Début juillet 2026, l’organisation MeTooDJs publiait un post Instagram sur la peur des femmes DJs de prendre la parole à propos des violences qu’elles subissent. Parmi les raisons évoquées : la crainte de perdre des contrats, l’inquiétude d’une réaction violente du public, la peur que les agences les perçoivent comme des artistes “à risque” et bien d’autres aspects. Pourquoi les femmes travaillant dans l’industrie musicale se mettent-elles en danger en prenant la parole concernant les violences sexistes et sexuelles qu’elles peuvent subir, que ce soit dans les sphères publiques ou privées ? Comment ce retournement de culpabilité est-il permis ? Comment créer des espaces de parole plus sûrs ? Tsugi a souhaité en savoir plus. 

Dans une industrie musicale où règne la loi du silence vis-à-vis des violences sexistes, sexuelles et des discriminations (VSSD), une organisation se trouve en première ligne : Réinventer la nuit. Celle-ci se trouve au confluent de deux associations : Au-delà du club, qui s’affirme comme un laboratoire de recherche pour des nuits plus inclusives — notamment au travers de son fanzine Flashes, et Consentis, l’une des associations de référence en France en matière de sensibilisation du public et de formations des professionnelles contre les VSSD. Nous avons pu nous entretenir avec Sarah Gamrani, cofondatrice de l’association Au-delà du club et artiste pluridisciplinaire : DJ, chanteuse, productrice en solo sous le pseudonyme sa+ga et en duo à travers Pureblast. Elle est partie prenante de l’organisation des cercles de parole et co-rédactrice de l’étude Briser le cercle

Le contexte de création des cercles de parole

Réinventer la nuit voit le jour à la suite de la parution d’un manifeste signé par plus de 600 professionnel·les du secteur contre les VSSD, courant octobre 2023. L’initiative est portée notamment par la DJ Paloma Colombe, et rejointe par d’autres DJ comme Anaco, Domi ou bien Bambi. Le réseau d’entraide part d’un constat : les comportements sexistes, les agressions sexuelles et les discriminations sont omniprésents dans l’industrie musicale. 

Le dispositif ? Ce sont des cercles de paroles et d’écoute en mixité choisie, se tenant en présentiel ou à distance, une fois par mois. Le cadre garantit l’anonymat des participantes, la modération du cercle est faite par une psychologue, la bienveillance et le respect de la parole des victimes sont de mise. De ces espaces, catalyseurs de témoignages et d’expériences vécues, a résulté une étude : Briser le cercle. Cette dernière est une mine d’or, pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’elle a pu décrire précisément des mécanismes au caractère pour le moins ubiquitaire, au travers de témoignages réels. La seconde, c’est qu’elle a permis de constater les impacts souvent dévastateurs sur les carrières des victimes : « On a remarqué que certaines victimes avaient été exclues des relations de travail par protection des auteurs de violence. Certaines personnes ont dû déménager, changer de ville pour se refaire un réseau. C’est bien évidemment une énorme perte de revenus », observe Sarah Gamrani avant d’ajouter : « Certaines ont complètement changé de voix professionnelle et presque 100% des victimes ont déjà envisagé de le faire.« 

Porosité, précarité, « boys’ club » 

Qu’est-ce qui fait la spécificité des violences dans l’industrie musicale et le monde de la nuit ? D’après Sarah Gamrani, il existe une forte porosité entre les sphères intimes et professionnelles : « il arrive très souvent aux artistes de travailler avec leurs amis, ou que des amis deviennent des relations professionnelles, ou que les relations pro se transforment ensuite en amitié. » En plus de ce facteur de porosité, il y a aussi celui de précarité. Ce sont des sphères professionnelles où le statut d’intermittence est monnaie courante. Où se faire refuser un contrat peut avoir des conséquences financières décisives sur une carrière. Or, prendre la parole sur des violences subies, qui plus est dans un cercle d’amis, peut mener à l’évincement professionnel. 

Cela s’explique entre autres par le phénomène du “boys’ club”, qui est sans doute le mécanisme le plus violent de renversement de culpabilité : les hommes se protègent entre eux quand des bruits de couloir circulent, pouvant aller jusqu’à faire pression pour brider la voix de la victime. Un autre facteur clé est, pour les artistes, la peur du backlash. Il est difficile de prendre le risque de prendre la parole publiquement et de mêler récit intime et traumatique à la carrière professionnelle. D’autre part, il existe aussi des facteurs aggravants, spécifiques à ces secteurs. Notamment une forte exposition et une banalisation de la consommation de substances psychoactives, mais aussi des horaires de travail de nuit qui sont des temps de repos et de divertissement pour la plupart des gens. 

