En exil depuis 2010, Wael Alkak, pionnier de l’électro chaâbi, est de retour à Damas, sur sa terre natale. Dans une Syrie qui retient son souffle après quatorze ans de guerre civile, il se bat pour faire vivre sa scène musicale.
Par Paloma de Dinechin
Damas respire. Le jour, la ville ne s’arrête jamais : trafic serré, klaxons nerveux, check-points. Quatorze ans de guerre ont laissé des rues cabossées : feux tricolores en panne, éclairage capricieux. La nuit, l’ombre gagne et seuls les phares tracent des trajectoires hésitantes. On ne distingue aucun signe de la présence d’un bar depuis la rue commerçante du centre-ville qui, le soleil couché, n’est plus qu’une ruelle sombre. Seulement un escalier en béton qui grimpe dans la pénombre. En haut des marches, un néon finit par s’allumer pour révéler le nom du lieu : Floyd Pub. Devant la salle, un panneau signale un « événement privé ». On entre dans une petite pièce au plafond bas, tables serrées. Le générateur gronde, les basses démarrent. Cinquante places, sur invitation seulement. C’est complet. Pas d’annonce publique, pas de post Instagram, juste du bouche-à-oreille. Une lumière bleue découpe une silhouette.
- À lire aussi sur tsugi.fr : « Grandeur et décadence de la bloghouse » : le Tsugi Mag n°185 dispo partout !
Soirées complètes, prudence de mise
Regard doux, cheveux en chignon, barbe paisible et simple sweat noir à capuche,Wael Alkak, 43 ans, est derrière la table de mixage. Quinze ans d’exil, puis de retour en Syrie. Sa musique, à la croisée du folklore et des synthés saturés, rallume une ville fatiguée. L’ambiance n’est déjà plus celle de l’effervescence post-chute du régime Assad. Lors de son premier passage, Wael avait joué au Palais Al-Naasan : une vieille bâtisse damascène pleine à craquer, la jeunesse accourant pour entendre enfin du son nouveau. Onze mois plus tard, ses soirées – désormais confidentielles – affichent toujours complet. Dans un pays marqué par les tensions, où, le 3 octobre dernier, un bar en bord de mer a été intimidé après que des images montrant alcool et danse ont circulé, la peur du radicalisme religieux flotte. La prudence est devenue la règle. Le pays sort à peine de la guerre et la sécurité reste fragile.

- À lire aussi sur tsugi.fr : Ukraine : la musique monte au front
Le calme syrien a toujours un bruit de fond. Sur la côte en mars, puis à Soueïda en juillet, dans la province druze du sud du pays, des affrontements à dimension interconfessionnelle ont fait des milliers de morts, avec en marge des exécutions sommaires en pleine rue. À Damas, en juin, une église a été visée par un kamikaze en pleine liturgie. La menace extrémiste plane toujours. « Personne mieux qu’un artiste ne ressent ce qu’est une atmosphère », explique Wael Alkak pour justifier la discrétion des événements auxquels il participe dorénavant. Il refuse aussi que sa musique, née d’un élan populaire, soit happée par la politique. Avec les affrontements récents – y compris des violences commises par des membres des nouvelles forces de sécurité contre des civils –, il craint que des événements trop visibles soient utilisés comme vitrine d’une « nouvelle Syrie. » Ahmed al-Charaa, ancien chef rebelle lié à Hay’at Tahrir al-Sham (issu d’une scission avec Al-Qaïda), a pris la tête de l’État en 2025, après la chute d’Assad. « Notre révolution, explique Wael Alkak, c’était celle de 2011. Après, elle est devenue autre chose. »
« Créer une communauté, exporter notre son »
Malgré tout, la jeunesse syrienne continue de se rassembler dans des bars underground et dans les quelques clubs de la capitale. De rares bulles de légèreté dans un pays exsangue et fracturé par quatorze ans de guerre et cinquante-quatre ans de dictature des El-Assad. Au Floyd Pub, les épaules bougent sur les beats de Wael Alkak. Ambiance rose tamisée et, accrochés aux murs rouges, un poster grand format de Che Guevara, des vinyles, une affiche de Maradona : un collage disparate signe d’un pays longtemps resté coupé du monde. Elias Al Azar, 25 ans, porte le tatouage de sa foi chrétienne sur l’avant-bras : « Soldats du Christ ».

