À Morlaix depuis 1998, les équipes de Wart ont créé le rendez-vous à ne pas manquer : le festival Panoramas. Après des “Before Pano” dans toute la région, de Nantes à Brest, il est enfin temps de retrouver ce festival pointu, sa programmation d’une électronique radicale et son antre, une ancienne manufacture de tabac rénovée en centre culturel. Tsugi y était, on vous raconte.

On a tous et toutes rencontré un jour un Breton ou une Bretonne fier·ère de sa région (un·e Breton·ne, donc) qui nous a lancé un “la Bretagne, ça vous gagne”. Cet adage pourrait être celui du festival Panoramas. Pas par chauvinisme, mais pour la simple et bonne raison qu’une fois qu’on y a mis les pieds, il est dur de ne pas y retourner (mon cas, entre autres). Mais pour éviter tout semblant de paroles en l’air et embrasser la mission journalistique qui m’a conduite sur cette terre de teufs, mettons un peu de contexte.

Panoramas © lilydkb
Panoramas © lilydkb

Bienvenue à Morlaix

Morlaix, son mythique viaduc qui couronne la ville, sa place de la mairie entourée de restaurants et de bars, de belles éclaircies qui jouent à cache-cache entre quelques nuages… et la Manufacture (la Manu’ pour les intimes), où se logent un cinéma, une salle de spectacle, les bureaux de Wart et SURTOUT son festival annuel ! À peine sortie de la gare ferroviaire, on est accueillie par le lumineux sourire de notre runner. Pas de temps à perdre : le festival commence dans moins de deux heures. On file, en compagnie de Vladimir Cauchemar, dans les rues bouchées de Morlaix en direction des festivités, et on s’échauffe avec un petit blind test en écoutant Radio Nova.

Dans l’enceinte du site, bénévoles et salarié·es de Wart s’assurent que tout est prêt, tandis que le maire et les organisateurs font quelques discours pour déclarer en grande pompe l’ouverture de la 28e édition de Panoramas. Eddy Pierres, directeur de Wart, alerte sur les dangers de la proposition de loi passée à l’Assemblée contre les free parties. C’est officiel : on est bien au bon endroit.

Les nouveautés cette année ? Panoramas se dote de deux scènes à 360° (dans “La Cour” et “Le SEW”) pour une immersion dans le son afin de casser le mur entre artistes et festivaliers. Mais surtout, l’édition 2026 ouvre un espace permettant aux artistes émergent·es et aux nouveaux talents de venir se frotter au public endiablé du festival. Pour y participer, il fallait sa clé USB, un goût sûr pour la musique et l’envie de faire danser. Parmi la soixantaine de candidatures sur le site du festival, huit DJs ont été sélectionné·es pour occuper cette scène fraîchement baptisée PANORA’MIX (évidemment, vous avez la ref’…).

Tout est dit. Maintenant, on a juste un mot en bouche : “hâte”. En attendant le rugissement des premiers subs, on fait un petit tour avec Benjamin et Pierre, fidèles bénévoles prévention, entre les différentes scènes et espaces du festival. On entend les premières balances dans La Cour. On jette un œil curieux dans la salle du SEW. On traverse le Village, ses stands de friperie, de tatouages et de pose de strass dentaires. Au passage, on repère les meilleurs snacks pour ce soir. On admire aussi les superbes lasers dans la Galerie du Léon. Et, on croise celui qui ouvrira le bal, Rin La Dalle, partagé entre excitation et appréhension sur le chemin vers Le Jardin. Il nous partage en exclu’ quelques tracks house qu’il a prévues pour commencer en douceur avant de partir vers une techno hardgroove plus musclée. Un rapide test son, et il est 20 heures : le festival débute enfin !

Un premier début de soirée survitaminé

Les premiers mouv’ de danse apparaissent face au méticuleux set de Rin La Dalle. Une trentaine de minutes plus tard, une nouvelle scène s’ouvre et de petits groupes se dirigent vers le lieu où la rumeur dit qu’entre quelques notes gabber et de cold punk se cachent des majorettes. Surprise ? La rumeur est vraie. Alors que NORD//NOIR, duo féroce de Calais, chante que « le fascisme est dégueulasse », des majorettes sont au pas, en justaucorps couverts de strass, et tournoient autour de la scène. Entourés de deux grands masques grossissant leurs traits, Yann et Nico hurlent en rythme « je suis pas mort », le public non plus. Il est d’ailleurs plein de vie et de rage, prêt à taper du pied pour toute la suite de la soirée.

