L’artiste londonienne sort ce vendredi 3 avril 2026 Ambiguous Desire, un troisième album plus électro, plus pop, mais toujours mélancolique. 

Par Lucyle Espieussas

Slam, poésie et maintenant électro-pop : Arlo Parks n’a pas fini de nous étonner. Après Collapsed in Sunbeams, sorti en 2021 et lauréat du Mercury Prize, puis My Soft Machine en 2023, la chanteuse livre un album à la fois dansant et propice à l’introspection, abordant des thèmes comme l’amour, la sexualité et même le suicide, sur “Senses” (en collaboration avec l’incroyable Sampha). Nous emmenant des clubs de Londres à ceux de New York en passant par Los Angeles où elle réside actuellement, Arlo Parks nous enveloppe de sa voix si douce, pour une balade introspective sous les stroboscopes. Rencontre virtuelle avec la poétesse de 25 ans. 

Comparé aux précédents, ton nouvel album prend un virage plus électronique. Est-ce quelque chose que tu avais l’intention de faire depuis longtemps ? 

Oui, j’ai toujours baigné dans ces références. Déjà plus jeune, j’étais obsédée par James Blake, Ferial, ou encore l’album TheKing of Limbs de Radiohead. Il y a quelque chose dans la texture des sons électroniques qui m’a toujours attirée. Mais ils devaient également venir à moi. Avant cet album, je n’avais pas vraiment passé de temps en club. C’était la première fois que je me retrouvais dans ces lieux nocturnes, que je vivais réellement ce genre de musique en live. À partir de là, ça m’a semblé logique que ces références prennent enfin vie, mais si elles ont sommeillé pendant longtemps en moi. 

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Arlo Parks © Alistair McVeigh
Est-ce ton déménagement à Los Angeles qui a permis cette rencontre ?

Je pense. J’avais besoin de faire une pause, de prendre un peu de recul après mon dernier album et la tournée. J’avais envie de vivre une période de ma vie qui soit beaucoup plus libre et spontanée. Ça fait des années que j’habite à Los Angeles, mais avec la tournée et les enregistrements, j’avais l’impression de ne pas m’y être réellement installée. J’alternais entre LA, New York et Londres, mais c’est aussi ce qui m’a inspiré pour cet album. 

Il y a une seule collaboration dans l’album, avec Sampha. Était-ce évident pour toi d’inclure cet artiste ? Comment est-ce arrivé ?

On a passé du temps ensemble en studio il y a deux ans environ, et j’ai toujours adoré sa façon de penser. Il a l’une des voix les plus particulières de notre génération. J’ai aussi toujours été inspirée par ses premières chansons et par son travail avec SBTRKT, où sa voix se mêle à des sonorités électroniques. 

Alors, quand j’ai écrit cette chanson, « Senses », je lui ai écrit une lettre, dans laquelle j’expliquais que je m’étais toujours sentie comprise par lui, et que le texte pourrait résonner. Et il était d’accord, ce qui était incroyable ! On s’est rendus en studio, et il a presque improvisé le texte et le piano en temps réel, c’était un moment très spécial. 

Penses-tu que la musique électronique sur l’album te permette plus de libertés d’être toi-même ?

Je pense que oui. Quand je me suis lancée dans cet album, j’y suis allée très confiante, peut-être même un peu trop. Je n’y connaissais rien et je n’ai rien fait de tel auparavant, alors il n’y avait pas de risque de “ne pas sonner Arlo Parks”, puisqu’il n’y avait pas de point de comparaison ! Et puisque je déambulais dans cet univers électronique, j’ai eu envie d’ajouter ce que j’entendais. 

Je n’avais pas envie d’adoucir les sonorités techno, j’ai souhaité me jeter dedans à corps perdu. Je pense que cet album est celui où j’étais la plus libre, mais aussi la plus joueuse. C’est vraiment le disque que j’ai trouvé le plus amusant à enregistrer ! 

Est-ce que ça a changé quelque chose pour toi au niveau des paroles ? Si tu les avais écrites avant, est-ce que tu aurais imaginé ces sonorités ?

