On a rencontré Tatyana Jane juste avant qu’elle ne dévoile son nouvel EP, Discordia, sur l’iconique label Ed Banger Records. Sa récente signature sur le label de Pedro Winter, sa musique hybride entre bass ultra-pointue, électroclash, dubstep et rythmiques afro, sa rencontre décisive avec Skrillex, son premier passage au Berghain, ce qu’elle prévoit pour son show du 5 juin à We Love Green… On en a profité pour lui poser un maximum de questions.
Celle qui « n’a jamais projeté un jour de sortir un EP sur Ed Banger » a coché beaucoup de cases de sa bucket list (une liste de choses à accomplir avant de mourir, ndlr). Jouer après Thomas Bangalter et Fred again.., c’est fait, mixer à la cérémonie de clôture des JO de Paris, c’est fait, devenir ami avec Skrillex — Sonny pour les intimes — et faire un b2b avec lui au Berghain, c’est fait. C’est en nous racontant tout ça que Tatyana Jane se « rend compte à quel point c’est fou. » Une dinguerie, comme on le répétera à plusieurs reprises en l’interrogeant. Un rêve lucide, admettra-t-elle.
Il manquait donc — presque — une chose à Tatyana Jane, sortir un disque digital et physique sur un label qui a vu passer les artistes qu’elle a « tant admirés ». Le 4 juin 2026, ce sera chose faite : son EP, Discordia, sera dans les bacs, signant définitivement son ancrage dans un label qui a considérablement marqué les années French Touch. Désormais, elle fait partie de l’histoire d’Ed Banger. Avec elle, nous revenons sur le processus créatif de ce disque, les collaborations vocales qu’elle s’y est autorisée — avec Kay The Prodigy et Lala&ce —, son plongeon dans la musique populaire, sans renier ses racines moins accessibles ou bien sa volonté d’être écoutée par le plus grand nombre… Rencontre.

La dernière fois qu’on t’as reçue en interview sur tsugi.fr c’était il y a quasiment trois ans, pour ton premier EP, Clavaria Formosa. Il s’est passé beaucoup de choses entre temps, non ? Qu’est-ce qui a changé pour toi depuis ?
Je n’étais pas du tout prête pour cette question parce que j’ai beaucoup de mal à mettre des points d’acheminement, de progression. Mais il s’est passé énormément de choses. J’ai joué à la cérémonie de clôture des JO, j’ai sorti un deuxième EP sur NAAFI, un label mexicain que j’adore, j’ai rencontré Skrillex, on a fait des b2b ensemble, de la musique aussi, j’ai fait la fermeture de Beaubourg après Fred again.., Thomas Bangalter, Erol Alkan et Busy P, j’ai signé chez Ed Banger… C’est en énumérant tout ça que je me rends compte à quel point c’est fou.
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En ce moment tu prépares la sortie de ton nouvel EP, Discordia, qui sera dans les bacs le jeudi 4 juin… Pourrais-tu nous le décrire en quelques mots ?
On a dévoilé un premier single, « Good Morning ». Ça voulait un peu dire « Hello bonjour, me revoilà ! », un petit coucou à la scène club puisque c’est un track club, hyper électro, même si il reste assez bassy. C’est clairement une introduction. Ensuite, on a sorti un double single « Brutal » et « Orbit ». Le mot « brutal » est complètement en corrélation avec ce qu’il se passe dans ma vie. Ce qui est perturbant, c’est que j’ai produit ces morceaux il y a un an et demi et, à ce moment-là, je n’étais pas du tout consciente de ce qui allait m’arriver. Aujourd’hui, ça prend tout son sens.
Pour le mot « orbite », c’est parce qu’il y a une partie de moi qui est complètement déconnectée de tout ce qu’il se passe, de la réalité. Et pourtant, l’autre est bien ancrée. Une espèce de confrontation entre les deux s’installe. Parfois, c’est difficile à intégrer que tu peux un jour être avec… [elle marque une pause] je ne sais pas… Davis Guetta, et le lendemain tu rentres chez toi et tu manges une pizza [rires]. Dans ma vie, il y a deux réalités qui se côtoient, qui n’ont rien à voir, et je me sens en orbite entre. J’ai souvent l’impression que je ne vis pas complètement ni l’une, ni l’autre.
Est-ce que tu vois cet EP comme une histoire ?
