L’artiste canadienne revient avec at my softest, i am most dangerous, un titre oxymorique à l’image de cet album, solaire et morbide. Rencontre.
Kombucha, club Maté et bonne humeur : le trio gagnant de Mélissa Laveaux pour apaiser la nervosité avant de monter sur la scène de la Gaîté Lyrique. Ce 5 mai 2026, l’artiste canadienne, a électrisé la salle avec un show de deux heures, conclu par la prouesse folle de faire hurler 600 Parisiens — c’était sur “Half a Wizard, Half a Witch” et il fallait y être. Elle y a joué son dernier album, at my softest, i am most dangerous, (“plus je suis douce, plus je suis dangereuse”), comprendre : la vulnérabilité est une force et ne met pas ceux qui s’y autorisent à la merci des autres.
Plus autobiographique que ses précédents albums, la chanteuse y conte, en anglais et en créole haïtien, ses expériences vécues avec la mort, thème devenu une obsession depuis son diagnostic de sclérose en plaques, il y a trois ans. Un disque aux textes parfois sombres, mais à la musique toujours puissante et enivrante. Joyeuse également, à l’image de son autrice au rire communicatif, à l’autodérision constante et aux anglicismes nombreux — nationalité canadienne oblige. Entre ses répétitions et la préparation de rhum arrangé pour son groupe, la chanteuse a répondu aux questions de Tsugi. Rencontre.
Comment te sens-tu un mois après la sortie de l’album ?
Ça fait un mois que l’album est sorti, et c’est un peu un marathon. Il y a beaucoup d’interviews, ce qui est bien, il y a une vraie attention autour du projet. Dans le même temps, j’ai l’impression que, pour les gens, ça reste encore flou, un peu mystérieux. C’est un sujet troublant, donc souvent ils ne savent pas trop comment l’aborder. Soit ils arrivent avec des angles « Mélissa tient le coup avec le vaudou », soit avec l’aspect « Mélissa la survivante »(rires).
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Chaque média a sa propre approche, ce qui est assez drôle parce qu’en lisant les articles, j’ai l’impression d’être mille personnes différentes alors que c’est toujours la même histoire (rires). C’est à la fois amusant et un peu vertigineux. Cela fait longtemps que je protège ces histoires qui font partie de mon matrimoine personnel, et, tout à coup, je me retrouve à les « vendre ».
C’est ton travail le plus autobiographique. Qu’est-ce qui t’a poussé à emprunter cette voie ?
L’urgence de la fin. Je suis atteinte d’une maladie pour laquelle je ne sais pas exactement quand je vais perdre l’usage de mes jambes, de la parole ou des mains. Avec la sclérose en plaques, certains perdent la vue, la diction, tout peut partir éventuellement. Comme je vis dans l’urgence de ne pas savoir combien de temps je vais tenir sur scène, j’ai envie de réaliser autant de projets que possible avant que ce ne soit plus le cas (rires).
Cet album s’est-il créé dans l’urgence ?
Non, parce que je savais que, tant qu’il n’était pas publié, rien n’allait m’arriver. Après, maintenant que c’est fait, on va voir si tout dégringole d’un coup (rires). J’ai encore d’autres projets derrière, j’ai l’impression que je les enchaîne parce que ça m’oblige à être. À tenir ma parole envers moi-même. C’est comme si je n’avais pas fini de tout raconter. Quand ce sera le cas, les jambes, les mains pourront y aller, ce sera bon (rires). Mais là, ce n’est pas le cas, donc je négocie avec mon corps pour me laisser un peu de temps et d’espace.
Comment as-tu conçu cet album ?
J’ai commencé à composer l’album en avril 2024, au château de Monthelon. Ensuite, j’ai suivi une formation de permaculture en Ardèche, où j’ai emporté ma guitare. Je disposais de très peu de temps libre, mais c’est là que j’ai composé les interludes, en écrivant chaque morceau en moins d’une demi-heure. C’est une méthode qui fonctionne bien pour moi, car, avec mes troubles de l’attention, le fait d’avoir des contraintes strictes m’aide à mieux travailler.
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Par la suite, on m’a proposé de composer la bande originale d’un documentaire (Black Zombie de Maya Bedward, ndlr), et c’est ainsi qu’est née “Manman Brigitte”, qui s’intégrait parfaitement à l’univers de l’album.
Ce morceau a lancé la dynamique du projet ?
Cela n’avançait pas donc j’ai fini par me planifier des sessions en studio pour me forcer à composer. À partir de ce moment-là, j’ai écrit l’album en deux ou trois semaines : chez moi avec mon ami bassiste Sébastien Richelieu, parfois avec Lister Haussmann, ou seule chez Clémence Gabriel. Clémence était un peu ma “doula de chansons”(rires). Elle disait qu’elle venait écrire avec moi, mais, en réalité, comme une sage-femme, elle était surtout là pour accompagner les morceaux jusqu’à leur naissance (rires). Il y a même une maquette sur laquelle on entend un énorme claquement de porte de frigo, parce qu’elle était en train de cuisiner. Si je pouvais, je rajouterais ce son sur l’album (rires).

