Dimitri Hegemann, l’âme du Tresor

Extrait du numéro 95 de Tsu­gi (sep­tem­bre 2016)

Pièce maîtresse de l’histoire de la tech­no mon­di­ale, Tre­sor fête 25 ans en tant que club et label par une tournée mon­di­ale de ses poulains et un festival-marathon à Berlin. Mais der­rière les beats et le béton se cache Dim­itri Hege­mann, grand pas­sion­né aux visions excen­triques et aux pro­jets démesurés, du moins de prime abord.

S’isol­er un moment avec Dim­itri Hege­mann n’est pas sim­ple. Il était d’abord ques­tion de le ren­con­tr­er “entre 23h et 3h du matin” pen­dant la pre­mière nuit du festival-anniversaire de son club/label qui s’est déroulé en juil­let dernier, mais il n’apparaîtra que vers 3h du matin, heure peu prop­ice à une inter­view. On aurait pu bavarder avec lui au bar de l’OHM, ce petit refuge aux airs de cham­bre froide au sein de l’immense com­plexe indus­triel Kraftwerk qui accueille aus­si le fes­ti­val Aton­al, à Berlin. Mais ce n’est que le lende­main qu’on pour­ra se pos­er avec ce grand ado­les­cent de 61 ans dans les jardins du lieu, vers 23h. Le con­texte est un peu ten­du : l’Allemagne essuie cette semaine une vague d’attentats con­fus, dont un d’ampleur plus con­séquente à Munich qui vient d’être annon­cé. À chaque bruit sus­pect à l’extérieur, Dim­itri sur­saute, mais sa bon­homie naturelle n’en est pas atteinte et il reprend sans tran­si­tion notre con­ver­sa­tion. “J’étais à ce con­cert de Neil Young hier, c’était mag­ique. Dans ma jeunesse passée dans la Ruhr, j’écoutais ça autour du feu dans des camps d’été. Le gars fait tou­jours la même chose aujourd’hui, mais sa musique a tou­jours la même force. Ça m’a fait com­pren­dre qu’il y a tant de gars de mon âge qui sont restés blo­qués…” 

DIMENSION PERFORMATIVE ET MESSAGES DE LA PRAVDA 

Ce n’est vrai­ment pas son cas, et le fil inin­ter­rompu et encom­bré de sa pen­sée est celui d’un homme qui cumule beau­coup de sou­venirs et d’activités en cours. Par­ler avec Hege­mann, ce n’est pas seule­ment dis­cuter avec le patron de Tré­sor, mais fouiller dans plus de qua­tre décen­nies d’histoire berli­noise et com­pren­dre l’attitude bien par­ti­c­ulière de cet empire mon­té un peu à l’arrache. Cette his­toire berli­noise, c’est celle qui a été mys­ti­fiée, mais gal­vaudée par quinze ans d’industrie du club­bing, jusqu’à être réduite à un sim­ple tam­pon “under­ground” dénué de sens. Il faut donc remon­ter aux pre­mières édi­tions de l’Atonal au début des années 80, quand c’était une grande célébra­tion de l’avant-garde artis­tique de l’époque, mise sur pied par l’enthousiasme de Dim­itri, alors jeune étu­di­ant en musi­colo­gie fraîche­ment débar­qué dans la cap­i­tale et cher­chant à con­tribuer à tout ce bazar. “C’était totale­ment dif­férent, tout était analogique, il y avait une dimen­sion per­for­ma­tive, théâ­trale, visuelle à tout ce mou­ve­ment, quelque chose se pas­sait à Berlin. Les con­certs com­pre­naient des pro­jec­tions, de la pein­ture ou de l’action sur scène, je ne com­pre­nais rien à ce qu’ils fai­saient, mais ça me fasci­nait. Il y avait même des écrivains publics qui recueil­laient ce que les gens pen­saient, ou ce qu’il se pas­sait dans le fes­ti­val. C’était puis­sant.” 