Un continuum de violences dans le temps et dans l’espace  

Toujours d’après Réinventer la nuit, les violences sont omniprésentes. Elles se passent avant les temps de travail, sur les périodes de préparation d’un événement par exemple, sur le lieu de travail, par les équipes qui accueillent ou par des collègues, mais aussi après les temps de travail, lors des afters qui sont d’importants espaces de networking auxquels il est implicitement attendu de participer. Elles existent donc hors ligne, dans la vraie vie, mais aussi en ligne : que ce soit par des DM, des SMS, des mails… En plus de cette courte échelle de temps, les violences se passent du début de carrière jusqu’à la fin de carrière, indépendamment des responsabilités du poste en question. « Si on regarde à l’échelle d’une carrière, ça arrive à plusieurs moments. Il y a notamment des personnes très jeunes, qui s’insèrent tout juste dans le milieu avec une ou deux années d’expérience, qui ont déjà subi de multiples violences. Et il y a aussi des personnes, qui ont une quarantaine d’années, 20 ans d’expérience, qui sont à la direction de lieux ou qui sont artistes depuis très longtemps et qui ont subi de façon répétée des VSSD au cours de leur carrière », explique à ce propos Sarah Gamrani.

Lorsque nous demandons à Sarah Gamrani comment réagissent les lieux de fête à l’idée de mettre en place des dispositifs de prévention des violences, elle nous répond qu’il existe trois cas de figure. « Le premier, ce sont les bons élèves. Ceux qui sont réellement portés par des valeurs féministes et inclusives et qui souhaitent faire mieux, vraiment. Il existe aussi ceux qui disent : « puisque tout le monde le fait, on doit le faire aussi », essentiellement par souci d’image ou motivation de subventions. Et enfin les : « ce n’est pas pour nous, on fonctionne très bien sans », qui mettent en place des politiques de prévention superficielles. »

Besoins et pistes de solutions

D’après Sarah Gamrani, entre la sortie de l’étude en juin 2025 et cet été, il y a eu énormément de témoignages qui ont continué de dresser un constat alarmant. Cela pose une question : que faire des agresseurs ? Comment se réparer quand on est victime ? Quelques pistes existent. Tout d’abord, il existe des formations du Centre National de la Musique concernant les VSSD qui conditionnent l’accès aux aides financières qui poussent les structures à se former. Le tissu associatif propose également un grand nombre de formations. Une fédération a vu le jour en 2025, Fac!le, pour rassembler les expertises des associations existantes comme Consentis ou Les Catherinettes, et produire des ressources communes. Mais il est nécessaire de les renouveler. Premièrement, pour pouvoir s’adapter aux évolutions de la prise en charge des VSSD, deuxièmement pour qu’elle coïncide avec le poste occupé et les responsabilités qui en découlent.

Le rapport parlementaire de 2025 de la commission d’enquête relative aux violences commises dans les secteurs culturels évoque l’importance d’ouverture de poste référent·e VSSD, spécialement formé·e sur ces sujets et responsable de la prise en charge des victimes dans les lieux de fêtes. Réinventer la nuit souligne l’importance que ces derniers soient rémunérés. Car actuellement, ce type de fonction est souvent occupé par des minorités de genre déjà précaires financièrement. La mise en place de briefs par corps de métier (sécurité, ingénieur·e son et lumière, etc), pourrait aussi permettre de limiter le risque de VSSD sur le lieu de travail. L’escorte des artistes de leur hôtel jusqu’au lieu de représentation par une personne de l’organisation, l’accès à une loge personnelle sur place, la mise à disposition d’un numéro de téléphone à contacter en cas d’agression sont aussi autant de manières de protéger ces dernières. Malgré tout, ce genre de protocole reste au bon vouloir des lieux organisateurs d’événements, aucun de ces dispositifs n’est obligatoire pour le moment. 

Il existe aussi les cellules d’écoute et de soutien, pouvant apporter une aide professionnelle psychologique et légale aux victimes. Elles existent déjà, mais il est nécessaire de les faire connaître et de leur allouer plus de moyens. Selon Sarah Gamrani, l’un des problèmes majeurs des victimes est l’errance : ne pas savoir à qui en parler, comment s’outiller, quels sont ses droits. Les cercles de parole permettent certes de libérer la parole, mais ne peuvent pas prendre en charge les victimes sur le long terme.  

Ces derniers ont permis de sortir de l’isolement et aux victimes de réaliser qu’elles ne sont pas seules. Cela a aussi permis la mise en contact : certaines personnes sont restées amies, des personnes ont retrouvé du travail grâce à d’autres qu’elles ont rencontrées dans le cercle. Cela a fonctionné comme un collectif d’entraide. Sarah Gamrani insiste sur un point : « Quand un témoignage sort, les artistes aimeraient avoir un soutien inconditionnel. C’est déjà tellement compliqué de prendre la parole. Pourquoi le témoignage serait-il faux ? Pourquoi le témoignage serait-il exagéré  » ? On vous croit.