est allĂ©e brancher sa clĂ© USB. « Il m’a dit qu’il avait Ă©coutĂ© tous mes sets ! », s’exclame-t-elle.

Lors de la passation de pouvoir, le public s’époumone, redescend sur terre, et beaucoup dĂ©cident d’aller vaquer Ă  des occupations dont ils s’étaient privĂ©s pendant deux heures, laissant davantage d’espace sur la piste. J’en profite pour me placer bien au centre et apprĂ©cier la belle musculature des morceaux lentement mais sĂ»rement dĂ©ployĂ©s. Notre guide nous fait rapidement sortir des sentiers battus des 4/4 pour nous mener hors-piste, sur des chemins sinueux et galvanisants, qui en dĂ©sarçonnent certains, mais en ravissent bien plus. Le sujet est maĂźtrisĂ©, le climat aride, les mĂ©lodies se font rares, mais tous les morceaux nous coupent le souffle par leurs structures rythmiques multi-rĂ©fĂ©rencĂ©es, d’origines diverses, italiennes, sud-africaines ou sud-amĂ©ricaines. Nous dansons frĂ©nĂ©tiquement, l’Ɠil souvent fermĂ©. Puis, comme dans tous les meilleurs DJ sets, un morceau survient et nous renverse, nous regardons nos voisins d’un bon air Ă©bahi, les tĂ©lĂ©phones se parent discrĂštement du logo Shazam bleu vibrant, sans succĂšs. Puis tout cela se finit dans l’allĂ©gresse maximaliste, la danse extasiĂ©e devant et derriĂšre les platines, et les sourires. J’en ai mĂȘme oubliĂ© d’aller voir le live d’Azu Tiwaline que je ne voulais pourtant pas rater.

Le Bon Air

©Naïri

Je descends penaud les escaliers de mĂ©tal qui mĂšnent Ă  la scĂšne Boule Ă  Facette, Ă©galement en extĂ©rieur. LĂ  aussi, ronde d’enceintes en embuscade, mais le son y est plus diffus. Il faut fouiner pour trouver un coin qui fasse honneur Ă  la musique, davantage Ă  l’arriĂšre plutĂŽt que la tĂȘte dans les barriĂšres, d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, le dancefloor est plein Ă  craquĂ©, et je me retrouve mĂȘme Ă  apprĂ©cier ce qui aurait pu me tendre dans un autre temps, le fait de ne quasiment plus pouvoir bouger. Il est bon de se retrouver Ă©paule contre Ă©paule avec d’autres danseurs, de faire partie d’un tout. Nous voilĂ  tous Ă  bord du mĂȘme vaisseau, habilement pilotĂ© par Flore qui nous embarque pour des tours de Space Mountain Ă  n’en plus finir. Techno laser, breakbeat convulsif, ambiances gentiment dystopiques, c’est trop court quand c’est trop bon, et il est dĂ©jĂ  l’heure de conclure sur son tube « Coded Language » pimpĂ© façon footwork Ă©pileptique par 3Phaz.

Pourtant, la nuit est encore longue. Il n’est que minuit et c’est dĂ©sormais Ă  Simo Cell d’enchaĂźner. Il est temps de temporiser, ralentir le tempo et il se dirige vers une ambiance mentale teintĂ©e de riddims qui fait tout l’attrait de ses productions, comme son tout frais « Short Leg » qu’il sort comme un bon vin en fin de repas. AprĂšs son set, il dira que le public aurait probablement aimĂ© se faire « avoiner » davantage, mais il est parfois bon de rappeler que la violence ne rĂ©sout pas tout, surtout lorsque c’est fait avec allure et attitude. Dommage que le systĂšme son ne lui ai pas fait entiĂšrement honneur.

Sans que je sache s’il s’agit de son dernier morceau ou du premier de Ttristana, la transition se fait sur « This Is Not A Drill« de ize produit par AceMo, superbe morceau qui annonçait l’annĂ©e derniĂšre un album dantesque, mais apparemment retardĂ©/annulĂ© puisque son auteur fait apparemment l’objet de poursuites pour agressions sexuelles. La soirĂ©e s’achĂšve sur un set finalement Ă©loignĂ© des productions sucrĂ©es et hyper pop auxquelles elle nous avait habituĂ© pour une sĂ©lection plus sombre et acĂ©rĂ©e qui fait mouche. La nuit ne s’arrĂȘte pas lĂ  pour moi, ni pour mes malheureux colocataires de la villa dans laquelle je suis logĂ©e aux portes de la Friche, et auprĂšs desquels je me confonds encore une fois en excuse pour avoir troublĂ© la quiĂ©tude des lieux. « DĂ©solĂ©, c’était mon premier festival ».

 

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RĂ©veil brumeux le lendemain. J’occupe ma journĂ©e Ă  recharger les batteries afin de mettre toutes les chances de mon cĂŽtĂ© pour la deuxiĂšme soirĂ©e. J’arrive trop tard pour le set de Goldie B, qu’on me raconte solaire et impeccable. Je prends le temps d’un grand verre d’eau, accepte quelques regards perçants, mĂ©ritĂ©s d’ailleurs, et malgrĂ© tout bienveillants de la part de l’équipe pour mes bĂȘtises de la veille, et file me planter devant Zaltan et D.K., curieux de la direction que prendra leur embarcation. Evidemment, des bonshommes ne poussent pas du sol comme la veille Ă  la mĂȘme heure. Dans la foule, encore somme d’individualitĂ©s Ă  cet instant, on y retrouve la quasi-intĂ©gralitĂ© des artistes qui se produiront ensuite, se dandinant attentivement. Plus le set avance, plus les transitions se font fines, les ambiances perdent en loufoquerie et gagnent en mĂ©chancetĂ©. On passe de syncopes portugaises Ă  musique de club dĂ©construite et sĂ©vĂšre, pour ce qui sera finalement un des sets les plus excitants de ce faux week-end.