Dans la même veine dadaïste, un autre pro­jet, culte locale­ment, mais mécon­nu au-delà, a vu le jour sous son impul­sion et sera le catal­y­seur de tous les excités locaux, puis le pre­mier récep­ta­cle de la flam­bée acid de la fin des années 80 : le Fisch Buro. “J’habitais vers Kreuzberg au siè­cle dernier, et vers 1986 on a récupéré cette cor­don­ner­ie qui dépo­sait le bilan. On a gardé cette machine à coudre géante au milieu qui fai­sait un bruit d’enfer et on a fait du lieu une sorte d’université pop­u­laire artis­tique absurde, pleine d’humour, ouverte tous les week-ends. Les gens se pointaient, fai­saient des lec­tures de poésie, je les forçais à le faire, ils lisaient n’importe quoi. On leur fai­sait faire des tests déli­rants, des devinettes, on voulait savoir com­ment ils pen­saient. Le gourou du LSD Tim­o­thy Leary est venu don­ner une lec­ture, on fai­sait aus­si du yoga, on dan­sait la valse, on écrivait un man­i­feste… Un gars avait égale­ment trou­vé une con­nex­ion telex dans le lieu et décryptait des mes­sages secrets de la Prav­da de Moscou. On a encore les rouleaux.” Dans la cave du lieu s’ouvre alors un club éphémère, l’UFO, d’une capac­ité de 100 per­son­nes, où se tient une série de soirées house et tech­no dont les Berli­nois con­nais­sent l’histoire. “C’est par­ti d’un after de la Love Parade en 1989, les gens avaient enten­du par­ler du truc on ne sait com­ment, il pleu­vait, il fal­lait descen­dre avec une échelle sous une trappe pour rejoin­dre la fête — ça a duré un an et demi comme ça. Peu après les médias se sont intéressés à ce qui se pas­sait ici et c’est là que ça a dégringolé. J’ai per­du le lieu à la roulette avec des Turcs qui nous avaient lancés dans les jeux, et ça s’est fini comme ça. J’ai appris plusieurs choses : ce que j’appelle le ‘réal­isme mag­ique’ d’un lieu, c’est le plus impor­tant, c’est ce qui fait le sel de ton pro­jet. Et aus­si que quand on fait un truc bien, il ne faut le dire à per­son­ne.” 

UNE CAVE, DES BEATS 

Peu après cette expéri­ence, Dim­itri et ses amis décou­vrent le sous-sol d’un ancien cen­tre com­mer­cial est-allemand près de Post­damer Plaz, où se nichera le fameux Tre­sor. Le pro­jet n’était à l’origine qu’un label, mais bifurque sur un club quand ils dénichent une licence de galerie d’art pour exploiter cet espace. À l’époque, aucun lieu n’incarnait la dance cul­ture alors en ges­ta­tion et ne per­me­t­tait la ren­con­tre de ces deux jeuness­es alle­man­des séparées par un mur jusqu’en 1989. C’est dans la cave du Tre­sor que tout se passe, dans une spon­tanéité et une anar­chie qui transparais­sent dans les vidéos d’époque. La jeunesse ouvrière s’y mélange avec l’intelligentsia arty dans un décor de squat en béton, martelé par la tech­no des débuts. “Le lieu avait quelque chose d’inachevé quand on l’a décou­vert, c’est ce qui me plai­sait, et c’est tou­jours resté. C’est ce qui te met dans cette dynamique, il y avait tou­jours un truc foireux, ça ne mar­chait jamais vrai­ment — j’appelle ça des ‘high trash’. On ne s’attendait pas à un truc aus­si gros, et on n’a jamais vrai­ment com­pris qu’on par­tic­i­pait à un mou­ve­ment cul­turel si glob­al.” Après des années d’indifférence des autorités, Tre­sor subit ses pre­mières descentes de police en 2003, à la suite desquelles des mineures présentes dans le club se retrou­vent en pre­mière page des tabloïds. Puis c’est la pres­sion immo­bil­ière et les pro­jets urbains qui poussent le club à se délo­calis­er vers Koeper­nick­er Strasse où il réside encore — un plan B certes spec­tac­u­laire, mais dont on com­prend à demi-mot qu’il n’a jamais totale­ment sat­is­fait Dim­itri. “Je viens ici seule­ment pour l’espace, pour ces murs. Tre­sor est resté jeune et authen­tique, c’est le prin­ci­pal.” 