Toujours un peu troublée par l’expérience inoubliable de NORD//NOIR, aussi glaçante que tranchante, on aperçoit de l’autre côté de la cour une Carla Schmitt aussi ensorcelée qu’ensorcelante, qui réagit à chaque kick d’une techno galopante par une danse tout simplement hypnotique. Ailleurs, Lisa More entame son set sur du dubstep intransigeant (qui frôle la brostep). Les sourires fendent les visages pour ne plus les lâcher et des petits groupes de danse de tous âges se forment pour onduler sur ce rythme lancinant. Anne-Sophie, 53 ans, me confie son amour pour le festival, ses premiers crushes musicaux et m’assure que, finalement, pour faire la fête, il n’y a pas de question d’âge. Entre deux classiques de break, on révise nos classiques avec les remixes très bien vus de DJ Schnake. Un « Freed from Desire » twisté au galop d’une hard dance solaire suscite les premiers émois.

Deux nonnes, le pape et une tortue ninja

23 heures passées, on se rue vers Le Jardin pour aller voir le live de celles dont on nous a vanté les mérites depuis le début du festival : Jasmine not Jafar. Après quelques secondes à les voir manipuler avec minutie chacun des boutons de leur machine, nous sommes conquis par cette techno à leur image : solaire et en colère. À peine a-t-on le temps de jeter un œil dans le SEW pour voir l’eurodance pétillante de Die Klar que le set de Vladimir Cauchemar débute. Dans la foule, on dirait qu’il a invité ses sosies, eux aussi bien cachés derrière leur masque. Les transitions sont rapides, tout comme les petits sauts d’un public conquis. Sur le même créneau, Hortense de Beauharnais ne laisse pas en reste la foule, emportée par une hard techno incisive. On croise deux nonnes, le pape et une tortue ninja. Quel casting !

Face à ces basses effrénées, on part en quête de bouchons d’oreilles pour rencontrer les superbes bénévoles du stand prévention, à l’écoute de chaque problème et attentifs à chaque bobo. Sérum physiologique, serviettes hygiéniques, éthylotests, bouchons d’oreilles, capotes de verre… On se demandait presque ce qu’elles n’avaient pas !

Fin prêts, on découvre un Prada2000 la tête dans les nuages sur des kicks qui donnent envie de cogner le sol. On s’éclipse interviewer Lisa More tandis que BILLX et Le Son Vert entament des sets mordants, mi-hard dance, mi-hard techno. Cette très belle journée de festival se termine par la fougueuse frapcore de Von Bikräv et le hardstyle sans concession d’Eczodia. On rentre le sourire aux lèvres, admirant le viaduc illuminé de Morlaix, les jambes courbaturées… Jusqu’à glisser peu à peu dans les bras de Morphée.

Vélo et Dubadub Discothèque

Deuxième jour de festival et Morlaix est tout autant en fête que la veille. À la supérette, les festivaliers se préparent pour la soirée : “200g de pâtes chacun, quelques chips Brets et un pack de bières pour l’apéro”. Au bar Le Commerce, sur la place de la mairie, on se retrouve, on partage un premier verre et on profite d’un tout premier DJ-set. Après une petite balade de santé dans les nombreuses venelles de la ville (qui donne envie de commencer un mois sans tabac), on reprend le chemin de la Manufacture pour y retrouver les équipes de Stand High Patrol et Stand High Records. Au travers des subs du sound system de cet Dubadub Discothèque, on voit partir un convoi réuni pour faire vibrer tout Morlaix : le Panovélo.

On rencontre Antonin, qui travaille à la de la Maison des jeunes et de la culture (MJC),  au dispositif de musique actuelle. Il nous raconte qu’ils célèbre les 40 ans de la MJC de la ville pour Panoramas. Avec le soutien de l’association de réemploi Les Chiffonniers de la Joie et de Virage Commun, ils ont bidouillé des vélos électriques toute la semaine jusqu’à 30 minutes avant le départ. Ils se sont élancés en un joyeux concerto de sonnettes, accompagné de trois paires d’enceintes pour diffuser techno, funk, afrobeat, dub et punk. Antonin fait d’ailleurs une dédicace aux personnes qui ont participé à ce projet plein d’humains et d’amour : « Merci aux arcs-en-ciel qui nous ont gratifiés de leur présence. » Classe.

À Carantec, entre deux gouttes d’eau, un concert caché se prépare. Sur une belle pelouse entourée de quelques arbres, on y retrouve NTO. Moment suspendu : il laisse glisser une techno mélodique vaporeuse pour danser en douceur sur des kicks bien présents ou fermer les yeux, un rayon de soleil sur le visage, afin de se préparer au programme chargé de ce soir.

