Faire la fête en plein air alors que le thermomètre peut descendre sous la barre des -40°C, voilà tout le concept d’Igloofest. Quatre week-ends durant, le festival le plus froid du monde réchauffe les nuits glaciales de l’hiver montréalais, avec un line-up qui s’inscrit dans la tradition du célèbre Piknic Électronik. Arrivée à sa majorité, cette illustration du savoir-faire culturel québécois est sur le point de s’exporter pour la première fois au Canada anglophone. En attendant, on est allé prendre la température là où tout a commencé.

ParJulien Duez

L’humour québécois, c’est quand un Montréalais dit à un Français tout juste débarqué de l’Hexagone qu’il fait « chaud » alors le thermomètre affiche 15 degrés sous zéro. En même temps, le lendemain, alors que le week-end vient tout juste de commencer et que le collectif Teletech enchaîne les sets de hard techno sur la scène principale d’Igloofest, la température est passée sous la barre des -20. 

Pour ne rien arranger, un vent polaire souffle méchamment sur le Vieux-Port de Montréal, apportant avec lui une neige qui ne s’arrêtera pas de tomber avant le lundi suivant. « Si tu veux te réchauffer, tu n’as pas le choix : il faut danser, prévient une organisatrice. Idéalement au milieu de la foule, là-bas, tu auras même une chance de retrouver des températures positives ! » 

Igloofest 2026 MTL MADEON - Dominic Courchesne - @Coursh-127
© Dominic Courchesne

Un coup d’œil rapide sur la foule de 12 000 personnes suffit pour comprendre que les fêtards de tous les âges connaissent la marche à suivre pour survivre au « festival de musique le plus froid du monde », comme le présente son co-fondateur Nicolas Cournoyer. 

Lancé en 2007, Igloofest est un événement unique en son genre. Sa mission : sortir la nuit montréalaise de sa torpeur pendant la période la plus caillante de l’année. « Il faut savoir qu’au Québec, l’hiver commence généralement à la mi-novembre et peut durer jusqu’au début du mois d’avril », décrit Sophie, une jeune tatoueuse qui a travaillé comme agente de sécurité pendant plusieurs éditions de « l’Igloo », où elle revient chaque année, presque mécaniquement, tant ce festival organisé sur quatre « fins de semaine », en bon français, « permet de sortir de chez soi, de rencontrer du monde et de combattre la déprime hivernale en faisant la fête ».

Un catalyseur pas comme les autres

« Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver », chantait le poète Gilles Vigneault en 1965. S’il est vrai qu’il fait partie de l’ADN des Québécois, cela ne signifie pas pour autant que ces derniers le vivent tous avec le même enthousiasme. « Si tu restes encabané chez toi tout l’hiver, tu deviens fou », jure Nicolas Cournoyer, qui voit Igloofest « comme un catalyseur de la reprise des activités culturelles hivernales à Montréal.Avant nous, il y avait le Carnaval de Québec et la Fête des neiges, mais ce sont des événements essentiellement familiaux. Nous, ce qu’on voulait, c’était retrouver les ingrédients du succès de Piknic Électronik. » 

Igloofest Jeudi 15 - Dominic Courchesne - @Coursh-25
© Dominic Courchesne

Créés en 2003, ces DJ sets en plein air qui animent toute la belle saison ont contribué à la démocratisation et l’acceptation des musiques électroniques par le grand public montréalais en les sortant des clubs undergrounds où elles étaient enfermées. Igloofest peut donc s’apparenter à sa version hivernale en en reprenant les deux ingrédients phares : un line-up soigneusement sélectionné (parmi les noms qui se sont produits au cours des 12 soirées de cette année, on a aperçu The Blaze, Hamza, DJ Snake, A-Trak, Lost Frequencies, Elderwood ou encore DJ Seinfeld) et, on l’aura compris, le choix délibéré d’organiser cette teuf géante à ciel ouvert.

Seulement voilà : un festival basé sur l’idée de se dandiner par -20 degrés de moyenne (un record atteint lors de l’édition 2026) nécessite « de prendre en compte tout un tas de paramètres qu’on ne va pas retrouver lors d’un événement classique », dixit Stéphanie Cléroux, directrice des services de production chez Multicolore, la société organisatrice de Piknic et d’Igloo. 

Ainsi le montage commence-t-il un mois avant la première soirée et mobilise plus d’une centaine de personnes. On ne dirait pas comme ça, mais c’est énorme. « Dans notre calendrier, on prévoit toujours une journée off pour faire face aux caprices de la météo. Le problème, c’est qu’on ne sait jamais quand elle peut tomber, ajoute Stéphanie. Cette année, c’était au début, quand les vents étaient trop puissants pour qu’on puisse bosser avec la grue. » Celle qui bossait avant pour le compte du Cirque du soleil – dont le chapiteau remplace les deux scènes du festoche sur le quai Jacques-Cartier au retour des beaux jours – avoue que « pour éviter de devenir cinglé à cause des conditions extrêmes, on se lève le matin sans regarder le temps qu’il fait et on part directement bosser ».

