Rares sont les labels de musique électronique à se targuer d’une telle longévité. Versatile, fondé et dirigé sans le moindre compromis par Gilb’R depuis 1996, fête son trentième anniversaire, avec près de 200 sorties à son actif et une diversité musicale rarement égalée. C’est l’occasion d’une discussion conviviale 30 ans après avec le fondateur Gilb’R et deux des plus fervents représentants du son Versatile: I:Cube et Étienne Jaumet.
Propos recueillis par Brice Meghraoui-Nicolas
Comment est né le label en 1996 ?
G: Depuis le début des années 1990, je travaillais à Radio Nova, où je m’occupais de la programmation avec Loïk Dury. Je devais d’ailleurs monter le label avec la radio, mais j’ai vite compris que, pour des histoires d’ego, ça allait être compliqué. Donc je suis parti de Nova du jour au lendemain pour monter le label en solo. Entre-temps, j’avais reçu une cassette à la radio et c’était Nicolas Chaix (alias I:Cube, ndlr).
N: J’étais encore étudiant en arts appliqués, je ne savais pas trop ce que j’allais faire ensuite. Je faisais de la musique juste pour moi, dans mon coin. J’ai envoyé mes morceaux à Nova, parce que c’était la radio que j’écoutais et qui a participé à faire mon éducation musicale. J’ai fait ça un peu à l’aveugle et c’était surtout pour avoir un feedback de « pros » avec des oreilles un peu plus aguerries.
G: J’ai tout de suite trouvé ça hyper bien, c’était varié musicalement. J’ai proposé à Nicolas de me rejoindre, aux Daft Punk de nous faire un remix, et c’était parti.
Cette première sortie, « Disco Cubizm », et la suivante, « Sunshine People », de DJ Gregory seront d’immenses succès et des pièces centrales du son french touch. Pourtant, dès votre troisième référence, vous allez explorer des sonorités très différentes.
G: C’était une manière d’affirmer qu’on n’allait pas refaire la même chose éternellement. Si on s’appelle Versatile, il faut montrer qu’on a une ouverture musicale. Et pour le dire franchement, je trouve que ce truc french touch est un peu une escroquerie. La jungle ou le dubstep, c’est une scène, mais là, on parle de cinq ou six personnes. On en a fait des tonnes parce que le truc a été marketé.
N: C’est la première fois qu’il y avait un truc excitant en France et ce sont les Anglais qui l’ont synthétisé à leur manière. Mais c’est vrai qu’on ne s’est jamais sentis trop affiliés à ça.
G: Après, je serai éternellement reconnaissant aux Daft d’avoir fait ce remix, parce que ça nous a évidemment permis d’avoir beaucoup d’exposition. Mais franchement, les trois quarts des morceaux ont super mal vieilli. Je ne sais pas si c’est quelque chose qui restera dans la musique dans 100 ans.
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Fidèles à votre volonté d’ouverture, vous collaborez rapidement avec des noms aussi variés que La Caution, Bertrand Burgalat ou encore RZA du Wu-Tang Clan. Comment se sont faites ces rencontres ?
N: C’était une époque où les connexions se faisaient assez facilement. RZA, c’était parce qu’on avait le contact de la personne qui le faisait tourner en Europe et qui a pu organiser une rencontre.
G: Je m’en souviens, on était à l’hôtel de RZA à Montmartre avec un gros ghettoblaster à lui jouer plusieurs morceaux, et il en a aimé un. Il nous dit : « Je suis à Berlin la semaine pro. » Et on le rejoint en train de nuit pour enregistrer le titre (qui deviendra « Can You Deal With That? » sur l’album 3 de I:Cube,
N: Après le concert à Berlin, il nous invite dans sa chambre d’hôtel. Il avait ses machines — il n’arrêtait jamais de faire de la musique — et il nous fait écouter un sample en disant : « J’ai trouve un truc de fou. » C’était « L’Eté indien » de Joe Dassin et, pour lui, c’était dingue !
L’autre rencontre importante pour Versatile, c’est vous, Étienne (Jaumet, ndlr), au milieu des années 2000. Vous étiez déjà un amateur des disques du label ?
E: Pas du tout, parce qu’à l’époque que je faisais de la chanson française et du saxophone, donc rien à voir. Je cherchais d’autres choses et je suis tombé sur des synthés analogiques, tout le monde s’en débarrassait avec l’arrivée du numérique. Je jammais avec un copain qui s’appelle Neman, on faisait une musique électro-rock qui mélangeait batterie et synthé. Quand Gilb’R nous a entendus lors d’un concert au Point Éphémère, il a vu ce qui est devenu Zombie Zombie. Il a pris mon numéro et, le lendemain au réveil, j’avais Gilb’R au téléphone !
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G: Neman et Étienne venaient d’un truc plus indie, et nous, on ramenait un côté électro. On était contents de partir vers quelque chose de plus joué, ça a élargi notre spectre.
N: C’était une période où la dance music stagnait. On avait envie de nouvelles choses et c’est arrivé au bon moment.
