Story : Back From The Grave, les contes de la crypte

Fon­da­teur du label Crypt Records, Tim War­ren est le respon­s­able de l’infernale col­lec­tion Back From The Grave, qui rassem­ble les sin­gles les plus sauvages de la “pre­mière ère punk”, quand, au milieu des six­ties, des gamins de l’Amérique pro­fonde se sont pris pour Mick Jag­ger, Kei­th Richards, Pete Town­shend ou Ray Davies. Ren­con­tre. 

Joe Bradley, le bat­teur des Black Lips, con­fi­ait il y a peu que, “de toutes les se?ries de com­pi­la­tions garage six­ties, Back From The Grave est celle que je pre?fe?re”. Rien d’e?tonnant, puisque beau­coup plus que Nuggets et encore plus que la se?rie Peb­bles, Back From The Grave com­pile les rarete?s les plus pri­maires et les plus jouis­sives enregistre?es dans les garages ame?ricains entre (pour l’essentiel) 1964 et 1966. Il faut e?couter le “Psy­cho” des Swamp Rats (Penn­syl­vanie) ou le “Wild Man” des Tam­rons (Car­o­line du Nord), que leurs colle?gues sud­istes des Black Lips ont repris pen­dant longtemps, pour mesur­er l’e?tendue des de?ga?ts. La se?rie de dix com­pi­la­tions se dis­tingue aus­si par ses joyeuses pochettes re?alise?es dans l’esprit des EC Comics, en par­ti­c­uli­er des Con­tes de la crypte. Sub­tiles, elles met­tent en sce?ne des morts‐vivants et autres e?mules de Vam­pi­ra qui sur­gis­sent d’outre-garage pour mas­sacr­er cadres exe?cutifs de majors du disque et stars de la pop et du rock main­stream (Flea des Red Hot Chili Pep­pers et Slash, ex‐Guns ’N Ros­es, font par­tie des condamne?s du vol­ume 10).

OUTSIDERS

Passeport de Tim Warren, 1983L’ide?e de ces com­pi­la­tions nai?t a? Amherst, Mass­a­chu­setts, a? la fin des anne?es 70, dans le cerveau de Tim War­ren, aujourd’hui a?ge? de 55 ans: “J’e?tais branche? punk rock, les Ramones et en par­ti­c­uli­er les Cramps (qui ont repris le “Stry­chine” des Son­ics sur leur pre­mier album, en 1980, ndr). J’aimais leur logique ‘plus c’est obscur, mieux c’est’ ! (rire mani­aque) J’avais achete? Nuggets en octo­bre 1978, mais  j’avais  trou­ve?  c?a  juste  OK parce  qu’il  y  avait  trop  de  trucs  pop  dessus.  Par  con­tre,  en  fe?vrier  1979,  j’ai mis la  main  sur  les  deux  pre­miers  vol­umes  de  Peb­bles,  c’e?tait  mon  salaire  pour six heures  de  boulot dans un mag­a­sin de dis­ques ! La?, j’ai comple?tement flashe? ! La pochette avec  les  e?pingles  qui  sor­taient  de  la  te?te  du  mec,  les  notes  de  pochette et  la musique,  c’e?tait  un  monde  comple?tement  nou­veau !  Comme il e?tait indique? que cer­tains de ces dis­ques n’existaient qu’en  un  ou  deux  exem­plaires,  je  me  suis  re?signe? a?  ne  jamais  pou­voir  met­tre la main sur les orig­in­aux.” Peu de temps apre?s pour­tant, Bil­ly Miller, le chanteur des Zan­tees et coe?diteur du ge?nial fanzine Kicks avec Miri­am Lin­na, la premie?re bat­teuse des Cramps, informe Tim qu’un des auteurs de Peb­bles va met­tre en vente un stock de bons dis­ques garage a? des prix de?cents. “J’ai rec?u une liste et je suis devenu FOU !”, se rappelle‐t‐il.