À la base, ce n’était pas le cas. Et quand on a conçu le storytelling avec mon label manager, ça m’a semblé évident. Je pense qu’il a vu ce que je ne voyais pas à ce moment-là, parce que j’avais la tête dans la musique. Et donc, c’est complètement une histoire, surtout à travers les titres. Il y a de l’optimisme à travers des morceaux comme « Good Morning » ou bien « KTM », hymne à la moto, à la ride et à la vitesse, mais aussi des moments plus sombres.
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C’est vrai que le double single « Brutal »/« Orbit » aborde des thématiques moins joyeuses, comme tu le disais.
Oui, mais j’ai quand même fait attention à ce que la musique ne soit pas triste, qu’elle ne soit pas trop pesante. C’est vraiment un juste milieu. J’ai essayé de trouver un équilibre entre la brutalité de ma musique ultra-dubstep et son caractère entraînant, dansant. Bien sûr, il y a une couleur assez mélancolique, je pense notamment au morceau avec Lala&ce. Mais, sans aucune prétention, évidemment, j’ai essayé de trouver un son qui me ressemble. C’est un fantasme un peu con de tous les DJs et producteurs, on a toutes et tous envie que nos sonorités soient reconnaissables par le public. Que quand des gens écoutent nos morceaux, il sachent directement que c’est nous qui les avons produits.

Sur « Brutal » avec Kay The Prodige, on retrouve des paroles chantées, rapées. C’est une nouvelle facette de ta musique que tu voulais explorer ?
Grave. C’est un secret, mais un jour, j’aimerais bien mettre ma propre voix sur mes productions. Après, c’est comme toute chose, ça se travaille énormément, ça ne s’improvise pas. Donc je vais me laisser le temps de trouver une voix.
Mais le travail avec d’autres artistes me nourrit, parce que ça me permet de rentrer dans l’univers d’une autre personne. J’ai évolué, ma musique a évolué, dans un monde underground, assez fermé et très… protégé. J’ai toujours eu cette volonté de continuer à en faire partie mais aussi d’aller voir ailleurs. J’ai envie que mes morceaux soient écoutés par le plus grand nombre. Peut-être que la suite sera différente, on n’en sait rien pour le moment. Mais en tout cas, ça a toujours été un désir, en tant que productrice, de pouvoir passer à la radio, à la télé… De faire de la musique populaire, on va dire.
Dans une interview sur la webradio Rinse France, tu dis que c’est ta rencontre avec Skrillex qui t’as confortée dans l’idée que, faire une musique à la fois niche et accessible, c’est carrément possible. Est-ce que tu peux nous en dire un peu plus ?
Oui, c’est même lui qui a débloqué le truc dans ma tête en me disant : « Tu peux faire ce que tu veux, tu n’as de compte à rendre à personne, si t’as envie de faire un truc, fais-le. » Après, il y a des façons de faire parce que la musique, ce sont des cultures derrière. Ça veut dire que si tu es intéressé par un type de musique, alors il est de ton devoir de digger, de connaître son histoire.
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Mais voilà, je sais que ça a été une grande rencontre dans ma vie. Il m’a aussi poussée à apprendre la musique en la pratiquant. Il y a des codes de triche pour la simplifier la rendre la plus lisible. Je me créais des exercices, par exemple, je me disais : « Aujourd’hui, je fais un morceau à la Flume. » Sans plagier, ça me permet de comprendre comment le track a été composé, ce qui a fonctionné au niveau des arrangements… Alors oui, je peux dire que c’est ma rencontre avec Skrillex qui m’a appris à mieux travailler ma musique.
Comment s’est passé le processus de création de Discordia ?
Quand j’ai produis cet EP, j’ai eu un boom de créativité, je faisais du son tous les jours. J’ai mangé énormément de tutoriels, puis j’ai rencontré Skrillex… Et, comme beaucoup de blocages ont pété, je me suis retrouvée avec une tonne de créativité. Pratiquement tous les morceaux de Discordia, je les ai fait là. J’ai tout envoyé à Pedro Winter, il m’a dit « hop hop hop j’aime beaucoup » et c’était parti.
C’est donc ta première sortie sur Ed Banger, qu’est-ce que ça te fait ?
J’avoue que je suis hyper heureuse. Je n’imaginais même pas ça dans ma vie, en fait. Je ne pensais même pas que cette réalité pouvait exister. Je n’ai jamais projeté un jour de sortir un EP sur Ed Banger. J’en suis trop fière, toutes les personnes dans le roster sont des personnes que j’ai admirées, dont j’ai aimé la musique. Ed Banger, c’est plus qu’un label, c’est une era. Et à l’époque de cette era, j’avais 12-13 ans, jusqu’à mes 16 ans. Ça me met une petite pression aujourd’hui, mais je me dis que si je suis là, c’est pour une raison.