Non, je pense que ma façon d’écrire les paroles a toujours été la même. Je vois mes textes presque comme une sorte de journal intime, qui a toujours pris racine dans la poésie et les histoires. Peu importe comment je compose ma musique autour, mes textes resteront les mêmes. Mais il y a quand même une chose qui m’a beaucoup inspirée au niveau des paroles, c’est que, dans les chansons disco et électro, les paroles et la mélodie sont souvent mêlées et contribuent particulièrement à l’ambiance de la chanson, il y a un vrai flow

Avec cette idée en tête, je voulais que ma voix et les paroles fassent partie de cette tapisserie musicale plutôt qu’être à part. Donc ça change peut-être un peu par rapport à mes albums précédents, mais je suis une personne très routinière, je ne peux pas totalement changer mes habitudes ! 

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Arlo Parks © _sullman
Peux-tu m’en dire plus sur la création et l’enregistrement de cet album ? 

Je l’ai enregistré en grande partie à Los Angeles avec mon ami Baird (Brockhampton, Kevin Abstract). Il a un loft en centre-ville qui est parfait, un énorme espace avec des machines à coudre, des peintures et des guitares. C’est un lieu vraiment très habité ! On a passé environ deux ans à travailler ensemble et à essayer de nouvelles choses. J’ai aussi travaillé quelques fois avec Baird à New York et enregistré deux chansons avec Paul Epworth (Bloc Party, Florence and the Machine, Lana Del Rey) au studio The Church à Londres. Mais le studio de Los Angeles est vraiment le cœur battant de cet album. 

Tu as parlé de SBTRKT et de Radiohead, mais quelles ont été tes influences pour cet album ? 

Il y en a tellement. Ça va d’Underworld à Larry Levan en passant par l’ère disco de New York ! À cette période, j’écoutais beaucoup de Portishead et Massive Attack, mais aussi Jai Paul. Franchement je dévorais juste des albums et des nouvelles sorties tous les jours, j’ai toujours été à la fois une élève et une vraie nerd en ce qui concerne la musique ! Donc l’album est peut-être une sorte de collage de toutes mes influences. 

La poésie est également très importante pour toi. Tu as sorti un livre de poèmes, The Magic Border : Poèmes et fragments de My Soft Machine (éditions Robert Laffont). Est-ce que le texte est ce qui est le plus important pour toi ? 

Quand j’ai fait mes premiers concerts, j’avais l’habitude d’écrire un petit poème que je récitais à la façon d’un slam, à la moitié du concert. J’aimais beaucoup l’énergie que ça donnait à la salle, c’était très intime. Il y a quelque chose de vraiment spécial dans le slam et dans le fait de raconter une histoire. Je pense que je vais reprendre cette tradition ! 

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Arlo Parks ©_sullman
As-tu certaines habitudes quand tu enregistres un album ? 

Je pense que je suis assez constante en ce qui concerne la phase créative. Je prends un certain temps au début à trouver l’inspiration et écrire. Puis je me rends en studio et je trouve les sonorités que je veux. Mais pour Ambiguous, c’est la première fois que je me suis dit “okay, je vais prendre quelques années où je ne fais rien à part de la musique. Je ne pars pas en tournée, je ne suis pas en mouvement”. J’avais une approche presque holistique. Tout ce que je lisais, tout ce que regardais, tout ça a nourri l’album alors que je me suis contentée de vivre. 

Est-ce que c’était naturel ou est-ce que tu as demandé à ne pas tourner pendant ces quelques années ?

Je travaillais sur mon troisième album et depuis mes 17 ans j’ai toujours été en mouvement. Et je pense que certains de mes albums préférés sont ceux où on sent qu’un univers a été construit autour d’eux. Même pour quelqu’un comme Sampha, ou dans le dernier album de Blood Orange, on sent qu’ils ont passé un temps énorme juste sur cet album. J’ai un peu voulu suivre leur exemple. 

C’est drôle en fait, parce que l’album bouge un peu plus, on peut plus facilement danser sur celui-ci que sur les précédents, alors que c’est justement à ce moment que je me suis posée et que j’ai arrêté de bouger. Enfin, j’ai surtout arrêté de faire ce qui n’apportait rien à l’album, à ma vie, à moi-même. C’était une période très importante.

Dans les thèmes de l’album, tu parles d’amour, de sentiments, de tristesse… Est-ce que ce sont les côtés négatifs de ces thèmes qui t’inspirent ? 

Oui, clairement ! En tant que parolière, j’ai toujours voulu trouver la vérité, écrire exactement ce que je ressens. Et c’est toujours quand je me trouve dans des périodes sombres, dans des moments assez négatifs. Je pense que les plus beaux moments que l’on vit sont souvent teintés de mélancolie. On peut toujours trouver un peu d’espoir, même dans les moments les plus difficiles. Alors j’essaie de mêler les deux dans mes textes. 