Le ver est dans le fruit et il rejoint le petit monde des con­nais­seurs qui e?cument les bro­cantes et les bacs a? sol­des des dis­quaires a? la recherche de ver­sions incon­nues de “Glo­ria”. Il se rend tous les mois en Penn­syl­vanie pour acheter des sin­gles a? Jim Atwood, l’auteur des com­pi­la­tions Off  The  Wall (autre se?rie pionnie?re). “Il me  pas­sait  des dis­ques que  per­son­ne  n’avait  jamais  enten­dus !  J’e?changeais  aus­si  des  cas­settes avec  Greg Pre­vost, le chanteur des Chester­field  Kings (groupe de revival garage du New Jer­sey, ndr). J’apprenais…” De bonnes a?mes habitue?es au rock grand pub­lic pour­ront le?gitimement s’e?tonner qu’on puisse e?prouver une telle pas­sion pour une musique aus­si prim­i­tive, voire indi­gente, que le punk six­ties. War­ren explique: “Il ne s’agit pas de sno­bisme musi­cal mais du fait  que plus les groupes sont barre?s et rejete?s, plus j’ai envie de  les aimer. Prenons The Keg­gs (du Michi­gan, ndlr) : ils e?taient  siffle?s et hai?s par les autres lyce?ens. Et bien, c?a me donne envie de les aimer encore plus ! Ils  nous par­laient parce  que,  nous  aus­si, on e?tait des out­siders qui n’aimaient pas les joueurs de foot, les pom‐pom girls, le sport. On aimait juste le punk rock, et le punk six­ties est son com­pagnon par­fait !”

PASSAGE A? L’ACTE

En 1983, War­ren fran­chit le pas : de col­lec­tion­neur, il devient com­pi­la­teur et pub­lie le pre­mier Back From The Grave, en glo­rieux vinyle e?videmment. “C’e?tait un disque pirate. Je ne  con­nais­sais  rien  des  groupes  et  j’avais e?crit  des  notes  de  pochettes  bidon. Arrive?  au  vol­ume 3,  je  me  suis  dit  que  j’en  avais  assez :  je  voulais trou­ver  des pho­tos  des  groupes,  racon­ter  leur his­toire,  les  ren­con­tr­er  et  les  pay­er !”  Un avo­cat lui con­seille de se ren­dre a? Wash­ing­ton, pour con­sul­ter la Bibliothe?que du Congre?s. “75 % des dis­ques enregistre?s dans les anne?es 60 y sont inscrits. J’y suis alle? avec une liste de  200  chan­sons  et  j’ai  fait  des  recherch­es. Bon,  quand  une  chan­son s’appelle ‘I Love You’, c’est mis­sion impos­si­ble parce  que  des  mil­liers  de morceaux por­tent  ce nom,  mais  quand  elle  a  un  titre  bizarre genre  ‘My  World  Is  Upside  Down’,  c?a devient  plus facile.  J’ai  note?  les  noms  des  auteurs  et  leurs adress­es et j’ai tra­verse? la rue, parce que juste en face, il y a  une autre bibliothe?que ou? sont entrepose?s tous les annu­aires te?le?phoniques des six­ties !”

Tel un Sher­lock Holmes garage, War­ren peut de?sormais men­er l’enque?te. Un a? un, il appelle les mem­bres des groupes. “Sou­vent, les types croy­aient que j’e?tais un vieux pote de lyce?e qui leur fai­sait une vanne. Ils ne pou­vaient pas croire que quelqu’un puisse les appel­er pour leur par­ler de ces dis­ques vieux de 20 ans, qui n’avaient e?te? tire?s qu’a? 200 exem­plaires ! Comme j’avais leur adresse, je leur envoy­ais un con­trat et un che?que de droits d’auteur. Je lais­sais pass­er une semaine et je les rap­pelais. Entre‐temps, ils avaient com­pris que je n’e?tais pas bidon ! Ensuite, je pre­nais rendez‐ vous avec eux et je pre­nais la route en espe?rant qu’ils aient des pho­tos et de bonnes anec­dotes a? me racon­ter !” 

War­ren entame alors un pe?riple qui l’emme?ne sur les petites routes du Mid­west: Michi­gan, Ohio, Indi­ana, Illi­nois… Plus de 30 ans apre?s les de?buts de Crypt Records, il a de nou­veau effectue? un road trip pour ren­con­tr­er les groupes des vol­umes 9 et 10 qui vien­nent de sor­tir. “Je ne posse?de que trois des trente dis­ques qui y fig­urent. Avec d’autres col­lec­tion­neurs, on a fait une sorte d’effort social­iste en met­tant nos dis­ques en com­mun pour les sor­tir de l’oubli ! Apre?s, j’ai repris la route. Comme je n’avais pas d’argent, je dor­mais dans ma voiture sur des park­ings de super­marche?. Je me payais un motel tous les six jours pour pren­dre une douche ! Au final, cette his­toire m’a quand me?me cou?te? 10 000 dol­lars.”

