Responsable de la musique électronique et de la dance music au sein d’Apple Music pour le monde entier, Stephen Campbell a fait de la plateforme de streaming un acteur majeur de la scène. DJ-mixes, captations de DJ-sets pour des publications en son spatial, soutien aux scènes locales, intégration du service aux principaux logiciels de mix… Depuis 2019, ce passionné de techno fait feu de tout bois. Rencontre.

Qu’est-ce qu’un «global head of dance and electronic music»? Vous êtes peut-être le seul dans l’univers des services de streaming à porter ce titre?

Au quotidien, je définis la stratégie et la vision pour nos activités à l’échelle mondiale. Je crée un plan dans lequel nous nous investissons tous, à tous les niveaux et dans tous les services. Donc, mon rôle consiste à élaborer une stratégie initiale, mais aussi à la mettre en œuvre en collaboration avec différents services dans le monde. Car si la musique électronique est un phénomène planétaire, elle est riche en nuances. J’adore la techno, et toi aussi, pourtant, il y a de fortes chances que nous n’écoutions pas la même chose. C’est pourquoi il est crucial de prendre en compte les spécificités de chaque pays.

Comment votre expérience au sein de la branche américaine du label Young (The xx, Jamie xx, Sampha, FKA twigs…) vous aide-t-elle maintenant que vous êtes passé de l’autre côté de la barrière?

Pendant six ans, j’ai été aux commandes de Young Records. Six ans à plonger au cœur de l’industrie, à sortir des disques, construire les carrières des artistes et des DJ, et surtout, à transformer la passion en business. Je connais ce terrain par cœur. Et dans cette aventure, Apple a toujours été un partenaire clé. On a monté des projets ambitieux ensemble, et ça permis de comprendre leur façon de travailler. Résultat? Une base solide, à la fois sur le plan strictement musical, mais aussi sur la compréhension de la manière dont Apple s’inscrit dans l’univers de la musique.

Comment vous gérez les caractéristiques de chaque marché, puisque vous devez penser à la fois global et local. Pour la scène électronique africaine, vous avez lancé Isgubhu. Vous prévoyez des déclinaisons pour d’autres pays?

L’idée que des scènes locales puissent avoir une résonance mondiale est, d’une part, vraiment importante, mais aussi super excitante. La magie de la musique électronique, c’est qu’une scène peut naître du jour au lendemain, devenir ultra-importante dans une ville, mais totalement inconnue ailleurs. C’est là qu’Apple Music peut faire la différence: en offrant une plateforme où ce qui compte localement peut devenir une tendance, voire un phénomène mondial. C’est d’ailleurs l’une des raisons principales derrière tout ce qu’on fait pour la dance, l’électronique et les DJ mixes: permettre à l’underground de ne pas être édulcoré, tout en touchant un public plus large.

En 2019, d’un coup, Apple Music a sérieusement investi l’univers électronique, en rendant disponible l’historique série DJ-Kicks de !K7 records, avant de se lancer dans l’aventure des DJ-mixes. Quel a été le déclic, votre arrivée?

Oui, j’ai rejoint l’équipe à ce moment-là. Et j’ai travaillé en étroite collaboration avec la direction, notamment Oliver Schussler, pour explorer les opportunités qui s’offraient à nous, tant pour nos clients que pour l’industrie. Bien sûr, il y a toujours une dimension business, mais ça vient après. L’essentiel, c’était de comprendre ce qui manquait et ce qu’on pouvait apporter à l’univers de la musique électronique. À l’époque, le concept du DJ-mix en ligne en était encore à ses balbutiements. Et il est rapidement devenu évident qu’il y avait un vrai besoin à l’échelle mondiale, un besoin qu’on pouvait combler. Tout s’est enchaîné naturellement à partir de ce constat: on a réalisé qu’on pouvait apporter quelque chose de significatif, et qu’il fallait foncer, s’y engager à fond, sans retenue.

Est-ce aussi un moyen de combler les trous dans les catalogues, tous ces morceaux ou ces disques qui datent d’avant l’arrivée de l’iTunes Music Store en 2003 et qui sont toujours indisponibles en ligne?

Pour moi, l’une des choses les plus excitantes, c’est de retrouver des morceaux que j’écoutais en grandissant, qui comptaient énormément pour moi, mais dont l’écoute était devenue un peu une corvée. Par exemple, j’ai des cassettes, mais je ne peux les écouter que dans la voiture. Ou alors j’ai des CD, mais où est mon lecteur CD? Ces morceaux pourtant si importants dans l’histoire de la dance music se retrouvent un peu éparpillés à droite à gauche, ou tout simplement perdus. C’est une grande partie du problème. Du coup, fouiller dans les archives et comprendre ce qui s’est un peu perdu dans le monde numérique, c’est tellement excitant, et c’est un moteur énorme pour moi au quotidien.

