Le festival le plus à l’ouest du réseau électronique français a fêté sa trentaine du 2 au 5 juillet 2026. Il paraît plus juvénile et heureux d’exister que jamais. On vous raconte.

Par Mathias Riquier

Quel secret Astropolis n’a pas encore livré après 30 ans d’activité ? C’est la question qu’on se pose au moment de croiser un DJ-set hardstyle envoyé dans une enceinte Bluetooth, la DJ posée sur un capot de Skoda au milieu d’un parking du port de Brest. Le seul avantage de l’explosion des cachets d’artistes ces dernières années ? Moins de gros noms pour cacher la charpente. Dans cette mutation profonde du paysage événementiel, la musique électronique fait figure de tête de pont et le festival brestois ne fait pas exception.

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© Mathias Riquier

Après quelques années plus difficiles, Astropolis semble en tout cas avoir convoqué les dieux du dancefloor pour une trentième édition qui s’annonce radieuse sur tous les plans : une météo parfaite, une poignée de gardiens du temple, l’essentiel des nouvelles scènes techno, une place prépondérante laissée au local. La charpente, donc, est plus visible que jamais : on vient à Astropolis… pour Astropolis. Et on le sait déjà, c’est également le cas pour beaucoup d’artistes.

À Astropolis, la fête a deux visages

Vendredi. La Carène, salle de musiques actuelles qui a vu passer M83, Nicolas Jaar ou Sébastien Tellier dans le cadre du festival, aligne ce soir une programmation estampillée Dôme, le projet d’accompagnement d’artistes émergents d’Astropolis. Pas de grosse artillerie, laquelle a plutôt été dégainée la veille pour un open air gratuit propulsé par Carl Craig et Mike Banks — déjà un signe de la liberté d’esprit du festival, d’autres n’auraient pas laissé l’occasion de caler des éléphants pareils derrière un maxi-ticket d’entrée. Ina Di Loop émerge magnifiquement dans notre soirée du vendredi : un MC hanté, pieds nus sur scène, qui mélange créole, français et italien (entre autres) dont la voix est traitée en temps réel par l’autre partie du duo, qui distribue un hybride entre techno mentale et breakbeat aux faux-airs de grime. Ces deux-là méritent tout.

On bascule vers La Suite, le fameux club du port de Brest réputé pour son ambiance, pour se prendre un léger coup de vieux : la programmation et le public reflètent parfaitement la santé de la nouvelle scène techno actuelle. Les sets de Sonia Michigan et Laze sont frontaux, efficaces, sans ornières ; ça en redemande, et la soirée ne lâchera rien sur le plan de l’intensité. Au Vauban, pendant ce temps-là, Octo Octa régale le public plus “historique” du festival avec un set house de quatre heures (!) plein d’amour : le vinyle se déplace par arabesques et les sourires sont partout. Deux visages de la fête, pas antinomiques, se juxtaposent ce soir.

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Sonia Michigan © Mathias Riquier

Eco-cup pleine de maté devant Laurent Garnier

Avant la grand-messe au manoir de Keroual, le samedi se passe sous un soleil de plomb qui donne à Brest des airs de Los Angeles – une fois n’est pas coutume. Après avoir goûté aux sets du Nantais Bijane, membre du collectif Abstrack, ou de la Rennaise DJ LM$, on quitte l’open air urbain justement nommé Central Park (qui devient année après année notre spot préféré d’Astropolis) pour foncer dans la navette qui nous amène “sur site” à l’horaire très rock’n’roll de 18h50. On n’a jamais été aussi ponctuels, et pour cause : pour la première fois, le festival exhorte les gens à commencer la soirée sur place en ouvrant les portes plus tôt. Ça fonctionne, à un hic près : la préfecture, dans un mouv’ qu’on qualifiera de pas franchement amical, interdit en dernière minute la vente d’alcool avant 22 heures. On passera le live machine de Nathan Fake au maté, grand bien nous fasse : après une entame un peu râpeuse, la suite confirme notre satisfaction d’avoir vu revenir le producteur anglais avec un superbe album cette année.

Astropolis
Manu Le Malin © Mathias Riquier

C’est étrange de s’entendre dire ça alors qu’il fait encore jour, mais c’est l’heure de Laurent Garnier. On a donné la mission d’éteindre la lumière à l’homo originalis de la techno française. Ce set de plus de trois heures (on s’en doutait déjà) restera notre meilleur souvenir de la soirée. Garnier, dès la première heure, n’a pas attendu la nuit : il l’a convoquée. Jamais à plus de 120 bpm, mais, comme à son habitude, avec un cap limpide et une classe absolue. Un voyage, dont on a peut-être préféré les atours mélancoliques, très “before”, du début, au peak time du final, toutefois hyper-efficace. On a fait des pauses, promis : pour aller skanker devant Sinai Sound System, “parrain” d’une nouvelle scène dub archi-satisfaisante, ou pour écouter les premiers (et implacables) tours de presse de Manu le Malin. Lequel jouait pesque tôt, dès minuit, probablement pour mieux laisser place à la programmation de la scène hardcore (la Mekanik) dont il est le directeur artistique.

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Laurent Garnier presque recouvert de fumée © Mathias Riquier

Hardcore, set chamanique et b2b jubilatoire

Voilà quelqu’un qu’on aurait presque pu imaginer sur cette scène Mekanik mais qui joue sur le navire amiral de l’Astrofloor : le mélange hard techno / uptempo / schranz de LESSSS, implacable, a probablement coupé les jambes de quelques amateurs d’autoroutes. Qu’importe, sa tripotée de fans, venue avec banderoles pour se coller au crash barrière, donne raison à la nouvelle génération. À peu près à l’inverse stylistiquement, le duo entre O.B.F et le MC londonien Charlie P, archi-connu des fans de dub moderne, a fait rappliquer une masse de festivaliers à la quête d’un BPM se situant en dessous de 140. Un dub corner rempli à ras-bord.

On passe une tête devant Lenny Dee, qui fait du Lenny Dee : du american hardcore gabberisant à l’ancienne, excessif, rageur, presque ludique. Le set un poil chamanique d’Eris Drew, qui s’engage corporellement derrière les platines et qui n’hésite pas à scratcher, fait du bien : c’est à La Cour qu’on danse le mieux, décidément. La fatigue vient plus tôt cette année, en parfait miroir de notre arrivée sur site, mais on fait le crochet pour voir ce que Laurent Garnier à encore à nous raconter : son b2b avec Miley Serious est jubilatoire, totalement orienté jungle to drum’n’bass. On sent que le duo s’amuse, probablement aussi d’avoir coupé l’herbe sous le pied à celles et ceux qui attendaient un pied par temps. On rentre se coucher avec des amen breaks dans la tête. Une sacrée teuf d’anniversaire.

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LESSSS à Astropolis © Mathias Riquier
Astropolis
Merci Astropolis © Mathias Riquier

Par Mathias Riquier