Igloofest 2026 MTL MADEON - Dominic Courchesne - @Coursh-126
© Dominic Courchesne

Détails cachés

En se baladant sur le site, on ne remarque pas les autres petits détails qui font la différence, comme les chemins de câbles aériens pour éviter que ceux-ci ne soient pris dans la glace, ou le fait que le matériel soit alimenté 24h sur 24 afin de l’empêcher de tomber en rade en cas de redémarrage. « Si on ajoute le fait que chaque scène est équipée de chauffages d’appoint qui permettent aux DJs de pouvoir mixer sans avoir les mains gelées, c’est sûr que ça représente un certain coût énergétique, concède la dirprod’. Cela dit, à Montréal, on a la chance d’avoir l’hydroélectricité produite par les barrages du Nord québécois et qui fournit 80% des besoins d’Igloofest à l’heure actuelle. Mais au vu de notre démarche écoresponsable, on ambitionne d’atteindre les 100% d’ici quelques années ». 

La dernière précaution à prendre concerne les artistes eux-mêmes. Les exemples de DJs débarquant à Montréal sans mesurer les conditions dans lesquelles ils s’apprêtent à jouer ne manquent pas. « Tout notre matériel est conçu pour résister à des températures inférieures à -30 degrés, mais ce n’est pas forcément le cas de l’ordi d’un musicien qui débarque pour la première fois en provenance de Miami, se marre Stéphanie. Heureusement pour eux, on en a toujours un stock en réserve, ainsi que des vêtements chauds, au cas où ils n’auraient pas prévu une tenue adaptée ». 

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© by.rabz

« Il n’y a pas de mauvaise météo, que des mauvais choix vestimentaires »       

Bien emmitouflé dans sa combinaison intégrale par-dessus laquelle il a enfilé un chandail de hockey commémoratif de la quinzième édition d’Igloofest, le vétéran Nicolas Cournoyer en remet une couche : « Certains participants veulent tellement avoir l’air stylés qu’ils se ramènent en Converse ! En plein hiver ! À Montréal ! Mais c’est du délire ! » D’autant plus qu’il est possible d’avoir un outfit qui détonne, même par des températures négatives. 

Ici, l’accessoire-star est incontestablement la combinaison de ski une pièce. Plus elle est rétro et plus ses couleurs sont criardes, mieux c’est. L’inconvénient, c’est que les fripes montréalaises tombent rapidement en rupture de stock pendant la saison et que les rares modèles restants coûtent les yeux de la tête.

Mais pas besoin d’en faire des tonnes non plus. Une bonne parka, un pantalon étanche, de grosses chaussettes et une paire de bottines fourrées font amplement l’affaire (sans oublier la « tuque » et de bons gants) pour tenir entre l’ouverture des portes (19h30) et leur fermeture (à 23h ou 00h30, peu avant le dernier métro). « On est particulièrement vigilants à l’entrée et on ne laissera pas entrer quelqu’un qui est vêtu trop légèrement », promet « Nic », grand adepte du « safety first », à l’image du protocole d’urgence du festival prêt à faire face à toute situation climatique extrême. 

Igloofest Jeudi 15 - Dominic Courchesne - @Coursh-177
© Dominic Courchesne

Cela dit, « en 18 ans d’existence, on n’a jamais annulé une seule soirée », se félicite celui qui tient minutieusement un relevé des températures ressenties. Record de l’édition 2026 : -43 degrés, bravés par plus de 2500 fêtards. « Le seul facteur contre lequel on ne peut pas lutter, c’est le vent, tempère le cofondateur. S’il est trop fort, on n’aura pas le droit d’ouvrir les portes parce que tout objet peut devenir un projectile. Fort heureusement, ça ne s’est encore jamais produit. »

Aujourd’hui le Canada, demain le monde ?

Victime de son succès, Igloofest connaît depuis quelques années des déclinaisons régionales dans les villes de Québec et Gatineau. Au mois de mars, il posera ses valises pour la première fois en dehors de la Belle Province, dans la ville anglophone d’Edmonton, à 4 heures d’avion de ses bases originelles. « Aller en Alberta, c’était la suite logique de l’évolution du festival. Là-bas, il fait encore plus froid qu’au Québec, Edmonton est une ville étudiante et il y a une forte demande pour ce genre d’événements culturels », pose Nicolas Cournoyer, avant de préciser qu’il n’est pas « en mission pour représenter le Québec et son folklore avec le sirop d’érable et la poutine. Ce qu’on exporte, c’est un savoir-faire qui existe depuis plus de deux décennies. » 

Dit autrement, chaque succursale a une identité propre. Et selon Stéphanie Cléroux, le concept aurait toutes ses chances de s’imposer à l’international. Et pourquoi pas à Paris ? « C’est vrai que, chez vous en France, l’hiver n’est pas aussi rude qu’ici, mais la déprime hivernale est malheureusement universelle, analyse-t-elle. Faire la fête en plein air à cette période de l’année, c’est contre-intuitif au départ. Mais nous, on a réussi à le normaliser et je n’y vois que des conséquences positives. » Difficile cependant d’imaginer poser une sono pour fêter le demi-centimètre de neige qui tombe annuellement sur la capitale. Mais qu’importe, à Montréal l’hiver est une expérience quasi-exotique qui vaut bien d’y programmer une visite. En plus, on n’est jamais aussi bien servi qu’à la source.