Les 24 et 25 février, « celui-dont-tout-le-monde-parle » investissait La Cigale pour deux dates sold out. Au programme : deux soirs de transe, de cuivres et de “Inoooo” hurlés à pleins poumons. Adoubé aussi bien par le milieu du rap que par Philippe Katerine, l’artiste confirme sa capacité à déplacer les foules. Grosse date pour le rappeur, grosse claque pour nous. Reportage au cœur d’une messe sans frontières.

Par Ana Boyrie

19 heures tapantes. Une file de 200 mètres serpente boulevard Rochechouart. Pas de néons rouges façon Olympia, pas besoin d’enseigne XXL : ici, les vrais savent. Ils sont venus pour Ino Casablanca, 25 ans, costard invisible, mais épaules déjà larges, le genre à faire cohabiter raï, kompa, trap et rave sans demander l’autorisation à qui que ce soit. Dans la queue on rencontre Juliette. Elle a sauté dans un train depuis Lyon le matin même. « J’ai trouvé une place à 10h, je n’ai pas réfléchi. » À l’intérieur, pas de gros décors bling-bling, mais sept musiciens et un mur d’enceintes qui sent la warehouse. Un trombone, deux trompettes, guitare, clavier, basse, batterie, percussions : une scénographie sonore, comme un doigt d’honneur poli à l’ère des écrans LED. On pense aux grands lives à l’ancienne, ceux que peut encore nous servir une Véronique Sanson, ceux qui transpiraient sans filtre.

Ino Casablanca Samuel Toureille
Ino Casablanca et son live band en fond © Samuel Toureille

Entrée sans sommation

20h45. Sur ressorts, Ino Casablanca déboule sur scène. Et c’est sans préliminaires qu’il enchaîne les cartouches tirées de ses deux mixtapes, Tamara et Extasia, sorties au début et à la fin de cette année 2025 qu’il est en train de plier à son nom : « Paramour », « Flocage », « Extaz », « Paraplui », « Racaille ». À première vue, ça part dans tous les sens : jazz sensuel, argot frontal, transe presque rave, nappes orientales. En vrai, tout avance dans la même direction. Même moteur sous le capot : une écriture qui déborde du cadre, une énergie qui refuse la case. Amour fiévreux, extase, rage politique, autodéfinition, communion. Ce ne sont pas juste des morceaux empilés dans une setlist, mais des fragments d’un même manifeste : ressentir plus fort que prévu, dire plus haut que permis. Même si on ne comprend pas toujours ce qu’il marmonne entre les morceaux, on saisit l’essentiel : on ne va pas assister à un simple concert.

On baisse les BPM, pas la tension

Comme pour matérialiser la chaleur qui grimpe sous les balcons de la Cigale, Ino s’assoit sur l’estrade et interprète « Degrés Fahrenheit ». Autotune dans les aigus, souffle retenu, corps qui frissonnent. Ici, tout passe par la peau. La température n’est pas une métaphore, c’est un état. Ça chauffe, ça vibre, ça palpite. Le public ne réfléchit plus : il ressent. Sans casser le charme, il enchaîne avec « Oranj ». Poursuite braquée sur lui, lumière chaude, ambiance moite. On reste dans le love, mais un love incandescent. « Je sens que cette nuit, je ne vais pas l’oublier », glisse-t-il, mi-souriant, mi-habité. Tel un chef d’orchestre, il dirige du regard, s’efface pour un solo, relance d’un geste avant de replonger.

Ino Casablanca Samuel Toureille
Ino Casablanca © Samuel Toureille

Hymne, remède et youyous

Vient l’instant fédérateur : « Bissap du 20e », le tube devenu hymne qu’il a récemment performé aux Victoires de la Musique. Même logique sur scène : rassembler coûte que coûte. Faire de l’intime un terrain commun. Dans une époque où la banalisation des discours d’extrême droite donne l’impression d’une fièvre nationale, son morceau agit comme un antidote. C’est une piqûre de rappel : on peut encore danser ensemble sans se ressembler. « Tout le monde, plus fort ! » lance-t-il. Comme si c’était humainement possible.

Soleil ibérique et des îles

Changement de décor. D’une voix grave, humble, mais déterminée, il embarque la salle vers le sud : « Albufeira ». Cap sur l’Algarve, falaises dorées et fantasme d’évasion. Dans le groove latino percent aussi des souvenirs de Catalogne, où il a vécu enfant. Ça sent le sel, la fuite et la lumière. Même la photographe lutte pour rester pro : difficile de shooter quand tout ton corps veut bouger. « Vous êtes trop chauds », balance-t-il. Traduction : il est lui-même surpris par la vague. « C’est quoi ce son ?! », crie un type derrière. « Clubmaster », évidemment. Puis tombe « Mayet » et son solo guitare rock qui vrille. « Moula Solitude » vient serrer un peu le cœur avant que « Kilté », aux saveurs kompa, ne remette du soleil dans les épaules. Présente dans la fosse, la DJ parisienne IAMBP (I Am Black Panther) danse avec bonheur sur ce morceau qui lui rappelle ses racines caribéennes, et notamment son grand-père : « Ce n’est pas une caricature. C’est bien fait, avec respect. Ça m’a profondément touchée. »

Oyé oyé, la queen rentre en scène

Et puis, sans prévenir, les premières notes de « Blicky » claquent. Petit silence suspendu. Regard complice d’Ino vers les coulisses et là, entrée royale de LinLin. La reine débarque avec une démarche assurée et une énergie féroce qui dégouline avant même le premier couplet. Elle ne monte pas sur scène : elle la prend. « Toi, tu sors sans ton blicky… » Et c’est l’explosion. Les “pop, pop, pop” sont hurlés comme des coups de starter. Cardio général, BPM en surchauffe, épaules qui cognent, mains en l’air, ça saute sans coordination, mais avec foi. LinLin crache ses lignes avec une précision chirurgicale et un regard incandescent. Ino tourne autour, galvanisé, comme si le morceau prenait dix centimètres de plus rien qu’à deux. On sent le respect, la complicité, mais surtout la dalle : celle de tout donner. Plus tard, en story, la rappeuse avouera n’avoir « rien entendu dans ses “ears” » tant la foule hurlait.

LinLin Samuel Toureille
La rappeuse LinLin a rejoint Ino sur scène pour interpréter leur morceau « Blicky » © Samuel Toureille

Personne pour l’arrêter

« Inooo, Inoooo » résonne comme un « une autre ! ». L’artiste n’a même pas besoin de faire semblant d’hésiter : il relance « Dima Rave » et, en quelques secondes, la Cigale se transforme en mini-festival. Les percussions s’emballent, les cuivres dégainent leurs téléphones pour filmer cette houle humaine qui saute en cadence. Le sol tremble, littéralement, et l’on ne sait plus très bien si c’est la sono ou les corps qui font vibrer la salle.

Les rappels s’enchaînent sans que personne ne regarde l’heure. « On va pas partir comme ça la mif », promet-il, sourire large, visiblement décidé à essorer la nuit jusqu’à la dernière goutte. Il tient parole. Une ultime « Moula Solitude » s’élève, reprise en chœur par une foule bras dessus bras dessous, des cœurs dessinés avec les mains éclatant un peu partout. Ce soir, la solitude a clairement changé de camp. Ino Casablanca observe la scène, presque ému, avant de disparaître pour lâcher à son manager un malicieux « Moula Gratitude ». La question reste en suspens : qui pourrait bien l’arrêter ? À en juger par l’état de la salle, personne. Et certainement pas maintenant

Ino Casablanca Samuel Toureille
Ino Casablanca © Samuel Toureille