Illustration pour nto-lilydkb-16
Concert caché de NTO © lilydkb

« La jeunesse emmerde le Front National »

De retour sur le site du festival, les groupes d’amis se reforment et se retrouvent à coups de grands cris. On passe à côté d’un joueur de sifflet (et pourquoi pas), on lâche de premiers pas de danse avec Anne-Sophie devant le DJ-set de Fais Le Beau, puis on part en courant vers la salle du SEW où Planète Boum Boum brandit un mégaphone et lève le poing. À Panoramas, cette année, pas de place pour les fachos : les quelques personnes aux torses nus se font vite rhabiller et quatre des membres du collectif félicitent la salle d’être un super public antifa. Ils rêvent de la grève générale et taclent Bolloré sur un titre exclusif alors que trois grandes rondes de danse traditionnelle bretonne se forment autour de la scène. Et puis, est-ce qu’on pourrait dire qu’on est vraiment en Bretagne sans entendre une petite reprise de « La Jeunesse Emmerde le Front National » de Bérurier Noir ? En nage, le public sort de la salle, ravi, prêt pour de nouvelles aventures.

Cette aventure arrive très vite puisque des torrents d’eau tombent (pendant 30 minutes) en plein milieu du set lancinant de Romain Garcia. Les plus courageux affrontent la pluie, capuche sur la tête et bottes aux pieds, les autres écoutent la performance d’une oreille distraite par les effusions de rires. En attendant la fin du déluge, on trouve refuge devant le set de Bardix venu en compagnie de sa flûte enchantée et de sa techno celtique. Cette année, pas de heaume reluisant à l’effigie de Perceval, mais des casques à cornes qui donnent l’impression que, parmi le public, on compte un petit village d’irréductibles Gaulois.

Bardix Le Gaulois © Felix Pano
Bardix © FELIX

De la communion celtique, on passe ensuite à la maghrébine avec le très attendu duo Acid Arab. On se masse près de la scène, on entend les premiers youyous et une tech house aux accents orientaux puissants provoque les premiers roulements de hanches. La pluie a enfin disparu pour le reste de la nuit. Merci Acid Arab !

Du groove, peu de sommeil et une fin en apothéose

Sur la scène d’à côté, Emma B termine un élégant set house avant de laisser place à l’une des rares performances vinyles du festival. De manière savante, entre l’organique et le chirurgical, Marie Montexier a réussi à trouver l’équilibre parfait entre une house explosive et une techno feutrée. Charisme et puissance sont sûrement les termes qui colleront à la peau des deux sets qui ont suivi, et montrent tout le panache de deux figures incontournables d’une techno aux accents pop : Liv Del Estal et Marie Davidson. Panoramas (encore une fois) brille par sa programmation féminine.

Illustration pour © FELIX
Anetha © FELIX

La soirée bat son plein. Leo Pol est redoutable d’efficacité et le duo Schrotthagen distend le temps. Le passage d’une personne habillée en banane nous ramène à la raison. On traverse la dense foule partie se chercher un verre pour rejoindre le set de l’une des personnalités inévitables de la scène techno : Anetha. Un track et c’est immédiat : les corps sont en transe, les sourires sont aux lèvres.

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Yasmin Regisford fait groover sur des kicks abrasifs, Ultranoük et Vitaline donnent une leçon du parfait b2b en fusionnant deux mondes aussi trance que techno. Cette deuxième soirée de festival se clôt par une claque de technicité servie par Ellen Allien. Le set respire, il électrise et allège tous les cœurs. Le dernier morceau sonne, un brouhaha naît, des « encore » fusent, mais le festival se termine bel et bien. Il est l’heure des grandes embrassades. On se promet de revenir l’année prochaine, on échange des Instagram à la volée alors que les portes de la Manufacture se ferment.

À l’année prochaine, Panoramas

Dimanche, il fallait déjà rentrer à Paris. On a malheureusement raté la performance du nouveau projet de Yann Tiersen. Marius de Wart me vante par messages l’excellence de ce set électronique (et crée une FOMO dévorante chez moi). Promis, Yann Tiersen, ce n’est que partie remise. Panoramas était farouche cette année, aussi abrasif que militant. Les poings étaient levés et les pieds frappaient frénétiquement le sol. Félicitations et merci aux équipes de Wart et aux bénévoles qui ont réussi encore leur pari de nicher, au creux de Morlaix, un festival aussi généreux que hors normes. La promesse de l’année dernière est réitérée : « Juré, Panoramas, l’année prochaine aussi, on reviendra. »