Le Bon Air

©Naïri

C’est Palms Trax qui reprend la main pour un set trĂšs attendu. L’Anglais dĂ©livre tout bonnement ce qu’on imagine de lui, un mĂ©lange d’italo disco, de house, de non-tubes qui auraient dĂ» en ĂȘtre, le tout autour de 120 BPM (la honte !) Blague Ă  part, tout le monde s’amuse. Un festival oĂč l’on entendrait uniquement le mĂȘme style toute la soirĂ©e serait bien barbant. Amen Palms Trax ! Juste avant la fin, au moment oĂč les notes bien connues de Bronski Beat soulĂšvent quelques cris de joie, je descends capter la fin du set de Vikken, qui m’avait semblĂ© plus musclĂ©, teintĂ© d’EBM. Puis, Ă  peine arrivĂ© sur la piste, paf!, dĂ©tonation, « Baby One More Time » de Britney, les gens se montent dessus. Pas le temps de souffler, paf!, virage Ă  180 degrĂ©s, retour de l’autre cĂŽtĂ© du spectre, Krikor commence son live conçu pour l’occasion, et qui semble Ă  premiĂšre vue laisser place Ă  beaucoup d’improvisation. J’avoue avoir attendu cette performance avec impatience depuis que l’intĂ©ressĂ© avait annoncĂ© un live Ă  160 BPM pour, je cite, nous « faire fondre le cerveau ». Je me rappelle avoir vu Krikor un soir Ă  la Java, pour la derniĂšre soirĂ©e du label I’m A ClichĂ© il y a quelques annĂ©es, oĂč chaque DJ jouait une demi heure. Lui avait opportunĂ©ment choisi de ne jouer que du footwork, j’en Ă©tais restĂ© bouche bĂ©e. J’ai cependant le sentiment que tout le monde ne partage pas mon avis ce soir, et quelques huĂ©es se font mĂȘme timidement entendre. MĂȘme constat que pour Simo Cell la veille, le systĂšme son de la scĂšne Boule a Facette ne fait pas honneur Ă  la musique cĂ©rĂ©brale. Il aurait fallu pour pareil show un son assourdissant, Ă  la Throbbing Gristle, qui fait complĂštement perdre les pĂ©dales. AprĂšs son set, je croise Judaah, co-organisateur du festival, et justement booker de Krikor chez Bi:Pole : « Un mec est venu me voir en me demandant si je pouvais pas faire quelque chose et changer la musique. Mais je suis bien content de l’avoir programmĂ© en peak time, ça leur fait du bien ! »

Pour ce qui est du flocon d’avoine, soi-disant manquant la veille, NVST et Mika Oki en ont prĂ©vu des sacs, et Ă©tanchent trĂšs vite la soif d’un public dĂ©sireux de tempos qui tabassent. Chaque morceau est un dĂ©licieux problĂšme de math pour tous les amateurs de rythmes alambiquĂ©s, et donne Ă  chacun l’occasion de laisser libre court Ă  son expression corporelle. Fin en trombe, personne n’a dit son dernier mot, et pour le dernier match de la saison, ce sont les enfants du pays, Vazy Julie, maman du marseillais Metaphore Collectif et son compĂšre DJ 13NRV, qui prennent le micro en main et annoncent l’embrasement. Ce festival aura dĂ©cidĂ©ment Ă©tĂ© la foire d’empoigne du BPM, oĂč chaque artiste en aura prĂ©sentĂ© son interprĂ©tation comme des savants prĂ©sentent leur crĂ©ation Ă  une exposition universelle. Ce coup-ci, on ne descend jamais en dessous de, je dirais, 170 ? Pleine balle sur l’autoroute, hardcore ravageur, gabber badass, drum and bass vengeur, edit destructeur de « Fuck le 17« , jusqu’à l’apothĂ©ose et ce « fumigĂšne track », ou 13NRV craque un rĂ©el fumigĂšne, dont la fumĂ©e orange illumine l’énorme drapeau phocĂ©en dĂ©ployĂ© au-dessus façon South Winners. On me dit dans l’oreillette que ce coup Ă©tait prĂ©vu de longue date et que personne en interne n’a Ă©videmment donnĂ© l’aval au projet Ă©tant donnĂ© sa relative dangerositĂ© (j’ai croisĂ© Ă  l’after quelqu’un avec une cloque Ă©norme dans le creux de la main). Une image qui restera gravĂ©e longtemps dans ma mĂ©moire, couplĂ©e de cent heures de vidĂ©os sur mon tĂ©lĂ©phone pour ĂȘtre sĂ»r. L’ambiance, l’aura, l’esprit du Bon Air, ce je-ne-sais-quoi, brille plus que jamais.

Le Bon Air

©Naïri

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