J’ai l’impression que les sorties, ces dernières années, se sont resserrées autour du noyau dur Gilb’R/I:Cube, que ce soit en solo, avec Château Flight ou avec d’autres musiciens. Vous souhaitiez sortir beaucoup de musique ou étiez-vous moins en osmose avec les productions actuelles et les démos que vous pouviez recevoir ?
G: J’ai quitté Paris pour Amsterdam pendant neuf ans, ce qui m’a éloigné de la scène parisienne. Et avec l’âge, c’est vrai que je me suis davantage concentré sur ma musique. J’écoute beaucoup de démos, mais je n’ai pas vraiment accroché sur ce que j’entendais et comme on avait des productions qui tenaient bien la route, on est partis là-dessus. Mais je suis toujours ouvert, si les gens veulent nous envoyer des démos, ils peuvent toujours le faire!
N: Pour ma part, il y avait un truc de maturité qui faisait que je percevais mieux ce que je voulais faire. C’était un recentrage, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y aura pas plus de sorties extérieures à l’avenir.
G: On s’est aussi éloignés du dancefloor. On en discutait avec Nicolas, et on aimerait bien se recentrer sur le côté club, même si l’album que je vais sortir est tout sauf club ! (rires)

J’ai aussi le sentiment que la notion d’improvisation collective est au centre de votre création, tout comme un retour aux machines analogiques d’ailleurs.
N: C’est un retour à l’énergie du début. En tout cas, dans le processus de création, c’est plus excitant. 95% de la production électronique aujourd’hui, c’est sur des laptops avec une grille où tout est calé parfaitement. Avec cette espèce de perfection clé en main, tu perds une forme de folie et de magie. La plupart des tracks classiques de l’époque, ce sont des jams que les gars ont fait en une heure et ils seraient incapables de te dire comment ils ont fait ni de le reproduire. Et puis c’est aussi un retour à la collaboration: être avec des gens dans un même lieu et faire des choses ensemble, au lieu d’être seul devant son ordi. Après, on combine les deux, on n’est pas devenus des fétichistes de l’analogique, enfin sauf Étienne. (rires) Je l’admire parce que c’est beaucoup de contraintes.
E: Faut les entretenir…
G: Faut leur parler…
N: Faut être gentil avec eux… (rires)
G: Nous sommes tous à la recherche de ça après tout ce temps. Dans un studio, il y a un moment magique où il se passe un truc impossible à recréer et c’est là qu’il faut vraiment enregistrer.
Dans la continuité de cette démarche, vous avez d’ailleurs créé Boum Boum en 2025, des ateliers « d’initiation à la musique live improvisée sur machine analogique » et à destination uniquement des débutants.
N : Avec mon fils, on fait ça depuis qu’il est petit. Lorsqu’il était avec moi, il trippait sur les machines. Je voyais qu’il y avait un truc ludique et abordable, même pour des gens qui n’ont jamais fait de musique, une satisfaction immédiate et un plaisir à le faire.
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G : Ça a été une super expérience, autant pour les participants que pour nous. D’ailleurs, on va sortir un morceau issu d’une session avec des gamins de l’Opéra-Comique. Il y a quatre postes dans l’atelier : drum machine, TB-303 pour les lignes acid, basse et micro. Ce qui est marrant, c’est que les adultes ont du mal avec la voix, il y a quelque chose d’intimidant à parler ou à chanter, alors qu’avec les gamins, c’était complètement l’inverse. Dès que j’ai sorti le micro, c’est parti tout de suite ! Et le track en question, « Biscotte », démontre bien ce qu’on disait : il capte un moment de joie, d’amusement et de plaisir instantané.
J’ai vu Gilb’R que tu avais réalisé un mix sur Rinse France en 2024 avec des morceaux entièrement faits avec une IA. C’est un outil que vous commencez à utiliser dans vos productions ?
G: C’est un pote qui m’a fait découvrir l’IA un été, et je suis complètement tombé dedans. J’ai fait des centaines de morceaux avec des résultats que je trouvais incroyables, ça m’inspirait même pour refaire de la musique. Et puis j’ai recommencé quelques mois après, mais ça s était tellement bridé que je n’ai jamais réussi à obtenir la même chose.
N: Il y a un truc à la fois fascinant et monstrueux. Je l’utilise pour m’amuser, pour faire des montages débiles, mais y faire appel sérieusement, non. Tout ça va vers une espèce d’uniformisation mondialisée autour de standards hyper occidentaux. On est inondés et ça va être de pire en pire.

Sur le plan économique, comment fait-on tenir un label indépendant durant 30 ans dans un milieu qui se renouvelle sans cesse ?
G: La vente de drogue principalement! (rires) En vrai, c’est presque un mystère pour moi. On a des coûts de fonctionnement au ras des pâquerettes, parce qu’on a notre propre studio par exemple. Mais c’est vrai qu’il faut limite être fou pour faire un label en 2026. Économiquement, ce n’est pas viable. Les artistes et les producteurs, qui sont à l’origine de tout ce qu’on entend, sont ceux qui gagnent le moins d’argent. Je trouve encore de la motivation parce que je suis entouré de gens avec qui j’aime travailler.