Il sert des bières derrière le bar. Le reste du temps, il compose sur un vieux PC. « Je vends mes beats sur BeatStars. Mais on n’a pas PayPal. On passe par des amis dehors. Ils reçoivent l’argent et nous le ramènent en cash. Rien n’a changé depuis la chute du régime, les banques sont toujours bloquées. » Pour lui, cette soirée au Floyd a valeur de manifeste : « On est au début d’une nouvelle génération. On veut construire une véritable scène musicale en Syrie, créer une communauté, exporter notre son. » Mais il reste prudent : « On examine le profil Instagram de tous ceux qui réservent une place. On s’assure qu’ils n’ont pas d’idées sombres, qu’ils ne sont pas djihadistes. On vérifie qu’ils n’ont pas d’armes. Les gens ont peur de sortir la nuit. Alors on fait des événements privés. »
Du chaâbi à la révolution
Derrière sa table de mixage reliée à un clavier, Wael rejoue des airs familiers : ces mélodies de chaâbi, musique de mariage et des rues que les Syriens connaissent par cœur. En 2011, elles avaient envahi les cortèges, devenant la bande‐son du soulèvement, transformées en hymnes à la liberté et relayées sur les réseaux. Ainsi, le refrain de la chanson d’amour populaire « Skaba » est modifié : d’une simple douleur amoureuse – « Ô larmes des yeux » – il devient un hommage aux morts du soulèvement : « Ô larmes des yeux, pour les martyrs de la Syrie et sa jeunesse. » « Après la révolution, il y a eu une explosion du chaâbi », se souvient Wael. Musicien classique formé au Conservatoire de Damas, il a quitté la Syrie en 2010, avant même que la révolution ne commence. « Je ne voulais pas faire de la musique sous une dictature. J’avais besoin de liberté d’expression. »
- À lire aussi sur tsugi.fr : CÉL: « La musique ne s’arrête jamais à Beyrouth » | INTERVIEW
Depuis le Liban, il voit monter les premiers soulèvements du Printemps arabe puis, en 2011, les manifestations en Syrie. Il rentre pour participer aux cortèges pacifiques. Arrêté, interrogé, il doit choisir entre quitter le pays ou la prison. Il repart, cette fois sans se retourner. De cet exil, d’abord au Liban, naîtra Neshama (2012), « âme » en arabe, un disque de mémoire et de rage. Il y ravive ce chaâbi révolutionnaire, en hommage à ceux qui continuaient de croire en la liberté malgré la répression brutale du régime Assad, le tout porté par sa signature électro. « Le chaâbi, c’était la musique du peuple. Elle disait ce que tout le monde pensait. » Il rejoindra la France en 2012.
« Pur son arabe »
Son obsession pour le chaâbi ne date pas de la révolution. Né en 1982 à Jaramana, ville de la banlieue sud‐est de Damas, Wael a grandi dans une famille modeste. À l’adolescence, il bricole avec ce qu’il trouve : un petit clavier et des cassettes. Il cherche à orientaliser les musiques occidentales. Faire qu’une machine « parle arabe ». Dans la musique orientale, entre deux notes d’un piano, il existe un espace, un souffle, un tremblement : le quart de ton. Il donne à la mélodie cette couleur plaintive. À 14 ans, il déniche des logiciels en ligne et glisse ce quart de ton dans ses synthés à une époque où l’électro chaâbi n’existe pas encore : « Je voulais qu’ils chantent comme un rababah », dit‐il, évoquant ce violon monocorde bédouin que l’on joue à l’archet, fait de peau et de bois.

