Le succès massif des soirées hard techno post-Covid s’accompagne d’un inquiétant phénomène : la présence de « gormitis », ces jeunes hommes très musclés, souvent blancs, torses nus et peu respectueux d’autrui. Plus alarmant, certains affichent des opinions très droitières. Enquête sur une dérive.
Par Apolline Bazin
Faire des pompes dans le fumoir d’un club ou des concours d’acrobaties entre « gym bros » ne sont pas des rituels associés aux musiques électroniques. Pourtant, ces comportements ont pu être observés dans certains lieux et soirées fréquentées par un nouveau public de fêtards masculin. Ces garçons qui imposent leurs musculatures, torses nus sur le dancefloor, on les appelle des « gormitis ». Un terme, faisant référence aux figurines hyper baraquées d’un jeu italien des années 2000, que la Française DJ Schnake a utilisé la première fois sur TikTok fin 2024, avec une blague devenue virale.
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Depuis, le sujet suscite d’innombrables débats sur le sexisme et la radicalisation politique de la scène électronique. Autrefois symboles incontestés de la libération des corps en soirée, les torses nus des gormitis relancent aujourd’hui les discussions sur les rapports de genre dans la nuit. Reflet partiel d’une jeunesse qui n’emmerde plus le Front national, le phénomène raconte aussi l’essor commercial d’un genre très en vogue chez les plus jeunes clubbers : la hard techno.
Une « nouvelle EDM » post-Covid
Pendant le confinement, une jeune génération coincée chez elle découvre la techno sur Internet, notamment via Boiler Room. Le genre explose sur TikTok où la rave devient une tendance forte. À l’origine, la hard techno ou « schranz », selon le terme de l’époque, fait le pont, comme son nom l’indique, entre techno et hardcore. Mais celle-ci a muté vers des compositions ultra-concentrées (rythmes plus rapides, sons plus durs) pour répondre à une demande de sensations fortes. Le track « Push Up » du producteur français Creeds est emblématique de cette nouvelle vague, dont le son s’est encore durci depuis.
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Elle cumule des milliards de streams. « Des chiffres dignes de Beyoncé, pas de ceux de la techno », observe Antoine Flot, programmateur du Noct à Paris et du Kodz à Lille. Ce deuxième lieu a ouvert sur le site d’un ancien Macumba : tout un symbole ! Alors que le nombre de boîtes de nuit a été divisé par trois en quarante ans, la hard techno porte les finances des clubs et des promoteurs de méga‑événements comme les Néerlandais Verknipt ou les Anglais Teletech, qui rassemblent des dizaines de milliers de personnes. Cette mutation de la techno ouvre la porte à de nouveaux adeptes en recherche de décompression dans une époque sombre…
La hard techno se popularise aussi en région. « À Angers, il n’y a quasiment plus que ça, constate Potal’, DJ et fondateur de l’agence Têtes brûlées. Avant, les collectifs house dominaient. » Ces nouveaux acteurs organisent leurs soirées dans des warehouses ou des parcs expo. Le collectif parisien Possession est souvent cité comme précurseur du mouvement actuel, pour son dress code noir et peu vêtu… mais aussi sa politique ultra-commerciale et peu soucieuse du public.
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Pour Laureline Teste Wyrich, directrice éditoriale de Clubbing TV, la dureté de ce sous‑genre musical limite la comparaison avec l’explosion de l’EDM que l’on a connue au tournant des années 2010 : « Même si cette scène était très apolitique, elle gardait l’esprit “Peace Love Unity Respect” que l’on ne retrouve pas dans la hard techno. » La popularisation du genre via les réseaux sociaux et des influenceurs spécialisés accentue un autre phénomène : une partie de la jeune génération sort aussi pour faire de belles images pour ses réseaux. Une médiatisation aux codes très normés qui permet en partie aux gormitis de s’approprier la techno : « Quand on montre uniquement de beaux garçons, on véhicule une image formatée de ce qu’est l’être humain », analyse Tommy Vaudecrane, président de Technopol.
Guerre des genres sur le dancefloor
Les normes de genre sont bien au cœur de la bataille, comme le raconte DJ Schnake qui a été cyberharcelée pour avoir lancé le terme gormiti dans une vidéo TikTok : « En ligne, j’ai eu des problèmes, étant une fille ni longiligne ni adepte de la salle. » Les échanges avec ses détracteurs relèvent d’un confusionnisme que l’on peut retrouver dans les sphères d’extrême droite. « Ils retournent l’argument “tout le monde est censé être inclus dans la techno” contre nous », explique la jeune femme qui a même été accusée de body shaming, c’est-à-dire de discrimination sur l’apparence physique.
@dj_schnake les techno alphas par pitié 💀💀 #dj#techno#hardtechno#hardstyle#trance#djset#rave#ravetok#girldj#womendj#womensupportingwomen#pourtoi#foryou#foryoupage#fyp♬ son original - DJ SCHNAKE 🐍🍑
En France, le Youtubeur spécialisé dans la musculation CoronaGymOff a participé à la popularisation de la hard techno auprès de son audience (311 000 abonnés à sa chaîne). Si tous les adeptes de la musculation ne sont heureusement pas des masculinistes, les stratégies de recrutement des groupuscules suprémacistes via des discussions fitness sont documentées, notamment dans une enquête du très sérieux journal anglais The Guardian en 2022…
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Au-delà du phénomène « gormitis », qui est la partie visible de l’iceberg, la tendance est profonde : une étude récente du Haut Conseil à l’égalité constate un fossé idéologique grandissant entre les jeunes femmes toujours plus féministes et progressistes et les jeunes hommes plus enclins au repli sur des valeurs conservatrices. Ce qui s’observe nettement dans les échanges sur les réseaux sociaux. Sous les vidéos de gros événements électroniques, les commentaires avec l’emoji drapeau français, des fleurs de lys et des propos nationalistes fleurissent souvent. « Je suis un peu pessimiste, il y a des soirées que je ne fréquente plus », souffle DJ Schnake.