Le Tre­sor aujour­d’hui. Crédit : Camille Blake

Aujourd’hui, “l’empire” Hege­mann existe dans un con­texte plus con­cur­ren­tiel. “La tech­no, c’est devenu la pop aujourd’hui, c’est un marché”, reconnaît-il d’emblée. Le Berghain a créé une iden­tité exclu­sive et sexy, là où Tre­sor demeure un club plus ouvert, mais moins “under­ground”, avec un pub­lic plus “touriste”, mal­gré sa per­ti­nence musi­cale. “Je ne com­prends pas ces nou­velles atti­tudes, ce fil­trage à la porte d’entrée, je ne veux pas de ces règles. Peut-être font-ils ça pour garder une cer­taine qual­ité, une clien­tèle par­ti­c­ulière, mais ce n’est pas mon idée. Je sais qu’il y a une vio­lence aujourd’hui, et j’aimerais bien met­tre des moines fran­cis­cains ou boud­dhistes à l’entrée, ils ont un bon look, ils calmeraient les excités. J’ai con­tac­té les instances religieuses, mais ça n’a pas abouti.” 

BERLIN-DETROIT, UNE NOUVELLE ALLIANCE 

Voilà assez de can­deur pour pass­er l’éponge sur les con­tra­dic­tions de celui qui martèle régulière­ment que la ville ne devrait pas encour­ager davan­tage les touristes à venir à Berlin, au risque de devenir Ibiza ! Son opin­ion sur la ges­tion munic­i­pale du club­bing est égale­ment ambiguë. Même si des pro­jets peu ragoû­tants s’implantent sur son ter­ri­toire et que plusieurs étab­lisse­ments ont fer­mé pour des motifs sécu­ri­taires, la ville sou­tient ses clubs grâce à une com­mis­sion réu­nis­sant les 200 clubs de la ville et à des sub­ven­tions occa­sion­nelles. “Bof, ils aident par­fois à amé­nag­er un rooftop et c’est tout. Ils ne com­pren­nent rien à nos pro­jets, à nos visions.” Ce n’est qu’en lui rap­pelant la sit­u­a­tion d’autres cap­i­tales européennes en ter­mes de vie noc­turne qu’il rel­a­tivis­era enfin sur celle de Berlin…

À ses yeux, le fes­ti­val Aton­al, mis de côté à la fin des années 80 parce qu’en décalage avec la tech­no nais­sante, puis réac­tivé il y a qua­tre ans, donne certes “des répons­es rad­i­cales à des jeunes qui s’intéressent à autre chose qu’au dance­floor”, mais il n’en est “pas encore sat­is­fait. On est con­tent de le présen­ter dans cet espace, mais il me manque quelque chose là-dedans, on a besoin d’artistes qui bossent plus, pas juste ces gars qui font des trucs der­rière leurs lap­tops, on tra­vaille sur une manière de ren­dre ça plus con­sis­tant à l’avenir”.

Sa tête est à d’autres pro­jets de toute façon : une sorte de musée inter­ac­t­if sur la tech­no dans une forme à définir, et aus­si une “académie de com­préhen­sion de la sous-culture”. Elle vis­erait à trans­met­tre à de futurs pro­mo­teurs d’évènements alter­nat­ifs un “savoir-faire en voie de dis­pari­tion, néces­saire pour ne pas être juste un de ces ‘cool cre­ative peo­ple’, mais aus­si men­er à bien économique­ment ce type de pro­jets rarement viables”. Mais son grand oeu­vre final, c’est Hap­py Locals, un pro­jet de réha­bil­i­ta­tion de Detroit par un gigan­tesque quarti­er mêlant art et tech­no, auquel il croit très fort. “C’est totale­ment pos­si­ble, je suis en dis­cus­sion avec le maire pour lever le couvre-feu noc­turne, la ville pour­rait se régénér­er par la tech­no et l’art, les gens viendraient, c’est une évi­dence. Ça a marché à Berlin, pourquoi ça ne marcherait pas à Detroit ?” Vu comme ça, com­ment ne pas rejoin­dre cet entre­pre­neur idéal­iste, sorte de Tony Wil­son à l’allemande, et sa con­tagieuse fer­veur ? (Thomas Cor­lin)

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