Passé presque inaperçu en France, absent de la plupart des récits de la club culture, le latin freestyle est un proche cousin de la hi-NRG et de l’italo‑disco. À un détail près, et pas des moindres : sa rythmique syncopée héritée de l’électro. Après un éphémère succès aux USA, il n’a hélas pas su se projeter au-delà des années 1980. Retour vers le futur.
Article par Nicolas Bresson, issu du Tsugi Magazine n°187 : « Le Chassol Comedy Club »
Faites un test. Demandez autour de vous quelles étaient les musiques de club entre la fin du disco et l’avènement de la house. On vous parlera inévitablement de l’indémodable funk/boogie et de la synth-pop, qui font encore aujourd’hui les grandes heures de Radio Nostalgie. Certainement aussi de l’italo-disco qui connaît régulièrement d’improbables revivals. Les plus érudits vous citeront sans doute la hi-NRG et vous rappelleront que l’électro est apparue bien avant l’an 2000. Mais le latin freestyle ? Qui s’en souvient ou l’a même connu ? Il n’est d’ailleurs quasiment jamais mentionné dans la littérature ayant trait à l’histoire de la dance music.
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Par simple méconnaissance pour certains auteurs, ou parce que considéré comme trop facile, trop pop, trop commercial, même s’il recèle de véritables pépites. Surtout, ce style musical n’est, à quelques notables exceptions près, jamais vraiment sorti de son territoire natal, les États-Unis. En France, seuls des DJ pionniers du hip-hop ont utilisé ses disques dont les rythmiques syncopées épousaient parfaitement les mouvements des breakdancers. « Mais pour eux, c’est de l’électro, je ne suis pas sûr qu’ils connaissent la dénomination exacte », estime Teki Latex, DJ et ancien rappeur au sein de TTC. Lui se souvient vaguement de clips vus sur MTV à la fin des années 1980, mais c’est grâce à une mixtape de Diplo et son projet Hollertronix qu’il redécouvre vraiment le genre au tournant des années 2000. « C’est une musique futuriste à base de boîtes à rythmes et de synthés. Ça m’a parlé direct. »
D’autres DJ français passionnés par la scène club de New York ont aussi joué du latin freestyle durant son heure de gloire, principalement dans des shows radio. C’est le cas de Dimitri From Paris qui animait alors l’émission NRJ Club. « C’était un peu l’apanage des Portoricains, une évolution pop de l’électro. Il y avait à New York des clubs qui rassemblaient plusieurs milliers de personnes. » La figure de la french touch rendra d’ailleurs hommage au genre au sein de son duo Erodiscotique avec le morceau « A Reason For Living (Freestyle Edit) », sorti sur Gomma en 2011.
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La première rencontre entre l’électro et la pop
Le latin freestyle prend sa source dans la bouillonnante scène musicale new-yorkaise des années 1980 et les débuts du hip-hop. Alors que les boules à facettes du disco se sont presque éteintes suite à un violent retour de bâton, deux producteurs de la ville inventent le son du futur. En fusionnant deux titres de Kraftwerk – « Numbers » et « Trans‑Europe Express » – Arthur Baker et John Robie offrent en 1982 à Afrika Bambaataa & The Soulsonic Force un tube fondateur, « Planet Rock ». Ce premier morceau d’électro à la rythmique caractéristique bénéficie de vocaux rap, comme beaucoup d’autres par la suite. Mais le duo ne s’arrête pas en si bon chemin et sort dans la foulée deux titres tout aussi novateurs, portés par la TR-808, mais assurément plus pop, avec des inclinaisons soul/R&B : « Play At Your Own Risk » de Planet Patrol et « One More Shot » de C-Bank.
À ce moment-là, on ne parle pas encore de freestyle, mais la mèche est allumée. La réelle explosion a lieu l’année suivante avec, toujours sous la houlette des géniaux Baker/Robie, la sortie de deux tubes mondiaux, « Confusion » de New Order et « I.O.U.» de Freeez. Cela donne alors des idées au musicien Chris Barbosa, qui signe lui aussi un succès planétaire avec « Let The Music Play » de la chanteuse Shannon. Une œuvre d’autant plus fascinante qu’une ligne de basse hypnotique de TB-303 irradie tout le morceau, quatre ans avant que DJ Pierre n’invente officiellement l’acid house à Chicago.
Au même moment, à Miami, un autre Latino du nom de Pretty Tony installe devant les micros de son studio la jeune Debbie Deb, 17 ans, une chanteuse amatrice, coiffeuse de métier, qui enregistre deux classiques de ce que l’on ne nomme toujours pas freestyle : « When I Hear Music » et « Lookout Weekend ». Inspirée par le triomphe, dans un autre genre, de Gloria Estefan et Miami Sound Machine – « Conga », « Dr. Beat » –, c’est toute une génération de musiciens en herbe d’origine portoricaine et cubaine qui décide de se mettre aux machines et de faire chanter, en anglais, des débutantes. À New York, le jeune DJ Jellybean Benitez promeut ce nouveau son chaque week-end à la FunHouse. Il sera d’ailleurs le producteur de « Holiday », l’un des premiers singles de Madonna, une habituée du club de Manhattan.
