Organisé pour la quatrième année consécutive à Djeddah, au bord de la mer Rouge, le festival Balad Beast se pose en modèle d’anti-Soundstorm. Ici, point de grandiloquence tomorrowlandesque mais deux soirs de concerts et DJ-sets soigneusement sélectionnés, dans l’ambiance intimiste d’un quartier classé au patrimoine de l’UNESCO. De quoi observer une facette méconnue du royaume wahhabite.
Par Julien Duez
Pour parler de leur ville, les locaux emploient spontanément l’expression « Jeddah Ghair », qui se traduit en français pas « Djeddah est différente ». Sous-entendu, différente des autres grandes villes d’Arabie saoudite, à commencer par la capitale Riyad, située au cœur de la région désertique du Nejd. Pourtant, en sortant de l’aéroport international du Roi-Abdelaziz, sous les 30 degrés habituels d’une banale journée d’hiver, on a immédiatement l’impression de retrouver tous les éléments qui constituent la grandiloquence des métropoles du royaume : des autoroutes à quatre voies en guise de simples avenues, des blocs d’habitations empilés de façon quasi-anarchique et des chantiers à perte de vue illustrant le développement massif dans lequel s’est lancé le pays depuis la mise en place du grand plan Vision 2030, lequel vise à diversifier les sources de revenus de l’État en prévision de l’après-pétrole. Mais après une heure et demie de trajet en direction du sud (embouteillages permanents obligent), les visiteurs se voient récompensés par un havre de paix radicalement éloigné de la mégalomanie géographique saoudienne habituelle.
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Al-Balad (littéralement : « la ville »), est un labyrinthe de ruelles pavées sur lesquelles se dressent des petites maisons d’à peine trois étages et dont la structure est faite de pierres de corail et de bois exotique. Sur leur façade, impossible de manquer les fameux roshans, également connus sous le nom de moucharabiehs en Afrique du Nord. Souvent peintes en vert, couleur de l’Islam, ou bleu, comme la mer toute proche, ces hautes vérandas en bois de teck finement sculpté sont typiques des pays arabo-musulmans. À l’origine, elles permettaient de rafraîchir naturellement les maisons en faisant circuler optimalement l’air, mais aussi aux femmes de pouvoir observer la rue sans être dévisagées en retour. Aujourd’hui, elles sont devenues un symbole qui s’affiche sur des magnets, t-shirts et autres tote bags vendus dans les nombreuses boutiques de souvenirs des environs. Toujours est-il que l’architecture d’Al-Balad tranche tellement avec le béton omniprésent partout ailleurs en Arabie saoudite qu’elle a conduit l’UNESCO à le classer sur la liste de son patrimoine en 2014.
Une porte ouverte sur le monde
« Beaucoup d’étrangers, en particulier des Européens, aiment venir ici, car les rues à travers lesquelles nous allons nous promener leur rappellent les endroits à taille humaine auxquels ils sont davantage habitués ». Kholoud est une jeune femme djeddienne qui, en arabe, en anglais et en allemand, offre des visites touristiques du quartier aux touristes du monde entier et qui, selon elle, affluent de plus en plus, année après année. Quand on lui demande comment se justifie l’expression « Jeddah Ghair », elle répond sans hésiter que « contrairement à Riyad, qui a une image traditionnellement assez conservatrice, Djeddah a toujours eu une mentalité plus libérale et ouverte d’esprit. On peut l’expliquer par le fait qu’elle est située au bord de la mer Rouge et que son port a vu passer des gens du monde entier depuis sa fondation, il y a plus de 1400 ans ». Parmi eux, de nombreux pèlerins qui transitent encore souvent par la deuxième ville du pays pour se rendre dans les lieux saints de l’Islam que sont La Mecque et Médine. Mais aussi des marchands, des commerçants et des migrants venus en quête de travail et d’un avenir meilleur. « C’est le cas de mon père qui est venu du Pakistan comme cuisinier et a servi l’ancien ministre du Pétrole », explique Omar, né en 1987 à Djeddah, où il se sent « plus à la maison qu’au Pakistan », bien que la loi saoudienne rende sa naturalisation quasiment impossible.

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« Quand j’étais petit, Al-Balad était déjà un quartier dans lequel vivaient surtout des étrangers, précise-t-il. Les Saoudiens, eux, étaient déjà partis à l’extérieur de la vieille ville pour habiter dans des logements plus spacieux et plus modernes. » Kholoud confirme que cet exode a été provoqué par le boom de l’or noir dans les années 1970 et que, depuis, la ville de Djeddah s’étend sur plus de 5000 kilomètres carrés. « Avec le classement au patrimoine de l’UNESCO, le ministère de la Culture a entrepris de grands travaux de rénovation d’Al-Balad, dont les maisons traditionnelles ont fini par tomber en état de décrépitude par manque d’entretien », se réjouit la guide, qui doit parfois lever la voix pour couvrir le bruit des travaux qu’on devine derrière certaines façades. « Dans le futur, l’idée est de repeupler le quartier afin d’éviter qu’il ne se transforme complètement en un musée à ciel ouvert et sans âme ».
