Par Maxime Delcourt, article issu du Tsugi Magazine nº186 : « Fcukers : rien à brnaler »
En 2007, Brodinski débarquait avec « Bad Runner », un premier maxi taillé pour les fluokids. À 38 ans, après avoir fondé Bromance, collaboré avec Kanye West, s’être passionné pour la trap d’Atlanta et fait les grandes heures du Social Club, il revient, en toute liberté, avec Mono City, un formidable album entre trap et techno.
Début janvier, dans une relative discrétion, tu as sorti un nouvel album, Mono City. Tu en as fini avec l’exercice de la promo ?
C’est peut-être un peu naïf, mais je n’ai pas envie de forcer les gens à parler de cet album. Je préfère qu’ils tombent dessus, qu’ils viennent me chercher et qu’on en parle sincèrement. C’est aussi un luxe que je me permets grâce à tout le travail que j’ai accompli depuis 2007. Mon indépendance, c’est une volonté de tout reprendre à zéro en gérant moi-même les différentes ficelles de ce métier.
Est-ce à dire que tes albums précédents ont pu parfois nourrir une certaine frustration ?
À l’époque de Brava, j’étais déjà dans ce mélange de rap et d’électro, mais je voulais que mes morceaux puissent plaire à un maximum de personnes. Mono City est davantage une expérience, un album qui nécessite d’être écouté dans les bonnes conditions. C’est ainsi que je l’ai pensé, en essayant d’avoir un pied dans le futur, sans chercher à convaincre tout le monde.
- À lire aussi sur tsugi.fr : Gen : Rap, electronica et révolution joyeuse
Le point commun entre Brava et Mono City, c’est toutefois ton goût pour les collaborations, avec tous ces artistes essentiellement venus du rap.
Entre 2020 et 2023, puisque le Covid-19 laissait le temps de créer, j’ai pu participer à plus de quarante projets. J’ai aussi eu envie de repartir sur un nouvel album. J’ai alors contacté près de 150 personnes et, à partir de février 2025, alors que j’étais en tournée en Asie et en Australie, j’ai trouvé mon fil rouge. Ça donne cet immense patchwork de quatorze morceaux où on retrouve autant Jwles et 8ruki que Slikback, helen island ou Big GLTAOW.
Cette volonté de croiser les styles, tu dirais que c’est caractéristique de ta génération, la première à avoir embrassé pleinement les codes d’Internet ?
Grave ! J’ai quand même connu l’époque de l’ADSL, lorsque mon frère et moi avions quatre heures d’Internet par semaine. Je me souviens, par exemple, avoir téléchargé tout le catalogue de Kompakt et être blasé de découvrir que le fichier n’avait rien à voir avec le label allemand… J’avais gâché mes quatre heures hebdomadaires pour rien ! Ensuite, il y a l’époque des premiers DJ-sets à Reims ou à Lille, où je débarquais avec ma tour PC et VirtualDJ comme seuls instruments. Le logiciel ne permettait pas de changer de BPM, donc je me débrouillais pour préparer une énorme playlist de morceaux à 128 BPM. Ensuite, je bidouillais comme je le pouvais pour que tous les titres, aussi différents soient-ils, sonnent bien ensemble.

