DJ Pone fêtera ses 30 ans de carrière à la Maroquinerie le 21 mai prochain. En attendant, il sort Bass Culture, une mixtape mêlant boom-bap, scratch, breaks et bass music. Un « retour aux racines » pour l’amoureux du graffiti, des platines et du train. Rencontre.  

Un numéro inconnu s’affiche, DJ Pone à l’appareil. “Ouais c’est Pone, je suis au café à l’angle depuis un petit bout de temps donc je me demandais là si on pouvait commencer”. Thomas Parent arrive seul, directement de Marseille où il vit depuis quelques années. Casque sur la nuque, sac à dos sur une épaule, il parle tout de suite, sans rupture, à peine le temps de faire couler un café et de lancer l’enregistrement. Subventions culturelles coupées, récupération politique autour de la mort de Quentin Deranque, montée de l’extrême droite, le climat actuel l’inquiète. “Maintenant tout le monde s’en fout de la politique”

Melting pot et vague hip-hop

Autant dire que ce n’est pas le cas de notre interlocuteur du jour. “Je viens de banlieue, du rap, je suis de gauche, normal que tout cela m’impacte”. L’homme a grandi à Meaux, en Seine-et-Marne. À l’image de plein d’autres, cette petite ville de banlieue parisienne se prend de plein fouet la vague hip-hop dans les années 1990. Avec une particularité selon Pone, le mélange entre différentes chapelles. « Il y avait des gens de divers origines, de divers milieux, un groupe de punk, une émission de rap, un groupe d’hardcore, des sportifs de boxe thaï. Tout le monde était mélangé. » À l’époque, un homme s’impose comme la figure de proue de cette scène hip-hop et l’un de ses traits d’union : DJ Damage. Il anime une émission de la radio locale RM7. 

Celui-ci met le futur DJ Pone, d’à peine 14 ans à l’époque, aux platines. Il lui apprend à scratcher et construit sa culture musicale. “Lilian m’a mis sur le droit chemin, il m’a fait découvrir A Tribe Called Quest, The Pharcyde, Native Tongues, les trucs cool, bien jazz”, se souvient le DJ avant d’ajouter en souriant “Mais moi, je suis quand même un mec qui aime bien les trucs vénères”. Rappelons que Thomas Parent a grandi avec Bérurier Noir, groupe de punk hardcore qui emmerdait le Front National, Cypress Hill, les Beastie Boys. Puis, a bâti sa carrière auprès de Svinkels, Triptik et de la Scred Connexion. 

« J’ai du mal à produire de la musique agressive »

Pourtant, DJ Pone compose de la musique plutôt douce. Il suffit de se plonger dans Bass Culture, son nouveau disque construit comme une mixtape, mais pourtant présenté comme un EP de 10 titres — loi du streaming oblige —, pour s’en rendre compte. Production inconsciente, contraste volontaire ? Il sourit quand on lui pose la question. Sans doute ne sommes-nous pas les premiers à lui avoir fait la remarque. “J’ai du mal à produire de la musique agressive. Je peux paraître hyper nerveux au premier aspect et c’est vrai que je n’ai pas une réputation de mec “peace and love”, mais au fond de moi je crois que j’aime bien quand c’est calme. De plus en plus en tout cas”

DJ Pone © DR
DJ Pone © DR

Il prend pour exemple “Play the Right Song”, son émission mensuelle sur Radio Grenouille, une radio associative implantée dans la Friche la Belle de Mai à Marseille, où les longues intros sans beats côtoient des mélodies “chelous” et certains standards comme Notorious B.I.G. “En soirée, je me sens parfois obligé de devoir mettre des bangers pour enflammer le moment ce qui peut parfois me frustrer. Alors que là, puisqu’il n’y a personne, je fais ce que je veux.”

Retour aux racines

Bass Culture a été réalisé de la même manière que ses sets radiophoniques, avec une liberté artistique similaire. Des morceaux allant du boom-bap à de la pure bass music, sans durée de temps délimitée, reliés entre eux par des scratchs. “Un retour aux racines”, résume l’artiste. Ce premier volet — le DJ aimerait en faire une série — est une référence à DJ Shadow et Q-Bert, lorsque le second remixait les morceaux du premier dans un “megamix”. “Quand c’est sorti (en 1997), tout le monde est mort sur place. T’avais des instrumentales de Shadow que tu kiffais puis un scratch qui défonçait tout. Je pense qu’inconsciemment ça a joué, il y a toujours un moment où tu vas refaire des trucs qui sont quelque part dans ta tête”. 