Sur chaque morceau, tu racontes un moment où tu t’es retrouvée en péril ou même face à la mort. Comment en es-tu venu à ce thème ?
En décembre 2019, j’ai commencé à rédiger un essai sur la naissance d’un corps qui est en train de mourir. Finalement, je me suis dit que ça devait être un album. Mais maintenant que ça l’est, je me dis que je devrais écrire l’essai.
Pourquoi ?
Il y a beaucoup d’histoires et je ne peux pas toutes les raconter en concert. Pour moi, il est important d’y entrer de manière posée, sans dramatisation. Quand on les lit dans un article, cela peut faire un peu sensationnaliste alors que ce n’est pas quelque chose de spectaculaire. C’est simplement un fait, ce qui s’est passé et mon ressenti par rapport à cela. Prendre le temps de parler de la manière dont j’ai somatisé ces expériences et de la façon dont j’ai réussi à les synthétiser en musique.
Ta sœur narre certains morceaux de l’album. Pourquoi as-tu fait ce choix ?
Je voulais vraiment que chaque chanson adopte le point de vue de quelqu’un. Il y a par exemple un morceau raconté du point de vue de ma mère : « The Hideout », qui parle de ma naissance et du fait qu’elle avait du mal à atteindre l’hôpital.
« No Noise », à l’inverse, est racontée du point de vue de ma sœur. À huit ans, elle est témoin de ce spectacle horrible de voir sa petite sœur de huit mois se prendre une poêlée d’huile sur le dos et la peau qui s’arrache avec. Je sais qu’elle se sent coupable, alors que, non seulement, elle n’est pas responsable de cela, mais, en plus, c’était un accident. Pour moi il était important d’avoir son point de vue, d’avoir le regard de celle qui observe.

Même si c’est un album autobiographique, tu voulais avoir des points de vue différents ?
Oui, l’exemple de cela est “Manman Brigitte”. C’est le point de vue d’une personne esclavagisée, travaillant sur un bateau, qui aspire à retrouver son corps, à ne pas être démembrée, déconnectée d’elle-même et déshumanisée par le travail esclavagiste. Cette déshumanisation est quelque chose qui nous touche encore aujourd’hui, en tant que corps noirs. Il y a toujours de l’esclavage moderne et des trafics de corps humain.
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C’est une histoire dont je suis l’héritière, à laquelle je me relie et à laquelle je fais référence. C’est aussi une manière de parler des violences médicales, du fait d’être une femme noire handicapée en France, en Occident. Certaines maladies nous touchent davantage et, pourtant, nous sommes rarement crues. Pour ce qui concerne mon diagnostic de sclérose en plaques, pendant plusieurs années j’ai signalé des symptômes, mais mon médecin ne jugeait pas pertinent de prescrire certains examens, jusqu’à ce que j’insiste.
Tu as invité Sophye Soliveau sur “The Hideout”. Comment la connexion s’est-elle faite ?
On a beaucoup d’amis en commun. J’observais son travail de loin et j’avais vraiment envie de l’avoir sur l’album. Je trouve sa voix magnifique, il y a quelque chose d’assez féérique dans son univers musical. Pour moi, elle est touchée par une fibre immatérielle, surréelle.
Je l’ai donc invitée sur “The Hideout”. En plus de ce morceau, on a également créé des chœurs afin d’imiter le son d’une ruche d’abeilles en me faisant faire plusieurs voix, ce qui était très fun.
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J’adore les gens qui ne sont pas seulement techniciens. Elle est très érudite, a fait le conservatoire, est extrêmement précise dans son travail. Mais c’est aussi quelqu’un qui joue en studio, qui expérimente, qui s’amuse. Parfois je trouve qu’il y a des gens qui ne “jouent” plus. Vers la fin de ma vie, c’est quelque chose qui me dérange. Moi j’aimerais jouer jusqu’à mon dernier jour.
La force de ta musique est de pouvoir nous faire danser sur des histoires tristes. Est-ce une volonté de ta part ?
J’aime bien cette contradiction entre une musique très joviale et un texte qui, lui, est horrible. Je suis un peu en retard sur le game, mais je viens de découvrir Slayyyter (rires), et je trouve ça tellement bien. C’est hyper joyeux dans le son, mais en même temps tellement colérique.
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Pour moi, c’est la meilleure manière d’exorciser ses démons : en tapant du pied. La vie ne va jamais dans un seul sens ; “everything is contradictory”(tout est contradictoire). Donc ça fait sens, pour moi, que tout ne match pas parfaitement. Et puis, je trouve qu’on cherche trop à jouer des violons parfois. Si j’écris des chansons, c’est aussi pour que les gens puissent danser dessus.

Au moment où on se parle, tu t’apprêtes à faire un concert ce soir à la Gaîté Lyrique. Est-ce que ta sclérose en plaques change le rapport que tu as avec la scène ?
Les concerts me fatiguent plus, donc on essaye de s’organiser pour que ce ne soit pas trop compliqué sur certaines périodes, comme quand j’enchaîne deux ou trois dates sur une semaine. Je suis entourée de gens hyper bienveillants qui réfléchissent vraiment à la manière dont je vais vivre la chose. J’aime beaucoup cela : on ne travaille ni dans l’urgence ni dans le manque en sachant qu’il y a une abondance de temps, de dates et de possibilités. Si on ne peut pas faire une date parce que je ne suis pas bien, alors on ne la fait pas.



























































