Polar Inertia vient de dévoiler π sur le label d’Anetha, Mama Told Ya. Ceux qui cultivent un mystère autour de leur identité, résistent, campent leur position et nous font vibrer depuis plus de quinze ans annoncent la fin d’une ère avec ce disque. Tsugi a voulu en savoir plus. 

En mars 2026, l’entité mystérieuse Polar Inertia dévoilait le chapitre final d’un projet débuté en 2010. Nommé π — oui, comme en mathématiques —, cet album prend le temps. On y retrouve des sonorités électroniques qui se déploient en tracks de 11 minutes, un sound design glacial et post-apocalyptique… En bref, ce projet a tout pour faire peur en 2026, face à une scène électronique fragmentée qui va de plus en plus vite. Rencontre.

π est censé être le dernier chapitre d’un projet commencé début 2010, pourriez-vous nous en dire un peu plus ?

Nous travaillions dès le départ sur une série en cinq chapitres, pensée comme un récit dont les titres étaient définis à l’avance. Chaque disque en révélait une séquence, par fragments successifs. Notamment à travers les interventions du narrateur, sous forme de pistes récurrentes de 3 minutes 14 : des zones de bascule, floues, où la progression se trouble sans jamais totalement se résoudre.

Pourquoi choisissez-vous de le clore des années après ?

Parce que nous sommes simplement arrivés au bout de ce mouvement. Il fallait le temps pour qu’il se stabilise et trouve sa forme. Nous sommes désormais en train d’en concevoir un nouveau.

Pourquoi choisissez-vous de terminer ce chapitre sur le label Mama Told Ya ?

Nous cultivons un certain plaisir à apparaître là où on ne nous attend pas. Mais au-delà de ça, le label, à travers Anetha, incarne une forme de pluralité et de complexité qui résonne avec notre vision : quelque chose d’ambigu, de mouvant, assez représentatif de l’état actuel du paysage musical. Leur engagement sur ce disque a été total, avec une liberté complète. Dans ce contexte, la collaboration s’est imposée naturellement.

Pourquoi avoir appelé ce dernier disque π, que se cache-t-il derrière ce titre énigmatique ?

PI est aussi l’acronyme de Polar Inertia ; c’était d’ailleurs le titre initial envisagé pour ce chapitre dès 2010. Le symbole π renvoie à une constante irrationnelle, une continuité infinie, une boucle qui ne se referme jamais. Il y a l’idée d’un cycle qui s’achève sans se fermer, d’un mouvement qui continue au-delà de son propre déploiement.

Quelle histoire avez-vous voulu raconter ?

Ce n’est pas une narration au sens classique. Plutôt un environnement, un paysage après l’événement. Quelque chose de diffus, où les causes ont disparu, mais où les traces persistent, résistent. Une mémoire fragmentée, instable, dans laquelle chacun reconstruit des trajectoires au sein de cette dérive.

En combien de temps l’avez-vous composé, quel en a été le processus créatif ?

La composition s’est étendue sur plusieurs années, par strates. Nous accumulons de la matière, puis nous la retravaillons dans le temps long, avec beaucoup de recul. Le processus consiste moins à ajouter qu’à retirer, filtrer, condenser la densité. Chaque élément sonore s’ajuste dans une matière instable, maintenue sous tension, dans des variations infimes.

Votre disque relate une atmosphère assez sombre, post-apocalyptique, glaciale… Quelles sont vos références culturelles ?

Sans vouloir faire de longues listes de références, l’inspiration vient beaucoup de ce qui nous entoure, de manière continue et diffuse : le monde tel qu’il se manifeste aujourd’hui, dans ses tensions, ses accélérations et ses zones de retrait. Une perception globale, atmosphérique, de ce qui circule, disparaît et résiste.

Aujourd’hui, dans cette société de l’instantané où tout va plus vite, vous choisissez de composer onze morceaux très longs. C’est important pour vous de prendre le temps ?

Oui. C’est essentiel pour développer la notion d’inertie. La répétition et les micro-variations texturales permettent de déplacer l’écoute, de la faire dériver progressivement. Une immersion lente dans une atmosphère qui se construit par strates et accumulation.

Est-ce que vous prévoyez de prendre le temps dans votre live également ? À quoi s’attendre quand on va voir un concert de Polar Inertia ?

C’est une transposition directe de notre esthétique dans l’espace : pression, densité, lumière, brouillard : le temps y est dilaté. Une immersion totale, une perte progressive des repères. Une saturation du visuel et du sonore, jusqu’à dissolution de la perception.

Après plus de 15 ans de carrière, que pensez-vous de l’évolution de la scène électronique ?

La scène s’est fortement accélérée et fragmentée. Les outils sont plus accessibles, mais cela produit aussi une certaine uniformisation des formes. Dans ce contexte, préserver un temps long de recherche, en dehors des logiques de flux, devient essentiel.

Dans ce monde où l’on peut être starifié en peu de temps, est-ce important pour vous de rester discrets sur vos identités ?

Oui. L’anonymat permet de recentrer l’attention sur l’expérience proposée. Il crée une distance qui laisse plus de place à la projection.

Comment fait-on pour rester fidèle à soi-même après 15 ans de carrière ?

La fidélité est une continuité dans l’exigence, en acceptant de ne pas suivre. Il s’agit de laisser le travail évoluer lentement, sans répondre aux attentes extérieures.

Quelque chose dont vous aimeriez parler que l’on n’a pas abordé ?

La notion d’inertie reste centrale pour nous — une résistance — π en est la forme la plus dense. Dans un environnement saturé, produire des formes qui tiennent dans la durée devient une position en soi.