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15 mars 2022

🗞️ Rap et radio : frères amis

par Tsugi

De Carbone 14 aux freestyles de Jul, en passant par le Deenastyle sur Radio Nova, Générations et Skyrock, le rap s’est indéniablement construit sur les ondes FM. Aujourd’hui, à travers Apple Music et Grünt, il se pourrait même que les rappeurs continuent de voir dans le format radio un moyen d’expression privilégié, entre improvisations et espaces de liberté.

Article issu du Tsugi 147 : Radio Activity, La folle histoire des radios musicales : des pirates aux webradios, disponible à la commande en ligne.

par Maxime Delcourt

L’anecdote est connue, mais mérite d’être racontée une nouvelle fois : en 1996, Skyrock profite d’une loi imposant la diffusion d’au moins 40 % de musiques francophones pour devenir l’autoproclamée « première sur le rap ». Probablement inspirée par le paysage radiophonique américain, l’équipe parisienne a même l’intelligence de confier certaines de ses émissions à des activistes du hip-hop : Jacky des Neg’ Marrons est chargé de Couvre-feu, Cut Killer du Cut Killer Show, JoeyStarr de Sky B.O.S.S., tandis que l’animateur vedette de la radio, Fred Musa, accueille une grande partie du rap français dans Planète rap, un programme aujourd’hui mythique, aussi bien pour ses freestyles légendaires que pour ses instants improbables. Pensons à ce jour où PNL a envoyé un singe pour assurer la promotion de Le monde Chico.

Révolution en sous-sol

Des moments de radio, le rap français n’a pas attendu Skyrock pour en connaître. Dès ses prémices, à l’aune des années 1980, la libéralisation des ondes FM permet à cette nouvelle culture de rencontrer un certain écho. Il y a les interventions scandées de Phil Barney sur Carbone 14, Funkabilly sur Radio Arc-en-Ciel, quelques émissions spécialisées sur RDH (Radio Diffusion Handicapé), ou encore Radio 7, hébergée dans les locaux de Radio France, où il n’est pas rare de voir quelques b-boys tester leurs derniers mouvements. Parmi eux, il y a notamment Sidney, qui profite de ce temps d’antenne inespéré pour lâcher quelques rimes dans un yaourt anglophone.
On est alors avant H.I.P. H.O.P., que Sidney présentera sur TF1 sur les bons conseils de Marie-France Brière, une ancienne de Radio 7, mais tout est là : la liberté de ton, la spontanéité, la sauvagerie du direct, cet amateurisme flagrant mais compensé par une évidente passion et, déjà, ces rencontres fondatrices. Après tout, n’est-ce pas sur Radio 7 que la photographe Sophie Bramly ramène les dernières sorties new-yorkaises ? N’est-ce pas sur Radio Star que DJ LBR accueille les jeunes MC Solaar, Stomy Bugsy, Passi ou Big Red ? N’est-ce pas sur RDH que Bad Benny conseille à Dee Nasty de poser son flow sur ce qui sera le premier album de rap français (Paname City Rappin’, en 1984) ? N’est- ce pas également sur RDH qu’une amitié est scellée entre Dee Nasty et Lionel D, dont les improvisations, salutaires mais pas toujours abouties, emportent l’adhésion ?
Il est de toute façon impossible de ne pas s’arrêter un instant sur Dee Nasty, dont le Deenastyle agite dès novembre 1988 les locaux de Radio Nova tous les dimanches soir, de 22 h à minuit, quand l’enthousiasme général ne prolonge pas les sessions bien au-delà du créneau convenu. « On ferme en partant. On est très libres, raconte le DJ dans le catalogue de l’exposition Hip-Hop 360. Lionel D finit par rapper tous ses textes, on est rapidement à court, on appelle donc les rappeurs qu’on connaît, et la suite, c’est deux années d’émissions où ça défile… » Obsédés par l’idée de passer à l’antenne, les rappeurs sont toujours plus nombreux à s’inviter dans les locaux de Nova, tandis que les plus jeunes (ou tout simplement ceux qui n’ont pas pu entrer) enregistrent religieusement l’émission pour mieux la débriefer le lendemain avec les potes. On en connaît même qui, à l’instar de Driver, s’approprient carrément les rimes entendues la veille pour flamber dans la cour de récré. L’énergie est grisante, Deenastyle diffuse du français à une époque où il n’existe pas en dehors des MJC, et les rappeurs en profitent. MC Solaar y rappe son futur hit « Bouge de là », EJM et Nec + Ultra impressionnent à chaque prestation, NTM aiguise ses premières punchlines et Assassin peaufine sa « Formule secrète ». Un an plus tard, pourtant, cette petite bulle underground éclate : Nova se recentre autour de son concept de « sono mondiale », peut-être agacée par de (trop ?) nombreux incidents. Pendant l’émission, il n’est pas rare en effet que des graffeurs recouvrent les locaux de tags, que des invités emportent avec eux le standard téléphonique ou que des bagarres éclatent. En atteste cette émission où Dee Nasty règle ses comptes avec IZB, incitant Nova à tirer le rideau sur cette aventure.

