Pour nous, il n’existe rien de mieux que d’écouter un album du premier track au dernier, dans l’ordre, bien évidemment. Nos préférés ? Quand on ne sait pas si nous venons de lancer un disque ou d’ouvrir un livre. Alors si, comme nous, vous raffolez de ces récits au fil rouge bien tissé, Tsugi vous a préparé une liste — non exhaustive — de nos concept albums préférés !

À l’ère du streaming et du règne du single, nous avons de plus en plus l’habitude d’écouter nos musiques en « aléatoire ». Passant d’un artiste à l’autre ou d’une ballade soft-rock à une production chargée en BPM, bref nos playlists sont en « Y » comme le dit un poète — oui on vient de citer JUL, la canicule nous a atteints. Mi-juillet, un sondage porté par National Railsur 2 000 habitants britanniques estime que 41% de l’échantillon n’a pas écouté d’album du début à la fin dans l’année. Ça fait beaucoup.

Pour autant, si les albums existent, c’est bien pour une raison. Une catégorie en particulier : ceux dits conceptuels. Si ce nom ne vous est pas familier, ce sont ces disques où les morceaux se succèdent dans un ordre précis pour former un récit. Parfois les projets sont narratifs, avec une histoire, des personnages et même des plot twists. D’autres sont plutôt thématiques, avec une construction qui explore un sujet global sous différents angles. En tout cas, on en a plein en réserve et de tous les types, alors ouvrez les écoutilles !

Kraftwerk – Computer World

Le groupe allemand a révolutionné la musique électronique des années 1980 et leur septième disque, Computer World, sorti en 1981, n’est pas une exception. Dans cet album de seulement 33 minutes — court mais efficace — Kraftwerk explore l’arrivée de la technologie, l’informatisation de la société et la surveillance, des sujets abordés dès l’introduction avec « Computer World ».

Musicalement, les productions sont robotiques, mécaniques, notamment grâce à une voix distordue et codée qui nous suit tout au long des sept titres. Les musiciens se transforment eux-mêmes en espèce d’ordinateur. Cet album, qui à l’époque pouvait paraître dystopique était au final visionnaire. Alors que dans « Computer Love », le chanteur se tourne vers son ordinateur pour un « data date », on se rend bien compte que la réalité contemporaine et ses relations digitales ne semblent plus tant dystopiques.

Björk – Vulnicura

Pour ceux qui viennent de vivre une rupture douloureuse — ça va aller — Vulnicura de Björk sera la bande-son de votre remise sur pied. Dans son huitième album, la chanteuse nous dévoile chronologiquement le processus de sa propre déception amoureuse. Il incarne l’anatomie d’une rupture en quelque sorte.

La dramaturgie se construit en trois actes : trois premiers morceaux abordent les événements qui ont mené jusqu’à la rupture, les trois suivants évoquent la douleur qui en découle, avant que l’album ne se termine sur un autre trio de titres, dans lequel Björk tire une conclusion spirituelle de cette situation cathartique. Les mélodies de l’album suivent cette construction, nous permettant de comprendre plus intimement les émotions de la chanteuse à chaque période. Avec des morceaux comme « Black Lake »,  durant jusqu’à dix minutes, il est clair que l’Islandaise avait des choses à dire pour apaiser son cœur.

Ninajirachi – I Love My Computer

Sur son premier album, Ninajirachi assume avoir grandi derrière son ordinateur. Comme chez Kraftwerk, ce disque s’est construit autour de la technologie, mais pas dans une vision dystopique. Au contraire, dans I Love My Computer — si vous avez passé le niveau 1 de Duolingo, vous avez sûrement déjà compris — la DJ et productrice australienne déclare son amour pour son ordinateur. Les productions naviguent entre EDM, speed garage, hyperpop, ou encore dubstep et la princesse de la Gen Z évoque en 40 minutes de pure énergie tout ce qu’elle ressent pour son outil de travail.