Sortir de la musique chez Ed Banger, ça t’a aussi permis de dévoiler le premier clip de ta carrière, sur le morceau « Brutal », peux-tu nous en dire un peu plus ?
Je suis trop fière de ce clip. Cette expérience m’a nourrie, ça m’a appris à assumer une vision, une direction artistique. J’estime que je ne suis pas seulement DJ ou productrice, j’essaye de construire une image globale autour de mon art.
Ce clip reprend beaucoup de codes des années 2000 — notamment avec le fond blanc —, c’est une période qui fait partie de moi car elle m’a inspirée musicalement parlant. Ça m’a aussi permis de me prêter au jeu du personnage principal, d’habiter ce rôle. C’est une expérience que j’ai envie de réitérer. Et puis, Kay The Prodigy a envoyé le steak [rires].

Bientôt, la saison des festivals recommence, et j’aimerais revenir sur la première fois que tu as joué à We Love Green, parce que c’était une sacré expérience. Peux-tu nous raconter ?
Pedro curatait une scène à We Love Green et il nous a ramené un secret guest… Skrillex, qui, par la suite est devenu un ami. Dans la vie, il y a des conjonctures comme ça, j’étais au bon endroit, au bon moment. À l’époque, on bossait un peu ensemble avec Pedro, et j’ai vu cet incroyable b2b comme une espèce de « welcome ». Un an et demi après, on signait ensemble.
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Ce soir-là, Pedro m’a poussée à prendre les platines, alors que j’étais entourée d’une horde de mecs. J’étais en PLS (Position Latérale de Sécurité, ndlr). Et, c’est le seul qui m’a dit « Tatiana, mets ta clé s’il te plaît. » J’ai branché ma clé USB, et je tremblais. Je me disais : « Je vais jouer avec le mec (Skrillex, ndlr) que je considère comme le meilleur du monde, là, maintenant ? » Ça s’est super bien passé, ils m’ont invitée à venir dans les loges… Puis plus tard, Sonny (Skrillex) m’a rappelée pour jouer avec lui au Silencio, et des mois après, au Berghain.
Comment as-tu réagis quand il t’a proposé cette date au Berghain d’ailleurs ?
Avant d’y aller, je me suis posé des questions. Puis, je me suis dit : « Écoute, t’as hâte, fais-le en fait, parce que déjà, t’étais même pas prédestinée à être sa pote ou faire quoi que ce soit avec lui, donc va faire crier ta musique entre les murs du Berghain. » Quand je raconte ça, on dirait que je l’ai inventé [rires].
Un avis sur la bataille entre mainstream et underground ? Est-ce qu’on ne s’en ficherait pas un eu aujourd’hui ?
D’avoir grandi dans ce milieu underground — même si je ne sais pas si j’en fais vraiment partie, il faudra demander au maître de l’underground, aux gatekeepers de la musique niche — ça m’a permis d’avoir un gros terrain d’expérimentation.
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Par contre, je pense que c’est impossible d’aller dans l’underground quand tu sors du monde pop. Pourtant, l’inverse est plutôt facile, la transition a été plutôt naturelle pour moi. Il y a plein d’artistes comme SOPHIE, Arca ou même Charlie XCX, qui ont « popifié » des sonorités underground, tout en respectant leur histoire. Le truc, c’est aussi de savoir naviguer dans les deux zones et je pense qu’aujourd’hui, au vu de mes expériences, c’est quelque chose qui m’a beaucoup apporté.

Tu trouves un équilibre.
Exactement. Je ne peux pas me situer tout le temps dans l’underground, je ne peux pas m’inscrire indéfiniment dans la pop culture… Après, je pense que ma musique touche beaucoup de gens parce qu’elle comporte beaucoup d’influences. Alors, je pense que mon futur travail, ça sera de faire en sorte que ces auditeurs se rencontrent dans un seul et même endroit.
Justement, ta release party de Discordia à We Love Green pourrait être ce moment. Que prépares-tu pour ce set ?
L’idée, ce serait de toucher le public, évidemment, mais aussi toutes les autres personnes qui seront là, à We Love Green. Ce sera un DJ-set club, avec des grosses basses, des sons stridents reprenant l’esthétique de l’électroclash mixée à d’autres rythmiques. Après, peut-être qu’il y aura des surprises, des guests, on ne sait pas [rires]. On va construire un super show, et j’ai envie de coincer les gens du public dans mon univers.
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