Quand on est fan de musique et que l’on hante les salles de concert ou les bars rock, impossible d’aller aux toilettes sans remarquer les murs d’autocollants. Pourquoi sont-ils recouverts de tant de stickers, du miroir à la chasse d’eau en passant par le distributeur de savon ?
Par Lucyle Espieussas
Impossible d’entrer dans les toilettes d’un bar rock parisien sans croiser un sticker de Coal Noir ou Goblins On Saturn au milieu d’innombrables autres logos de groupes de rock, de metal ou d’indie pop, mais aussi de ceux de radios, de podcasts ou de blogs. C’est la même chose dans toutes les salles de concerts ou les festivals : ils sont systématiquement couverts d’une forêt d’autocollants.
Moyen d’expression de la contre-culture, le sticker est aussi, pour le milieu musical, un média à part entière. Que ce soit autour des lavabos, sur les miroirs ou dans les cabines, les salles de concert débordent de logos de groupes souvent encore inconnus, qui comptent sur notre passage presque obligatoire en ces lieux pour arriver jusqu’à nos oreilles. À l’ère du numérique, ils se réinventent même, ajoutant parfois un QR code permettant d’accéder directement à un titre.
Stickophilie
Pour une salle ou un bar, c’est une forme de reconnaissance, la marque d’un lieu cool, les artistes espérant trouver leur public en s’associant à l’endroit. Le revers de la médaille, c’est que trop de stickers tue le sticker et qu’il faut régulièrement les décoller, une tâche ingrate et pénible pour le personnel de ces établissements. Dans les salles de plus haut standing comme Pleyel ou le Zénith, il est d’ailleurs très rare de tomber sur le logo d’un groupe dans les toilettes. S’il y en a un, il vient certainement d’être collé et sera retiré lors du prochain passage de l’équipe de nettoyage.
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Les autocollants sont donc plus souvent présents dans les lieux plus modestes ou underground qui s’en formalisent moins ou n’ont pas les moyens de leur mener une guerre permanente. « C’est extrêmement chronophage de les enlever. D’autant que tu peux passer vingt minutes à nettoyer les toilettes et rester une heure sur un miroir ! Quand l’endroit semble propre, les gens se retiennent d’y toucher. Mais il suffit qu’il y ait un seul sticker pour qu’en quelques heures les gens en collent partout ! », explique Kévin, un ancien employé du Supersonic (Paris XIIe), qui en a enlevé des centaines, à son plus grand désespoir.
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Clairement, cela ne décourage pas les artistes et les médias indépendants qui continuent de placarder leurs couleurs dans les cabines individuelles, sans se préoccuper du travail que cela génère. La musicienne et illustratrice Margaux Jaudinaud, alias Vera Daisies, une référence en illustration réalisant de nombreuses affiches et aujourd’hui ses propres lots de stickers, elle, en a bien conscience. Elle ne veut pas forcément que l’on colle ses œuvres dans des toilettes : « Je préfère qu’ils soient sur des coques de téléphone ou des ordinateurs », explique-t-elle. Mais quand ça arrive, j’ai l’impression de rejoindre une communauté et de marquer un peu mon territoire. »