Si Deenastyle génère encore des trémolos dans la voix de ceux qui ont pu y tendre l’oreille, sa disparition ne marque toutefois pas un temps d’arrêt pour le rap français. Une nouvelle décennie s’ouvre, les rappeurs qui avaient leurs habitudes chez Nova s’apprêtent à exploser, une compilation acte la naissance officielle d’une scène française (Rapattitude) et d’autres radios prennent peu à peu le relais. C’est le cas de Mo Bass sur Radio libertaire où officient DJ LBR et son stagiaire, un certain Clément d’Animalsons, futur beatmaker de Booba. C’est le cas aussi de Kool & Radikal sur Fréquence Paris Plurielle et Générations 88.2, où l’émission quotidienne Original Bombattak accueille à peu près tous les rappeurs en vogue (Mafia Trece, Fonky Family, ATK, La Brigade et Busta Flex). Avec, à chaque fois, la même volonté de mettre en avant les freestyles, ce moment où les cerveaux ne pensent qu’en rimes, cet exercice de style où les rappeurs se jaugent, où seul compte le sens de la formule. Qu’importe alors si les annonceurs se montrent réfractaires, au point de refuser d’investir dans des radios « qui passent de la musique pour les Arabes et les Noirs », les émissions se multiplient. Un bref mouvement du bouton de réglage suffit alors à passer d’un freestyle du collectif Time Bomb sur Générations à des anonymes commentant avec ferveur le rap sur des ondes locales. À l’image de Fifou qui, avant de photographier la quasi- totalité de la scène hexagonale, a débuté sur Vallée FM, dans le 77, animant une émission tous les jeudis soir. « DJ Mars, l’un des fondateurs de Time Bomb, avait un programme juste après le mien, raconte-t-il. La Brigade, Bisso Na Bisso : beaucoup de rappeurs sont donc passés dans nos locaux. Puis il y a eu les années Générations, où j’assistais à l’émission de ma pote Princess Aniès, Générations 2000. À l’époque, les radios occupaient un rôle central dans la diffusion du rap français. C’est vraiment ce qui a façonné cette culture, ça fait partie de son ADN. » Souvent taxée d’opportunisme, Skyrock s’en fait le porte-voix avec énergie. En 1999, la radio bloque la Canebière le temps du Planète rap de K-Rhyme Le Roi et Freeman, avec les gars d’IAM en invités de marque. La même année, au moment de célébrer la sortie des Princes de la ville du 113, c’est toute la Mafia K’1 Fry qui arrive en studio, accompagnée par des visages bien connus du grand banditisme (Antonio Ferrara, Jean-Claude Bonnal). Cette liberté fait naître presque inévitablement des moments de tension – en 2012, Rohff débarque à l’antenne pour s’expliquer avec Fred Musa, qu’il soupçonne de moqueries –, mais elle a au moins le mérite de laisser le micro ouvert à ceux qui ont le verbe facile et sont déterminés à se faire entendre.

L’odyssée suit son cours

Aujourd’hui, cette ferveur est toujours perceptible. L’époque a beau être dominée par le streaming et les lives Twitch, les rappeurs ont beau snober les grandes radios (Nekfeu, PNL, Alpha Wann) ou lancer leur propre média (OKLM de Booba, TheVie Radio de Damso), le rap continue de compter sur les ondes radiophoniques pour être diffusé. Ces dernières années, il a même trouvé refuge ailleurs, notamment sur France Inter, Apple Music et Europe 1 (Verveine Underground). Reste que c’est lorsque les émissions se détachent de l’agenda promotionnel qu’elles renouent le plus nettement avec les idéaux du passé. À l’image de Grünt, qui a fait de ses freestyles conviviaux des performances aussi essentielles que défricheuses – rappelons que le premier freestyle de la radio, en 2012, réunissait Lomepal et Nekfeu. « Sur la forme, on n’a rien inventé, précise Jean Morel, créateur de Grünt. On a juste compris que l’on avait besoin de peu pour reproduire ce qui avait été fait dans les années 1990 : un vinyle, un micro et des mecs qui rappent sur l’instru.»
Grünt, financé de manière totalement indépendante, ne saurait toutefois se résumer à ses freestyles : ce sont aussi des émissions pointues, des podcasts spécialisés et un tas de récits d’activistes disponibles via une application. « On a développé un système de notifications qui nous permet de prendre l’antenne à tout moment, de manière sauvage, histoire de revenir à cette radio de l’accident que l’on aime », note Jean Morel. Avant de conclure, comme pour souligner que le rap n’est peut-être jamais aussi beau que lorsqu’une fusion s’opère en direct entre un flow, un beat et une inspiration : « Certes, c’est le meilleur moyen de se casser la gueule, mais pour moi, cette fameuse magie de la radio a justement lieu quand on entend des mecs comme Isha ou Limsa d’Aulnay poser sur des instrus qu’ils découvrent. »

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Tsugi 147

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