À tes débuts, tu prenais plaisir à te revendiquer DJ, pas du tout producteur. À quel moment as-tu compris que tu voulais t’investir plus clairement dans la production ?
C’est vrai que je n’ai pas sorti grand-chose avant la création de Bromance en 2011 et que, même avant Brava, je ne publiais pas un nouveau morceau chaque année. Parce que le studio n’était pas mon truc, et parce que je tenais à mettre en avant le fait d’être DJ. Tout a changé en 2013, après l’expérience Yeezus !
Cet album de Kanye West est le fruit de collaborations avec des dizaines d’artistes, parfois réunis sur un même morceau. Tu parviens à savoir précisément les idées que Kanye a retenues sur « Black Skinhead » et « Send It Up » ?
Oui, parce qu’il te fait clairement comprendre ce qu’il attend de toi, ce qu’il aime ou non, ce qu’il valide ou pas lorsque tu lui fais des propositions. Il avait loué un studio à Paris 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, et on a passé des nuits à composer et discuter avec Mike Dean, No I.D. et lui. Le processus est tel que tu as conscience de faire partie d’un projet bien plus grand que toi, populaire, mais pensé avant tout comme une vraie proposition artistique. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de partir aux États-Unis.
- À lire aussi sur tsugi.fr : Brodinski, « Kanye est le seul qui puisse changer la donne »
Tu y traînais déjà pas mal, non ? Il me semble que « Let The Beat Control Your Body » a été réalisé là-bas.
En 2011, j’ai passé entre six et huit mois à Los Angeles. « Sleeping », la deuxième référence de Bromance, est d’ailleurs un titre de Pipes, un duo de Los Angeles. C’est aussi là-bas que j’ai rencontré Louisahhh, avec qui on a très vite enregistré ce morceau. C’était une bonne façon de lancer le label, et je suis évidemment touché de voir la réaction du public quand on le joue aujourd’hui en club. Il est aussi très présent dans des playlists d’entraînement, ce que je comprends totalement, sa cadence s’y prête. Moi‑même, je viens de le remixer façon Mono City pour l’intégrer dans mes sets et m’amuser avec. C’est un morceau important pour moi !
Au début des années 2010, tu disais que la scène bloghouse s’était trop vite renfermée sur elle-même. La création de Bromance était-elle une façon de s’ouvrir à d’autres musiques, en signant des gars comme Danny Brown et Kaytranada, par exemple ?
Complètement ! On avait à cœur de proposer ce mélange au sein d’un univers électronique, d’être aux avant-postes d’une scène observée par le monde entier. La hype, et tout ce que cela suppose (l’attention du public, le soutien des médias, etc.), c’est avant tout une histoire de timing. Avec Bromance, on a eu la chance d’incarner pendant quelques années une certaine liberté, un certain cool, avec le Social Club et le Wanderlust comme points de ralliement.
- À lire aussi sur tsugi.fr : Kaytranada : un nouvel album ce vendredi, un track en écoute
Quand sort Brava en 2015, beaucoup de médias semblent tout de même étonnés de te voir prendre un virage rap…
Ce serait mentir de prétendre que je ne m’y attendais pas. J’avais déjà assumé mon amour pour le rap avant ça, notamment lors des soirées Mardi McFly au Social avec DJ Mehdi, mais là, puisqu’on me laissait l’opportunité de faire un album, il fallait que j’y aille à fond. Je ne voulais pas que Brava marque la fin du son qui m’a fait connaître ; je voulais qu’il soit l’acte fondateur de tout ce que j’allais faire après.

Malgré tout Brava signe la fin de Bromance, qui survient deux ans plus tard.
Chacun avait envie de prendre des directions différentes, et je trouvais ça cool d’arrêter Bromance alors que le label jouissait encore d’une belle aura. C’est aussi le moment où je suis parti à fond dans mon délire trap, et il était inenvisageable d’amener trop de gens avec moi. Je n’avais pas envie de créer des attentes ou des déceptions. D’où mon départ pour Atlanta.
- À lire aussi sur tsugi.fr : Bromance, c’est fini
Est-ce que ça a été facile de te faire accepter par la scène locale ?
Bien sûr, tu te dis que les artistes ne vont pas comprendre ou aimer ta démarche, mais j’étais le Français en col roulé qui faisait des beats chelous, forcément que les gars voulaient me rencontrer. (rires) C’est aussi la grande différence avec Los Angeles et New York : à Atlanta, l’industrie de la musique n’est pas vraiment présente, il n’y a pas trop de règles, les artistes travaillent ensemble et avancent comme bon leur semble. Cette ouverture d’esprit, c’est ce qui m’a permis de publier Evil World, mon deuxième album, sur un gros label américain (Cinematic Music Group, ndr), de voir la pochette de l’album sur des billboards (panneaux publicitaires géants, ndr) à Atlanta ou à Times Square, ou de passer énormément de temps sur place, de 2016 à 2020.
Tu penses que tu y serais encore s’il n’y avait pas eu la pandémie ?
Peut-être pas. Avec le temps, j’ai admis que j’avais fait ce que je devais y faire. Ce que j’aime, c’est l’aventure, celle que je perçois dans les interviews d’artistes comme Bowie, Lynch ou Prince, qui refusaient toute forme de concessions. À ma modeste échelle, j’essaye de conserver la même curiosité en allant dans des endroits où je n’ai pas d’habitudes, comme la Thaïlande, la Grèce, Le Caire ou même Brno en République tchèque, où je m’apprête à faire une résidence.

Après tout ce temps, qu’est-ce qui te paraît le plus étrange : avoir partagé à seulement 20 ans une scène avec Soulwax, avoir produit un morceau pour Shakira (« Loca ») ou être encore présent en 2026 ?
C’est vrai qu’en 2007, je n’imaginais pas que ça puisse durer aussi longtemps. J’ai évidemment eu envie d’arrêter plusieurs fois, mais dès que j’ai un coup de mou, je me dis que j’ai encore des choses à raconter et que j’ai la chance d’avoir pu créer un écosystème qui me permet d’être en retrait, de ne pas toujours viser plus gros pour continuer à exister. Clairement, j’ai le luxe d’être radical, et la chance que des artistes issus des nouvelles générations comme Jolagreen23 s’intéressent à ma musique. Depuis ma collaboration avec Lord Spikeheart, par exemple, j’ai reçu plusieurs propositions de gens du metal. C’est improbable, mais peut-être que ça annonce le début d’un nouvel arc pour mes 20 ans de carrière.


























































