 
POSITION DU MISSIONNAIRE

En plus d’e?tre un arche?ologue e?s garage, Tim War­ren est aus­si une sorte de mis­sion­naire du punk: “Je voulais influ­encer les gamins, qu’ils ail­lent du punk vers le garage pluto?t que vers le me?tal. Je cher­chais peut-e?tre a? influ­encer le monde de la me?me manie?re que les Cramps m’avaient influ­ence?. Avant de les e?couter, je ne savais pas qui e?taient War­ren Smith et Dwight Pullen (auteurs respec­tifs de “Ura­ni­um Rock” et “Sun­glass­es After Dark” repris­es par les Cramps, ndr) ! C’est aus­si pour branch­er les gamins keupons que j’ai fait ces pochettes roots sur lesquelles des pop stars sont guillotine?es, e?bouillante?es, etc. C’est une manie?re de dire : ‘Va te faire foutre Boy George ! On ne veut pas de ta pop de merde.’”

Pour War­ren, le punk ame?ricain des six­ties a e?te? tue? par la guerre du Viet­nam et la sor­tie de Sgt. Pepper’s Lone­ly Hearts Club Band des Bea­t­les en 1967, qui met a? la mode une musique plus e?labore?e que le r’n’b pri­mal des garag­istes. “La plu­part des groupes de rock’n’roll, de garage et de soul e?taient forme?s de pro­los. Comme ils n’allaient pas a? la fac, ils devaient aller au Viet­nam. Env­i­ron la moitie? des mecs qui jouaient dans des groupes, qu’ils soient noirs ou blancs, y ont e?te? envoye?s alors que les rich­es des grandes villes n’y sont pas alle?s, comme George W. Bush. En plus, les gou?ts des e?tudiants des class­es aise?es des grandes villes e?taient forme?s pour e?tre plus sophistique?s. C’est majori­taire­ment chez eux qu’ont e?te? recrute?s les groupes qui ont fini par jouer avec des vio­lons, des orchestres, toute cette merde post‐Sgt. Pepper’s qui s’est incruste?e dans la musique et qui lui a fait beau­coup de mal, je crois.” Me?me le rock psyche?de?lique ne trou­ve pas gra?ce aux yeux du puriste punko‐garage. “La psy­che­delia n’a jamais e?te? trop mon truc. Je n’ai jamais pris d’acide ! Il y a trop de mal­adies men­tales dans ma famille. Mon grand fre?re m’avait emmene? voir Wood­stock quand j’e?tais pre?-ado. Je n’ai vrai­ment pas aime?. Je pre?fe?re e?couter un disque de r’n’b black de 1964 pluto?t qu’un disque hip­pie de 1968 !”


Tim Warren, 1982En paralle?le a? sa se?rie phare, Tim War­ren pub­lie sur son label une kyrielle de com­pi­la­tions six­ties ou fifties, le cat­a­logue Crypt Records rassem­blant de?sormais pas moins de 140 re?fe?rences. Le revival punk six­ties des anne?es 80 et la richesse de la sce?ne ne?o-garage de la Co?te Est et du Mid­west l’incitent a? sign­er des groupes mod­ernes, dont les excel­lents Raunch Hands et les quasi-de?butants (a? l’e?poque) Jon Spencer Blues Explo­sion. “Je m’y suis mis en 1988 et j’en ai sor­ti pen­dant dix ans. Le pre­mier e?tait DMZ, devenu ensuite les Lyres. Comme presque per­son­ne ne voulait ven­dre les groupes mod­ernes que j’e?ditais, j’ai ouvert une bou­tique a? Ham­bourg, Cool And Crazy (War­ren vit en Alle­magne, ndlr). Je fai­sais tourn­er nos groupes en Europe pen­dant deux mois. J’ai organ­ise? trente‐trois tourne?es en dix ans, ce qui fait 1 800 con­certs ! Dix ans a? per­dre de l’argent.” Le garage con­nais­sant un nou­v­el engoue­ment, on demande a? War­ren ce qu’il pense de ses loin­tains he?ritiers cal­i­forniens du label Burg­er Records, un peu bom­barde? e?tendard de l’actuel revival garag­iste. “Je sais qu’ils sont tre?s pop­u­laires mais ils font des cas­settes et c?a ne me branche pas. Moi, j’aime le vinyle !”

(Olivi­er Richard)

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