Entre tradition et modernité
En attendant, Al-Balad est devenu une vitrine du développement de la politique culturelle menée par le gouvernement saoudien. Tout au long de l’année, on y accueille des résidences d’artistes, un festival de cinéma, des rencontres littéraires, des concerts, des pièces de théâtre et, le festival Balad Beast. Organisé pour la quatrième fois par l’agence MDLBeast, dépendante du fonds d’investissement public saoudien (PIF), son modèle se pose comme l’exact opposé du grandiloquent Soundstorm, ses scènes géantes au milieu du désert, son line-up XXL et ses près de 700 000 participants cumulés sur quatre jours.
Ici, au cœur d’Al-Balad, on ne retrouve « seulement » quatre scènes qui accueillent un mélange de groupes puis de DJs locaux (Dish Dash, Vinyl Mode, Cosmicat, Biirdperson…) et internationaux (Playboi Carti, Tyga, Shaggy (oui !), mais aussi Ben Böhmer, Solomun, Alesso, ou encore le chanteur égyptien TUL8TE, véritable pépite de la scène arabe actuelle). Au total, ce sont 70 concerts devant lesquels se pressent, deux nuits durant, 25 000 personnes – tout de même. Avec sa structure intimiste, construite sous la forme d’une boucle qu’on parcourt à pied, un verre (sans alcool) à la main, tout en admirant les magnifiques jeux de lumières projetés sur les façades des maisons, Balad Beast mêle adroitement tradition et modernité, et attire un public plutôt jeune (l’entrée est autorisée à partir de 16 ans), qu’il soit saoudien et étranger.
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En revanche, au vu des tarifs proposés, on comprend rapidement qu’il n’est pas forcément à la portée de toutes les bourses. Compter un peu moins de 100 euros pour un pass un jour, un chiffre qui grimpe à près du triple pour un bracelet VIP. Lola, une expatriée allemande qui ne souhaite pas préciser son domaine d’activité, a opté pour la seconde formule : « Honnêtement, j’ai les moyens de me le permettre. Mon employeur prend tous mes frais en charge, donc mon salaire me sert surtout d’argent de poche », avoue-t-elle après avoir assisté au set de Ben Böhmer qu’elle revoit avec bonheur pour la première fois depuis son dernier passage à Berlin il y a un an. « En plus, un festival comme Balad Beast, ça reste encore quelque chose d’assez exceptionnel ici, poursuit la jeune femme. Donc en général, avec mes potes, on coche la date longtemps à l’avance et on se fait plaisir à fond. »
Si loin, si proche
Le plaisir, doublé d’une certaine dose d’élégance, semble en effet être le maître-mot. Au sein de la foule, on remarque plusieurs festivaliers au look assez audacieux, pour ne pas dire détonnant. Selon Ahmed (qui préfère ne pas donner son vrai prénom), Balad Beast compte parmi les rares événements culturels au cours desquels chacun peut s’afficher librement en public. « Je suis Saoudien, je viens de Djeddah et quand je suis ici, je peux être moi-même sans craindre d’être jugé », sourit le jeune homme qui arbore un maquillage pailleté autour des paupières. « Évidemment, il y a des limites à ne pas franchir », prévient-il, faisant notamment référence au règlement du lieu qui proscrit les marques explicites d’affection et les outfits trop dénudés ou transparents. « Tout est une question d’équilibre, conclut Ahmed. C’est subtil, mais ça n’empêche pas que les lignes sont en train de bouger pour de vrai ! »

Après l’avoir laissé retourner s’ambiancer au son des basses qui tabassent de Solomun, on sort du site pour un dernier petit tour dans Al-Balad by night. Changement d’ambiance, les touristes de la journée ont laissé place aux locaux qui se retrouvent pour manger un morceau, boire un café sur une terrasse, en famille ou entre amis, ou bien flâner dans les boutiques de tissus, parfums et autres denrées alimentaires. Ici, la musique qui s’échappe des haut-parleurs est plus traditionnelle, comme les tenues des hommes et des femmes qui arborent encore majoritairement le niqab. « Jeddah Ghair », ce sont aussi ces deux mondes différents qui se font face au sein du même quartier, mais semblent inexorablement destinés à se rapprocher l’un de l’autre avec le temps.



























