- À lire également sur tsugi.fr : PORTRAIT | syqlone : cyber-chaâbi, le genre mutant
Ce travail artisanal devient la matrice de son parcours : une recherche d’équilibre entre le populaire et l’électronique, entrela rue et le studio. En 2015, quand la vague électro‐orientale déferle sur l’Europe, il regarde ça de loin. Il refuse le cliché : « Je ne voulais pas faire du cheesy oriental. » Son truc : le pur son arabe. À Paris, il découvre des synthés impeccables, loin des bricolages de son adolescence. Peu à peu, il construit son beat, entre Paris et Berlin, jusqu’à ne plus se sentir « seulement syrien, mais ni vraiment français ». Il s’insère dans le tissu local – Groovalizacion, L’Atelier des artistes en exil – et multiplie les scènes : Cabaret Sauvage, Rex Club, La Bellevilloise, Petit Bain, La Java, le palais Brongniart ou le musée Picasso, ainsi qu’en région, notamment à Marseille à la Friche la Belle de Mai.
Le beat du retour
Depuis son retour à Damas le 16 avril 2025, Wael Alkak pense surtout à transmettre. Il veut partager son temps entre Damas, Paris et Berlin. Il sait où il met les pieds : « Les gens sont fatigués. Dès qu’on respire un peu, une nouvelle catastrophe arrive. » Entre le matériel de musique rare en Syrie et les propriétaires de salles frileux à l’idée d’organiser des concerts, il est conscient que tout reste à bâtir. « La place pour notre musique, dit‐il, il faut encore qu’on la crée. » Lundi 10 novembre, au Floyd, les corps se relâchent au son de « Janna » (« Paradis »), hommage à Abdel Basset al‐Sarout, ex‐gardien de foot devenu chanteur et symbole de la révolution, mort en 2019. Wael échangeait avec lui à l’époque. « C’était un musicien qui parlait à toutes les religions, un penseur chaâbi. » Une chanson impensable dans un bar damascène avant la chute du régime, et qui reprend vie sous les doigts de Wael.
- À lire aussi sur tsugi.fr : “Fcukers : rien à brnaler” : le Tsugi Mag n°186 dispo partout !
Au fond du bar, sa cousine Jana, 24 ans, a des perles blanches sur le visage. Étudiante en médecine, elle n’a rien dit de sa sortie à ses parents. « Ils croient que je suis chez une amie à Jaramana. On ne quitte pas Jaramana depuis ce qu’il s’est passé à Soueïda. De toute manière on a toujours eu peur pour notre sécurité. Si quelque chose doit arriver, ça arrivera, quoi que l’on fasse. On ne va pas s’arrêter pour ça. » Pour elle, aller à un concert dans la Syrie post‐Assad a une dimension différente : « Avant, la scène musicale servait uniquement à redorer l’image du régime, comme pour dire : “Regardez tout va bien en Syrie.” »
S’obstiner à vibrer
Pendant la guerre, la musique s’écoutait dans les zones contrôlées par le gouvernement. Il y avait des concerts officiels sponsorisés par le régime, comme celui de l’orchestre et du chœur du ministère de l’Éducation à la Maison de la culture al‐Assad de Lattaquié en 2014, qui servaient de vitrine de normalité, et des soirées électro, techno, des raves parties dans des châteaux. Rien n’y était politique : cela aurait mené à la prison. Khaled Askar, 35 ans, mixe et produit sous le nom de Taradud. Basé à Berlin, mais rentré pour l’occasion, il observe son pote depuis un coin du bar, ses yeux bruns emplis d’espoir.

Son collectif, Takseer (« Briser »), organise des soirées et des festivals à Berlin qui mêlent musiques électroniques, influences arabes et créations de la diaspora. Il espère pouvoir en organiser un jour en Syrie. « Ce n’est pas le Liban. Ici il n’y a pas de clubs réguliers, pas de vraies programmations. Les nouvelles autorités, la situation économique… tout reste instable, mais il y a des talents à l’intérieur du pays et dans la diaspora. Lentement, les choses bougent. Jouer pour un public syrien, ce n’est pas la même chose que jouer à l’étranger. Ici, la musique s’adresse aux nôtres. » Le beat du retour, ce n’est pas le titre d’un disque : c’est le rythme d’une génération qui s’obstine à vibrer.




























