E: Pour s’en sortir, il faut élargir son univers en faisant de la musique de film, des collaborations… Pour réussir à vivre avec un seul projet, il faut vraiment qu’il cartonne sur la longueur.
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N: Les modes de consommation ont changé aussi. Les morceaux sont plus éphémères, ce sont des fichiers qui vont être joués une ou deux fois et on passe à un autre. Avec Versatile, on essaie de faire une musique qui reste, qui intrigue, que tu peux réécouter sans avoir l’impression de l’avoir entendue mille fois ailleurs. Il y a un peu plus d’exigence, sans vouloir dénigrer qui que ce soit.
G: En tout cas, 30 ans après, on est toujours là sans être dans un truc rétro, en essayant d’être musicalement honnêtes et pertinents, même si c’est vrai que j’ai du mal à savoir à qui on parle et quel est notre public.
2025 a été calme pour Versatile, mais cette année, il y a plusieurs sorties importantes : le nouvel album d’Étienne, Du cortex à l’iris, qui vient de paraître, et celui de Gilb’R, L’École de la nuit, attendu en juin. Pouvez-vous nous parler de ces disques ?
E: Après pas mal de collaborations avec des musiciens jazz ou ambient, j’avais besoin de faire danser les gens avec mon nouveau disque. C’est mon quatrième album solo et à chaque fois, c’est un pari. Versatile me suit sur toutes ces propositions, donc c’est chouette. Je ne sais pas quel est le prochain coup !
G: Pour ma part, mon nouvel album est un disque où il y a beaucoup d’invités et qui n’est pas du tout dancefloor, alors que j’ai commencé tout seul avec des morceaux plutôt club. Je les avais tellement bossés que je ne savais plus si c’était bien ou pas, l’erreur classique. Quand je suis revenu à Paris, j’ai tout repris à zéro. Les collaborations sont venues naturellement et plus je bossais avec des gens et plus ça me ressemblait, étrangement.
Et toi, I:Cube ?
N: C’est compliqué, parce que je n’ai pas fait écouter de musique à Gilb’R depuis très longtemps.
G: Tu teases là ! Je regrette beaucoup parce qu’avant, il m’envoyait toujours plein de petits bouts de morceaux. Et là, depuis un an et demi, c’est le black out. J’arrive dans le studio, il coupe la musique !
N: C’est une stratégie pour m’obliger à finir les tracks. Pour le format, je ne sais pas trop encore, mais il y aura quelque chose cette année qui sera un retour à des trucs plus club, simples et live.
En 2016, dans Tsugi, Gilb’R, tu déclarais : « Je ne pense pas fêter les 40 ans de Versatile, j’espère être dans une villa au bord de l’eau en Jamaïque plutôt que d’être dans une cave dans le X en train de faire de la musique. »
G: Ce n’est pas impossible, il reste dix an s! Franchement, je ne me pose pas trop la question. C’est vrai que 30 ans, ça fait quelque chose, c’est énorme pour un label de musique électronique. J’ai quand même l’impression qu’on a fait le tour de quelque chose et que ce serait pas mal d’envisager la suite autrement. Pour l’instant, j’ai vraiment à cœur de fêter cet anniversaire et après, on verra !

C’est leur Choix
Quand Gilb’R, I: Cube et Étienne Jaumet sélectionnent leur disque préféré du catalogue de Versatile
I:Cube : Château Flight – Puzzle (2000)
« Récemment, je suis allé par hasard dans une listening session où un mec jouait des vinyles sur un système son audiophile, avec des gens assis sur des coussins dans le noir. Je ne sais pas si c’était pour me faire plaisir, mais il a joué « Rituel », un track qu’on avait fait il y a très longtemps avec Gilb’R sur le premier album de Château Flight. Je ne l’avais pas écouté depuis des années et j’ai trouvé le morceau super. Ça m’a ramené dans cette époque et j’étais content, je trouvais que ça avait bien vieilli. »
Gilb’R : Étienne Jaumet – Night Music (2009)
« J’aime beaucoup Night Music, le premier album solo d‘Étienne, qui a été produit par Carl Craig. Déjà parce que c’est le premier disque qu’on a fait ensemble, et puis je me souviens de la transfiguration que l’on a pu faire du matériau musical. Je vois où il l’a emmené et je trouve qu’il y a une sorte de magie dans cet album, de production, d’hypnose. C’est l’un de mes disques préférés sur Versatile. »
Étienne Jaumet : Emmanuelle Parrenin/Detlef Weinrich – Jours de grève (2021)
« Je dirais Jours de grève d‘Emmanuelle Parrenin avec Tolouse Low Trax, qui est vraiment un petit miracle. C’est un genre de fantasme de Gilb’R de mettre des gens ensemble pour qu’ils fassent un disque. Sauf que la plupart du temps, ça ne fonctionne pas, mais là il y a une magie qui est sortie de cet album. Je le trouve inépuisable et indémodable. Bravo. »






































































