De la cuvette à la tête
Si l’on retrouve autant de logos d’artistes en devenir dans les toilettes des bars et salles de concerts, c’est parce que c’est au sens de la communauté et au réflexe d’appartenance qu’ils s’adressent. Zoé Pinet, cofondatrice du média en ligne Poisson Vélo et grande amatrice de stickers, l’explique : « J’aime bien prendre des photos quand quelque chose de drôle est écrit sur un mur, et souvent un sticker s’incruste sur la photo. Pour Poisson Vélo, j’en donne aux groupes que je rencontre, à mes potes, j’en prends quand je pars en vacances, l’idée est d’en coller partout ! Le média que j’ai cofondé s’adresse essentiellement aux femmes qui s’intéressent à la scène rock indépendante. C’est donc logique pour moi de poser nos stickers dans les toilettes que je fréquente, puisque c’est exactement le public que l’on cible ! »
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Une stratégie qui, s’il n’existe aucun chiffre sur le sujet, semble fonctionner, puisqu’au bout de quatre ou cinq pipis devant les mêmes autocollants, certains noms restent forcément en tête. «J’aime prendre du temps aux toilettes pour lire les stickers, explique Léa Lo Van, technicienne du son de 27 ans et chanteuse du groupe Coal Noir. Parfois, je repère un nom que j’ai déjà vu sur une affiche de concert et ça devient familier, ça me donne tout de suite envie de plus les connaître ! Ça m’est arrivé pour Léa Jacta Est, Bleu Reine ou encore Spaghetti Kiss. » L’illustratrice Vera Daisies confirme : « Je vois souvent des stickers du groupe ALVILDA. J’étais déjà fan, mais quand j’en croise un dans un bar, j’ai automatiquement leurs chansons en tête !
Ils ont beau être plébiscités par les artistes émergents, indépendants et souvent 100 % DIY, la fabrication de ces autocollants a néanmoins un coût. Dessinés par l’un des membres du groupe ou des proches, imprimés par une vague connaissance qui accepte de faire un prix, ou via un site internet plus ou moins obscur, il faut compter entre 80 et 350 € les 1 000 exemplaires selon les témoignages. Les artistes, qui s’en servent comme carte de visite, les distribuent (gratuitement) à des amis qui les collent (gratuitement), pour qu’ensuite les barmans ou d’autres employés des salles les retirent (tout aussi gratuitement), afin d’éviter d’alourdir la tâche et la note des équipes d’entretien externes.

Bathroom Sticker Theory
Né dans les années 1930 aux États-Unis, l’autocollant s’est démocratisé comme outil marketing dans les années 1970, avant de se politiser grâce aux associations militantes dans les années 1980. Celui-ci a donc toujours été pensé comme un moyen de communication et de publicité. Selon le blog 60 Seconds Music Marketing, les stickers sont un moyen pour les fans de reconnaître d’autres fans d’un même artiste, de marquer leur passage.
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Certains s’interrogent sur l’efficacité de ces autocollants qui donnent trop ou pas assez d’informations. On pourrait leur répondre qu’il n’y a « pas de mauvaise publicité ». Mais James Shotwell, présentateur du podcast « Inside Music » et consultant en marketing dans l’industrie musicale, a une autre vision des choses. Il a même une hypothèse appelée la « Bathroom Sticker Theory », ou « théorie de l’autocollant dans les toilettes ». Selon lui, tous les groupes et artistes que l’on peut apercevoir sur les murs des WC des bars et salles… ne rencontreront jamais le succès. Peut-être un succès local ou au sein de leur groupe de potes étendu, mais pas plus. « Personne n’a jamais dit à ses amis : “Il faut absolument que vous alliez voir le sticker dans la troisième cabine”, s’amuse-t-il.
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Un succès marketing est avant tout une question d’associations. Nike associe ses baskets à des athlètes professionnels, qui ont du succès. Est-ce que les artistes veulent vraiment que, quand on entend leur nom, on les associe aux toilettes d’un club sombre, avec la chasse d’eau qui fuit et du papier toilette partout par terre ? Pour jouer au Zénith, il ne faudrait donc pas investir dans des autocollants, même si chacun reste libre de vouloir être associé à une cuvette de WC.

Cela dit, certains artistes réfutent cette théorie, comme Chana Cynamon, batteuse du groupe Coal Noir, qui estime que « les toilettes ne sont pas un lieu honteux ! En soirée, admirer les stickers peut être marrant le temps d’une pause. Même si elle ne devrait pas être emballée de PQ, la musique n’a pas besoin d’être emballée de papier de soie non plus ».
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Même chose pour Miel de Montagne, qui colle ses stickers dans les toilettes et dans la rue depuis ses 15 ans… et qui est à l’affiche de quatre concerts à La Maroquinerie en mai prochain. Rien que ça. Mais si les petites salles n’enlèvent généralement pas les autocollants de leurs toilettes, il semblerait que le vent soit en train de tourner. Sur les murs de La Boule noire, par exemple, qui fait pourtant la part belle aux petits artistes, impossible d’en trouver. Même chose sur ceux du Supersonic, qui a depuis peu posé un papier peint dans ses cabines représentant divers billets de concert. Ici, un sticker passerait presque inaperçu : a-t-on trouvé le premier dispositif de dissuasion de collage ?
Par Lucyle Espieussas

























































