C’est ce qu’on fait, et l’un des côtés magiques de notre activité autour des DJ-mixes, c’est qu’en explorant les archives, on tombe sur ces morceaux qui n’existent pas sur les plateformes de streaming. Et ce que j’ai appris, c’est qu’il y avait juste beaucoup de, disons de flou, parce qu’à l’époque où ces morceaux sont sortis, personne n’avait anticipé le streaming. C’est le côté business un peu ennuyeux, mais les contrats de droits d’auteur ne sont pas adaptés. Ce qui signifie tout simplement que cette musique n’a jamais été mise en ligne sur les plateformes. Grâce aux DJ-mixes, dans lesquels on retrouve parfois des morceaux absents de notre catalogue, on en a déterré certains. Et ce qu’on fait, c’est que l’on contacte l’artiste, s’il est encore en vie, ou ses ayants droit. C’est une peu: «Vous savez que votre morceau n’est pas dispo? Vous savez, si vous pouviez le mettre en ligne, il est dans ces mixes et ça va être génial pour vous.»

Pendant longtemps, les DJ-mixes en ligne étaient totalement gratuits. Le DJ n’était payé, les auteurs des morceaux non plus. Sur Apple Music, à l’inverse, tout le monde est rémunéré. Comment procédez-vous pour identifier les morceaux utilisés, et donc les ayants droit, dans les mixes qui vous ont livrés d’un seul tenant?

Nous avons créé un outil qui utilise Shazam, mais d’une manière totalement propriétaire. Cet outil fonctionne en lien direct avec notre équipe de spécialistes – des DJ, des collectionneurs de disques, de vrais passionnés qui sont en quelque sorte des Shazam humains. Ils travaillent ensemble pour s’assurer que ce que dit la technologie est précis et vrai. Mais il y a aussi une part de nuance dans notre travail. Par exemple, il peut s’agir du morceau X, mais, en réalité, c’est un edit du DJ Y. Nous, nous le savons, et nous tenons à fournir cette information. Notre équipe d’experts va donc apporter ce contexte supplémentaire que seul un être humain peut ajouter. Ça, c’est la première étape.

Ensuite, cette même équipe découpe l’intégralité du mix pour l’isoler en morceaux individuels (ceux que vous voyez s’afficher), ce qui vous permet, en tant qu’auditeur, de savoir ce que c’est. Souvent, la question qu’on s’est tous posée un jour c’est: «C’était quoi le troisième morceau de ce mix?» Eh bien, maintenant, vous le savez. Donc nous traitons le fichier, nous le découpons, nous le reconstruisons sous forme de «DJ-mix» et il est mis en ligne. Le DJ et le fournisseur du mix sont rémunérés par ma section dédiée aux DJ-mixes. Et les morceaux qui composent ce mix sont rémunérés par Apple Music, exactement comme n’importe quel autre morceau sur la plateforme. La rémunération est strictement la même pour les ayants droit. En revanche, pour ce qui est du DJ et du fournisseur du mix, c’est mon équipe qui gère cela. Pour nous, c’était fondamental. La musique ne devrait jamais être gratuite. Et ce que fait un DJ, c’est une forme d’art, et là encore, ça ne devrait pas être gratuit.

Et c’est pour les morceaux absents de la plateforme, qui apparaissent dans les mixes sous l’intitulé «track ID»que vous partez en quête des auteurs

Oui, exactement. S’il n’y avait pas de track IDs, le problème des DJ-mixes n’aurait pas vraiment été résolu. Les DJ veulent jouer des morceaux qui ne sont pas encore sortis ou qu’ils viennent littéralement de finir de produire en studio. C’est donc aussi une part essentielle du projet, et le principe est le suivant: en gros, pour qu’un mix puisse être validé et diffusé, il faut que 70 % de la musique soit disponible sur Apple Music. Et c’est sur les 30 % restants que nous partons à la recherche des track IDs. Nous cherchons constamment à retrouver les ayants droit. Comme nous l’évoquions plus tôt dans cette discussion, si un morceau n’existe qu’en vinyle et n’est pas sur les plateformes de streaming, nous allons chercher qui en est l’auteur, nous discutons avec lui et nous l’aidons à amener ce morceau sur le streaming pour qu’il puisse toucher des redevances.

