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© Grayce Leonard
22 janvier 2023

💿 The Murder Capital publie son nouvel album et le dĂ©cortique pour Tsugi

par Antoine Gailhanou

AprĂšs quatre ans d’attente, les Irlandais de The Murder Capital livrent enfin leur second album, Gigi’s Recovery. Un temps nĂ©cessaire pour aboutir Ă  un album intense, dont la rĂ©ussite dĂ©passe largement la scĂšne post-punk britannique, et dont le chanteur James McGovern et le batteur Diarmuid Brennan nous dĂ©taillent le processus crĂ©atif. Entre introspection, changement et sincĂ©ritĂ©.

« Only Good Things » : seulement les bonnes choses. C’est par ce titre que le quintet irlandais The Murder Capital faisait son retour en juillet dernier, trois ans aprĂšs le trĂšs rĂ©ussi When I Have Fears. Car le successeur de ce dernier, Ă  l’image de ce premier single, se veut bien plus lumineux. Pas trĂšs dur, pourrait-on dire, tant le premier essai des Dublinois Ă©tait torturĂ©. Mais le tour de force du groupe est d’avoir su trouver cette lumiĂšre au cƓur mĂȘme de ces tĂ©nĂšbres – et d’y ĂȘtre restĂ© accrochĂ© coĂ»te que coĂ»te. En rĂ©sulte un disque surprenant, et surtout bouleversant d’émotions aussi sincĂšres qu’intenses.

Faire cela a pris du temps. RĂ©vĂ©lĂ©s au mĂȘme moment, leurs compatriotes de Fontaines D.C. ont dĂ©jĂ  sorti deux albums depuis, devenant la tĂȘte de proue du revival post-punk. The Murder Capital, la bande menĂ©e par le chanteur James McGovern a choisi de prendre son temps, et d’opĂ©rer un pas de cĂŽtĂ© de ce genre fourre-tout. Bref, de changer. « L’essentiel du disque a Ă©tĂ© Ă©crit alors qu’on Ă©tait tous les cinq isolĂ©s ensemble » raconte le chanteur. « Et c’Ă©tait le meilleur dispositif pour nous, bien mieux que de tout faire en Ă©tant Ă©loignĂ©s, via dropbox ou je ne sais quoi. On Ă©tait confrontĂ©s Ă  nos ombres, Ă  beaucoup de choses intĂ©rieurement. Des choses qu’on ne peut pas exprimer en tournĂ©e, parce que le rythme est intense, et toute l’énergie passe dans le simple fait de rester debout. Cet environnement nous a vraiment poussĂ©s Ă  changer, en tant qu’individus mais aussi en tant que groupe. »

Cette idĂ©e de progression se retrouve brillamment exprimĂ©e dans la structure de l’album, ouvrant et clĂŽturant sur deux titres presque identiques. Presque, oui, car tout rĂ©side dans cette envie de changement. Les textures oppressantes laissent place Ă  une douce guitare, et les paroles glissent subtilement vers une fin plus ouverte. Surtout, on a vĂ©cu entre les deux titres un tourbillon d’émotions, culminant avec un titre Ă©ponyme puissant. Dans un style rĂ©solument rock, mais aventureux, rappelant parfois les grandes heures du post-rock dans une forme bien plus viscĂ©rale.

C’est que les influences ont Ă©tĂ© renouvelĂ©es, y compris au-delĂ  de la musique. AprĂšs avoir citĂ© le poĂšte Keats ou Albert Camus, McGovern Ă©voque les poĂšmes d’amour de Paul Éluard, T.S. Elliott ou le cinĂ©ma de Fellini, avec toujours une Ă©motion Ă  fleur de peau. Mais c’est sur le plan musical que l’évolution se fait le plus sentir. « On a voulu changer d’univers sonore » explique le batteur Diarmuid Brennan, « sortir des musiques saturĂ©es ». Si l’atmosphĂšre hantĂ©e peut toujours Ă©voquer Joy Division, le groupe parle Ă©galement d’Ennio Morricone, Alex G et surtout Radiohead : « un de ces groupes qui sont toujours en Ă©volution, sans perdre l’esprit de belles chansons pop ». Une influence palpable dans le titre « The Lie Become The Self » -oĂč McGovern singe presque Yorke- ou dans le trĂšs bon « The Stars Will Leave Their Stage » sur le plan instrumental.