Danseurs du Loft et roller skate
C’est en 1985, alors que la FunHouse, qui avait joué un rôle d’incubateur, ferme ses portes, que le freestyle va prendre sa forme définitive. Et parce que le rap est momentanément en perte de vitesse, le dénommé Sal Abbatiello décide de changer la direction artistique de son label Fever Records. La nouvelle signature est une chanteuse de 17 ans, Nayobe, produite par un autre jeune musicien, Andy « Panda » Tripoli. Ce dernier va enrichir une instrumentation électro‑funk avec des sons synthétiques de percussions et de cuivres traditionnellement utilisés dans la salsa. Sal Abbatiello ouvre aussi un nouveau club dans le Bronx, le Devil’s Nest, destiné aux jeunes Latinos, avec comme DJ résident un certain Little Louie Vega – qui créera plus tard le duo house Masters At Work. Des danseurs du Loft de David Mancuso, découvrant ce nouveau lieu et cette nouvelle musique, improvisent alors des chorégraphies. De leur propre aveu, ils « freestylent ». Le latin freestyle est officiellement né.
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« Le côté sentimental, presque mal chanté, pas surproduit, me touche profondément. Quand j’écoute du freestyle, je m’imagine ado à New York sur une piste de roller avec des filles latinas portant d’énormes boucles d’oreilles. Une vie rêvée », s’amuse Teki Latex. Car le genre connaît aussi un lieu de diffusion plus inattendu, les « roller rinks », sorte de patinoires sans glace où l’on pratique le roller, fréquentées par des enfants et des adolescents. C’est là que l’Américaine Vivian Host, alias Star Eyes, alors âgée d’une dizaine d’années, découvre le freestyle. Celle qui a été une grande ambassadrice de la drum’n’bass et de la bass music aux USA, journaliste pour XLR8R, organisatrice de soirées à Los Angeles avec son collectif Warp Mode et réalisatrice des podcasts Rave To The Grave et Sound Advice n’a pas oublié ses premières amours et a écrit plusieurs articles sur le sujet pour le site Red Bull Music Academy. « Durant quelques années, le freestyle est devenu la pop music que l’on entendait partout, souligne-t-elle. Aujourd’hui, certains DJ, surtout en Europe, le redécouvrent et pensent que c’était un truc underground. Ils se plantent complètement.»
Une étoile filante
En effet, à partir de 1987, le freestyle, longtemps boudé par les majors et les radios, se retrouve largement diffusé bien au-delà de la communauté latino, et rapporte beaucoup d’argent. On voit l’apparition de girls et boys bands – The Cover Girls, Company B, TKA – produits notamment par les Latin Rascals. Des groupes pop s’y essaient et la chanteuse Taylor Dayne parvient même jusqu’à nos oreilles avec « Tell It To My Heart ». Mais l’euphorie est de courte durée, deux ans à peine. La surproduction et l’arrivée en masse de morceaux de piètre qualité vont vite siffler la fin de la récréation. « C’est le côté artisanal du freestyle qui faisait tout son charme, à un moment donné cela s’est perdu », estime Vivian Host. Pour Teki Latex, « le freestyle n’a pas su grandir avec son public et les gens sont passés à autre chose ».
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Le rap revient en effet en force au début des années 1990, et les radios new‑yorkaises prescriptrices comme Hot 97 délaissent le freestyle. Un genre musical y puisant son inspiration, mais sur un rythme plus lent, le new jack, cartonne dans les charts. Et du côté des clubs, c’est la house qui prend de plus en plus de place. Mais, malgré sa courte existence, le latin freestyle aura marqué l’histoire de la musique américaine de son empreinte indélébile. Ses mélodies sont régulièrement réutilisées par des artistes rap ou R&B, comme Kendrick Lamar reprenant Debbie Deb sur « squabble up » en 2024. Il a également été à l’origine de la Miami bass qui donnera elle‑même naissance au baile funk brésilien. Enfin, des concerts rassemblant de nombreux artistes de l’époque se déroulent toujours régulièrement devant un public conquis. Et de notre côté, on a le sentiment d’avoir réparé une injustice.
10 classiques latin freestyle
C-Bank « One More Shot » (1982)
Shannon « Let The Music Play » (1983)
Debbie Deb « When I Hear Music » (1983)
X-Posed « Point Of No Return » (1983)
Lisa Lisa And Cult Jam « I Wonder If I Take You Home » (1984)
Connie « Funky Little Beat » (1985)
Alisha « Baby Talk » (1985)
Company B « Fascinated » (1986)
Sa-Fire « Don’t Break My Heart » (1986)
Noel « Silent Morning » (1987)




























































































































































