En 2025, vous avez annoncé l’intégration des logiciels Rekordbox et Serato à Apple Music, et maintenant de inMusic et Algoriddim…

C’est un rêve qui devient réalité. Quand j’ai appris à mixer en grandissant, je piquais les disques de ma sœur, mes finances étaient alors limitées. Aujourd’hui, ma fille de sept ans apprend à mixer, et elle a accès à une bibliothèque musicale de 100 millions de morceaux. C’est remarquable.

Mais ce n’est pas encore un outil pour les DJs professionnels.

C’est un moyen de préparer et de créer son set. Disons que toi et moi jouons dans une fête ce soir. On mixe en b2b, d’accord? Vous passez chez moi, on regarde ce qu’on va jouer et affiner notre sélection ensuite, en achetant les morceaux. Les droits de diffusion publique ne sont pas encore inclus là-dedans. Ce n’est pas un outil pour mixer en club.

Mais cela pourrait évoluer à l’avenir, pour déboucher sur des mixes à partir de?

Tout à fait. Il y a la question des droits, que nous pouvons résoudre avec le soutien de tous les ayants droit, bien sûr. Mais c’est surtout qu’en tant que DJ, il y a la question du wi-fi dans les clubs, sans parler du stress lié au fait de mixer en public –vous voulez être sûr d’avoir vos fichiers directement avec vous… On y arrivera, mais la première étape était de créer ce formidable terrain de jeu.

Ces derniers mois ont vu arriver sur la plateforme de nombreux DJ-mixes au format audio spatial, captés live à Ibiza, au festival Timewarp, pour le Warehouse Project sous la gare de Manchester ou encore dans des Boiler Room. C’est un format auquel vous croyez?

Je suis convaincu que le format du DJ-mix combiné à l’audio spatial représente l’avenir de la diffusion de contenus «live» pour les festivals. Notre objectif est de capturer l’énergie du moment. On veut que l’auditeur se sente au cœur de la fête. Pour cela, on va truffer les lieux de micros pour pouvoir bénéficier de pistes séparées qui vont nous permettre de réaliser un mix en Dolby Atmos. On est à la croisée des chemins entre la technologie et l’art, car chaque salle, chaque lieu est différent, en termes de disposition, de rendu, d’architecture du club, d’espace et même de DJ et public.

Et pour les mixes enregistrés en studio par des pointures comme Jeff Mills, Hudson Mohawke, Goldie ou DJ Bone, le processus est-il radicalement différent?

Nous voulions aussi créer une nouvelle façon pour les DJ de travailler avec la technologie de l’audio spatial, mais cette fois au niveau des stems, ce qui permet un mix d’une manière impossible auparavant. Jeff Mills a réalisé le tout premier DJ-mix en audio spatial, et quand je l’ai appelé, il m’a dit que ce qui lui plaisait le plus, c’est qu’auparavant, il s’était toujours senti limité par ses mains. «Je n’en ai que deux.» Alors que quand on connaît la façon dont il mixe à plusieurs platines en même temps ! Là, il n’était plus limité, il pouvait amener des éléments sonores d’où vous voulez, ce qui ouvre un tout nouveau paradigme de création. Son mix est vraiment spécial. C’est littéralement un voyage dans l’espace, mais à travers la techno.

Pour la petite histoire, juste avant la fin de l’enregistrement, il nous a demandé de l’aide pour récupérer de véritables sons venus de l’espace. On a donc passé un coup de fil à la Nasa, car on y connaissait du monde, mais lors de mes premières conversations avec eux, ils n’étaient pas vraiment intéressés. Mais quand j’ai dit que c’était pour un projet avec Jeff Mills, il y a eu heureusement quelqu’un qui le connaissant. Le lendemain, toutes les planètes se sont alignées et on a reçu une infinité de sons de l’espace.

Que voyez-vous comme prochaine étape pour le deejaying et la culture électronique sur Apple Music?

Nous n’en sommes encore qu’au tout début. Il y a une quantité astronomique de contenus que je veux encore aller chercher. Il s’agit donc de développer pleinement l’activité des DJ-mixes au à l’échelle mondiale, mais c’est aussi d’importer le concept du DJ-mix dans tous les genres musicaux où cela est pertinent et naturel, que ce soit le hip-hop, la musique latine ou la musique caribéenne. Vous voyez l’idée. Donc voilà: l’expansion du format DJ-mix à tous les genres.