Plus largement, le groupe s’est livrĂ© Ă  un important travail sur les textures de l’album. « On a explorĂ© des sons qu’on voulait plus optimistes » explique Brennan, « avec une volontĂ© de garder espoir malgrĂ© l’isolement qu’on vivait ». Cela ne veut pas dire que The Murder Capital soient devenus des bisounours, bien loin de lĂ , comme l’avoue McGovern. « L’album reste sombre, quand on dĂ©cortique vraiment les chansons ». MalgrĂ© son parcours plus lumineux, le disque explore des sentiments trĂšs durs, en particulier hors des singles, dans des titres comme « We Had To Disappear » ou l’étrange « Belonging », donnant l’impression de danser avec des fantĂŽmes. Car un point dresse une constante entre les deux albums du groupe : l’intensitĂ© Ă©motionnelle. « J’ai toujours eu ce dĂ©sir de ressentir les Ă©motions le plus fort possible » confesse McGovern.

Au-delĂ  de cette recherche de lumiĂšre, les cinq musiciens ont ainsi dĂ» se livrer Ă  un travail d’honnĂȘtetĂ© vis-Ă -vis d’eux mĂȘmes. « C’était difficile par moments, mais nĂ©cessaire, explique McGovern, parce que l’album est plein d’amour au final ». Cette sincĂ©ritĂ© l’a notamment libĂ©rĂ© dans son Ă©criture, lui permettant une vulnĂ©rabilitĂ© peut-ĂȘtre encore trop rare dans le punk. « C’est la magie de l’Ă©criture, c’est Ă  quel point ça m’expose Ă  mon moi futur. En relisant mes paroles, je vois mon Ă©volution, et c’est une vraie rĂ©compense”.

Plus largement, chaque titre de l’album fait sentir l’importance Ă©norme d’un lĂącher-prise Ă©motionnel. Peut-ĂȘtre est-ce, justement, le principal Ă©cart fait au genre du post-punk : son absence de cynisme, permettant une exploration trĂšs frontale des sentiments. « Le cynisme empĂȘche de vraiment croire en ce qu’on produit » souligne Brennan. « Surtout dans notre façon d’Ă©crire, oĂč on doit ĂȘtre tous les cinq convaincus par ce qu’on joue pour que ça marche, qu’on avance ».

 

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Tout l’équilibre de l’album repose sur cette confiance des musiciens. Et aprĂšs un long travail en commun, l’arrivĂ©e d’un regard extĂ©rieur a permis de la concrĂ©tiser. Un regard reprĂ©sentĂ© ici par le producteur John Congleton, disciple de Steve Albini, et collaborateur de St. Vincent, Sharon Van Etten ou Regina Spektor. « On a tous, individuellement et collectivement, une super relation avec John, grĂące Ă  sa capacitĂ© de provoquer l’authenticité » raconte McGovern, « à nous aider Ă  nous sentir libres durant l’enregistrement. Il nous a aidĂ©s Ă  croire en ce qu’on avait fait, tout en laissant le champ libre pour changer ce qui devait l’ĂȘtre. »

Brennan met le doigt sur le principal rĂŽle du producteur : « Tout Ă©tait quasiment Ă©crit, mais John nous a surtout poussĂ©s Ă  accepter que quand un morceau est fini, il ne faut plus y toucher. Et sans ĂȘtre tyrannique, juste factuel. Les morceaux doivent ĂȘtre des capsules temporelles, qu’on laisse lĂ  et qu’on retrouve : quand j’Ă©coute l’album, j’entends les bons moments, les connexions entre nous, tout ce qu’on a vĂ©cu en le crĂ©ant. Tout est lĂ . Mais pour que ça soit lĂ , il faut aller de l’avant.” Car mĂȘme si on a envie d’écouter le disque encore et encore, le progrĂšs repose surtout dans ce qu’on accepte de laisser derriĂšre nous. Et qui ne sera, en rĂ©alitĂ©, jamais perdu.

 

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