Le titre du disque vient également de tous ces éléments enracinés dans la mémoire du DJ. Ça vient d’un livre de Lloyd Bradley sur l’histoire des sound systems jamaïcains que l’on lui a offert, ou encore de la basse, son instrument préféré même s’il ne sait pas en jouer, et surtout la base (sans mauvais jeu de mots) de sa musique. Puis, tout simplement, ça rendait bien à l’écrit. “Je recopie souvent plusieurs fois les titres de mes morceaux à la main, si ça me parle je garde”. On s’étonne de cette passion pour la calligraphie, puis on se rappelle que l’artiste fait du graffiti depuis ses 11 ans. “Ce sont des embrouilles avec mon fils parce que je bousille ses feutres assez rapidement. Les feutres, les pointes biseautées, ça me fait kiffer”

Pas de carte grand voyageur

Impossible de ne pas évoquer également, à l’écoute de Bass Culture, son ancienne vie de turntablist où il écumait les compétitions de scratch et deejaying. Au sein du collectif Double H d’abord. Puis, avecBirdy Nam Nam, son ancien groupe constitué de Crazy B, Killer Mike et DJ Need, où il popularise la « scratch music » en France et devient même champion du monde DMC (Disco Mix Club) en 2002. Une période pas toujours évidente. “Cela m’a permis de devenir très bon techniquement, mais c’est quelque chose qui me stressait beaucoup. J’avais du mal à tenir la pression, quand tu es un rookie et que tu bats Cut Killer à 18 ans, tu deviens un peu l’homme à abattre. J’ai pu passer des championnats à me faire siffler et insulter”.

DJ Pone © Gianni Giardinelli
DJ Pone © Gianni Giardinelli

En 2014, le DJ se lance en solo. Il publie Erratic Impulses, son premier EP sur le label de Pedro Winter, Ed Banger. Un quatre titres plus orienté vers la musique électronique que le hip-hop. Une envie de mélanger les genres qui se confirmera avec Radiant, premier album sorti en 2016 et produit avec Superpoze, puis 1978, condensé de toutes ses influences. Malgré ses orientations dans la production, l’artiste reconnaît rester un “mec du collage” et ne pas être un fou de technique. Ici, pas de super studio avec différents claviers et instruments premier cri, non un simple ordinateur, un casque et souvent un train. “Je pense que 98% de ce que je fais en musique, des playlists à la création de son, démarre dans un train puis est finalisé ailleurs. Pourtant je n’ai pas même pas de carte grand voyageur”. 

30 ans de carrière

Cette année, DJ Pone fêtera ses 30 ans de carrière. Comment a-t-il fixé son début ? Lorsqu’il est monté la première fois sur scène, en demi-finale du championnat DMC à Lille en 1996. Pour célébrer ces trois décennies, il se produira à la Maroquinerie, le 21 mai prochain. Sans révéler de noms, il confirme la présence d’invités, “si les gens me connaissent un peu, je pense qu’ils peuvent trouver”. On imagine peut-être la Scred Connexion, Triptik mais aussi Gringe dont il a assuré la tournée. En bref, une grande fête avec des influences et générations différentes pour un mec qui a aussi bien cotoyé les Casseurs Flowters, Cut Killer, l’Entourage, Jeanne Added et Justice. On lui fait remarquer qu’il est souvent sur les photos. 

« Ça me touche. Je me souviens d’une journaliste qui faisait un livre sur le label Ed Banger (Julia Pialat, Ed Banger Records, une histoire des musiques électroniques françaises). Elle me disait que mon nom revenait souvent à chaque conversation » se souvient-il sincèrement ému. Après la Maroquinerie, la fin ? Le DJ rassure directement. “C’est pas le jubilé d’un footballeur qui dit“après c’est fini”, ce sont mes 30 ans de carrière et j’ai juste envie de faire une date qui fasse plaisir à tout le monde”. Au bout d’une heure, l’entretien se termine. DJ Pone repart justement en train. Pour le trajet, il emporte quelques magazines avec lui. Sur la couverture de l’un d’entre eux, Donald Trump. “Cette p*te”, vocifère Pone. L’intéressé appréciera.