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Arlo Parks © _sullman
Est-ce que tu as déjà une idée de la façon dont tu vas présenter cet album sur scène ? 

Oui, on a déjà joué quelques concerts à la fin de l’année dernière. Mais quand j’ai écrit cet album, c’était juste Baird et moi. On voulait des samplers, une boîte à rythmes, pour vraiment faire ressortir les différences de rythmes sur scène. Mais ça a été un travail assez intéressant parce que je pense que je serai toujours la même personne sur scène. Je bouge pas mal, je flotte sur scène, je suis assez dynamique. 

Si je me souviens bien, il y a des moments très acoustiques pendant tes concerts… 

Oui, mais c’était très intéressant de mettre en scène les chansons comme je les ai pensées sur l’album. Mais je pense que, comme avec les albums de Frank Ocean, il y a des moments de pause, qui peuvent être très calmes, où ça peut être uniquement moi au piano ou à la guitare. Mais je pense qu’il est important de préciser que les chansons les plus calmes ne vont pas devenir des remix techno sur scène ! 

Tu parles du piano, est-ce que tu penses faire des versions acoustiques des chansons les plus rythmées ? 

Oui, complètement ! Par exemple, dans “South Seconds”, c’est simplement de la guitare, et je pourrai les rendre un peu plus dansantes sur scène. C’est quelque chose qui m’a toujours fascinée dans la musique électronique, les remixes ou la possibilité de retravailler une chanson, toutes les interprétations qu’on peut en faire. 

Est-ce qu’il y a une personne en particulier que tu aimerais voir remixer tes chansons ? 

Oh mon dieu, il y en a tellement ! J’adorerais travailler avec Jamie XX, Tracy Thorne d’Everything But the Girl ou Mount Kimbie. J’aimerais aussi faire quelque chose avec une autre chanteuse. Comme Robyn par exemple ! Ça serait génial qu’elle chante sur une de mes chansons. Réunir des personnes qui viennent de genres différents, j’adore ! 

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Arlo Parks © Joshua Gordon
Ton premier album, Collapsed in Sunbeams a reçu le célèbre Mercury Prize. Est-ce que ça t’a mis une certaine pression pour écrire la suite ? 

Pas vraiment, j’ai toujours voulu être une artiste avec une longue carrière. Donc j’ai pris le compliment, mais je m’en suis totalement détachée pour travailler sur mon second album, My Soft Machine. J’ai envie de faire des albums jusqu’à la fin de ma vie, donc il y en aura sûrement certains qui auront plus de succès que d’autres, mais je me suis déjà faite à cette idée. 

Mon premier album, je l’ai enregistré pendant la pandémie, donc je n’avais absolument aucune attente. Donc c’est vrai qu’il y avait un peu plus de pression pour le second album, mais ce n’était pas non plus une mauvaise chose ! Je suis toujours la même personne que j’étais à 15 ans, quand je composais toute seule dans mon coin.

Puisque tu te trouves à Los Angeles, est-ce qu’il y a des artistes, là-bas, avec qui tu aimerais travailler ?

Oui, déjà j’adorerais écrire pour d’autres artistes. J’aimerais aussi beaucoup travailler dans le cinéma, et Los Angeles est évidemment le cœur de cette industrie. J’adorerais composer la bande originale d’un film, et même écrire un scénario. 

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Arlo Parks © Alistar McVeigh
Est-ce que tu sais déjà avec quel réalisateur tu aimerais travailler ?

Il y en a tellement ! J’adorerais faire la BO d’un film de Sean Baker ou de Yórgos Lánthimos. Quelque chose qui soit un peu dérangeant et effrayant. Mais je pense que l’idéal serait de travailler avec un·e jeune réalisateur·ice et construire un partenariat au fil des films, un peu comme Jonny Greenwood de Radiohead et Paul Thomas Anderson. Ce serait vraiment quelque chose de spécial. 

“Floette”, qui clôt l’album, apporte un sentiment d’espoir après des chansons plus mélancoliques. Est-ce que tu t’es sentie plus heureuse, plus légère, en composant Ambiguous Desire qu’en écrivant les albums précédents ?

Je dirais que oui. J’ai composé cet album en ayant un peu plus confiance en moi. Je voulais que les gens sentent que la boucle était bouclée, qu’il y avait une certaine maturité, une acceptation du changement et surtout de soi. J’espère qu’en écoutant cet album, les gens pourront ressentir la même chose. 

Par Lucyle Espieussas