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Face à l’ampleur du phénomène, des acteurs parisiens se sont positionnés, comme le festival Peacock Society, qui a imposé le port du t-shirt obligatoire. La mesure ne fait pas l’unanimité, certains fêtards expérimentés y voient une régression. Dans un post publié après l’été, l’association Consentis rappelle que l’enjeu est d’avoir un équilibre entre liberté individuelle et collective, pour garantir une bonne soirée à toutes et tous. Sauf que, selon l’échelle du club ou de l’événement et la taille de leurs équipes de médiation, il n’est pas toujours possible de veiller au grain.
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À court terme, quand les moyens sont mis, l’obligation semble rééquilibrer le partage d’espace : pour son ouverture en octobre, Noct a posé les bases de bon comportement en club avec notamment une programmation inclusive et dix commandements affichés en grand à l’entrée. « Avant, au premier rang, il n’y avait que des mecs torse nu. Maintenant ce sont des jeunes femmes qui disent : “Merci, on va enfin revenir” », rapporte Antoine Flot, le programmateur. L’enjeu était de taille pour ce nouveau club situé dans les murs de feu le Nexus, qui avait la réputation d’être un repère de gormitis.
Égoïsme et laisser-faire
Pour l’instant, aucun acteur de la nuit ne s’est risqué à mentionner frontalement le masculinisme ou l’extrême droite dans sa communication. Mais le Kilomètre25 a décidé d’afficher une liste des sigles utilisés par la fachosphère à l’entrée du lieu et d’interdire tous les drapeaux dans son espace. La décision fait suite à la diffusion d’une vidéo gênante : un soir pendant les JO de Paris, une bande de jeunes hommes a chanté « La Marseillaise » devant le club du XIXe arrondissement en attendant son ouverture.
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L’un d’eux arborait un drapeau français flanqué d’une croix de Lorraine, symbole gaulliste régulièrement récupéré par l’extrême droite. Comment le lieu gère-t-il le dossier depuis ? « On fait “la chasse aux cons” mais on ne peut pas uniquement se baser sur des critères physiques », nuance Arnaud Perrine, le gérant. « On vire des gens à cause de [propos mascus] qui ont la tête de monsieur et madame tout le monde ! Et qui assument de dire des horreurs ! », ajoute-t-il en rappelant que 30 % de la population vote pour le RN.
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Le problème de fond est donc loin d’être réglé : « Ce n’est pas parce qu’une personne garde son t-shirt en club que l’extrême droite n’existe pas, y compris dans d’autres genres musicaux », abonde Leah Weberman, fondatrice de l’agence de booking et management The [W]hole, qui observe le même phénomène à Bruxelles. Critique de l’hédonisme égoïste du mouvement hard techno et d’un certain laisser‑faire des promoteurs, la bookeuse souligne la complexité de la situation : « C’est dur de retirer aux gens ce qui leur fait du bien dans une société qui va mal, c’est indéniable. »
Malaise et attentisme
Laureline Teste Wyrich de Clubbing TV dénonce tout de même une forme de déni : « Les clubs ne veulent pas voir le problème parce qu’ils risquent de perdre une bonne partie de leur public. » Avec la concurrence croissante de gros événements, rien n’incite à bousculer le statu quo. « Tout le monde meurt de trouille à l’idée de rappeler des comportements basiques », renchérit DJ Schnake. Et les associations de lutte contre le sexisme constatent une libération de la parole agressive. Les bénévoles du dispositif Safer ont par exemple reçu des messages d’insultes lors d’une soirée Madame Loyal. Malheureusement, ces associations, qui n’avaient déjà pas les moyens d’être présentes partout, sont affaiblies par les coupes budgétaires. Consentis se voit ainsi contrainte de réduire son activité en 2026.
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Mais les clubs et les organisateurs ne sont pas les seuls à pouvoir agir pour éviter les dérives. Les artistes aussi ont un rôle à jouer. Sauf que là encore, les plus puissants de l’industrie ne prennent pas position, ni contre l’extrême droite ni contre le sexisme. Et que dire au public quand certains comme I Hate Models jouent torse nu ? Alors que d’autres adoptent des symboles ambigus et d’ailleurs utilisés par les identitaires, par exemple lors de la soirée Impact Arena au Mans le 5 avril 2025, comme le rapporte Ouest France.

À la dernière Paris Electronic Week en septembre 2025, un débat autour de la nouvelle scène hard techno s’est terminé par un échange tendu lorsque les intervenants ont été interpellés sur la croissance du public d’extrême droite. Filmé, le talk ne sera pas diffusé, certains des invités n’ayant pas donné leur accord. Leah Weberman, la bookeuse bruxelloise présente ce jour-là, redoutait cette issue qui souligne encore le malaise actuel : « Quand est-ce que l’on va commencer à parler sérieusement de ce phénomène très inquiétant ? Il faut une prise de conscience collective. » Si certains acteurs du monde électronique espèrent voir renaître de petites communautés techno underground, débarrassées de ces dérives, personne n’ose encore imaginer ce qui pourrait se passer en cas de victoire du Rassemblement national. Mais pour celles et ceux qui y pensent, le pessimisme domine.




























