Parfois elle aimerait ne vouloir faire qu’un avec lui comme dans « Fuck My Computer » et d’autres fois, elle aimerait oublier certaines choses qu’elle a vues sur cet écran, comme elle l’avoue dans « Delete ». I Love My Computer est empreint d’une certaine nostalgie adolescente, à base d’« iPod Touch » et de casques filaires. Alors, plutôt génération iPad kid ou romantisation de la technologie ? Sûrement un peu des deux, mais ce qui est sûr, c’est que l’album mérite l’écoute, peu importe la génération.

Ethel Cain – Preacher’s Daughter

Pour ce projet, Ethel Cain nous plonge dans l’histoire sombre et macabre de son alter ego. L’esthétique gothique portée par la cover et les visuels nous immerge totalement dans ce monde parallèle. On vous prévient tout de suite, il faut s’accrocher. Comme son nom l’indique, Preacher’s Daughter conte l’histoire de la fille d’un prêtre du sud des États-Unis. Dès l’introduction, on comprend que ses relations avec la religion, sa famille et sa ville sont tumultueuses, ce qui la poussera à fuir.

Dans cet album, Ethel Cain ne cesse pas les allers-retours entre le passé éprouvant de son alter ego et l’épopée que cette dernière vit au présent sur la Harley-Davidson et le truck de ses amants le long des routes texanes. Prostitution, drogue, emprise et abus, les morceaux explorent des sujets plus traumatisants les uns que les autres. Le plot twist le plus glauque de la pop-folk que vous n’ayez jamais entendu arrive : spoiler alert, on comprend dans « Ptoloemaea » que son dernier partenaire finit par la tuer, pour se repaître de sa chair… Oui, on parle bien de cannibalisme. Sur « Strangers », le morceau de clôture, on la rejoint dans l’au-delà et une question ne quitte pas ses lèvres : « Alors que je me retourne dans ton ventre, est-ce que je te rends malade ? ». De notre côté, on espère que vous ne lisez pas cet article en mangeant…

La Femme – Teatro Lúcido

La Femme a choisi LV2 au collège et on espère que vous aussi, sinon l’album risque d’être long. Comme un carnet de voyage qui a vu du paysage, Teatro Lúcido est une ode à la culture hispanique. Inspiré par la Plaza de España de Séville, le parc du Retiro de Madrid, l’Alhambra de Grenade ou encore les ruines de la cité aztèque de Mexico City — on commence à faire pas mal de kilomètres — le groupe français a décidé d’enregistrer un album entièrement en espagnol. Alors que nous sommes assis sous les lumières artificielles de notre bureau en plein août, cet album nous transporte le temps de quelques morceaux sous le soleil brûlant d’Espagne et d’Amérique-Latine. Et ça fait du bien.

Tout au long du disque, des voix féminines se mêlent aux synthétiseurs, guitares, trompettes, au pasodoble ou encore aux rythmes andalous. Au niveau des paroles, certains morceaux frôlent la dérision : dans « El Tio del Padul », Sam Lefèvre réclame simplement plus de bières et de patatas bravas, et on ne peut que le comprendre. Pour autant, quand « Y tú te vas » se lance, la vibration de sa basse devient la bande-son d’un drame romantique. La rythmique inspirée du flamenco et de ses palmas — les fameux clappements de mains — nous incite à danser, une larme aux coins des yeux. L’onirisme de Teatro Lúcido est une bouffée d’air frais, et on ne peut pas s’empêcher de le réécouter quand on est en manque de vitamine D.

Kendrick Lamar – good kid, m.A.A.d city

En 2012, les albums duraient une heure et 40 minutes, du moins ceux de Kendrick Lamar. En presque deux heures, le rappeur américain signe un des albums les plus emblématiques du rap U.S, et même si ce n’est pas notre style de prédilection, il mérite le détour. good kid, m.A.A.d city, sous-titré « A short film by Kendrick Lamar », est une journée à travers les yeux du jeune rappeur dans les rues de Compton, une banlieue de Los Angeles. Le disque nous donne toutes les pièces du puzzle de son adolescence, sans déroulement chronologique, et il est de notre ressort de les rassembler pour avoir le tableau complet.

Entre les productions atmosphériques et le storytelling, l’album nous introduit dans une ambiance sombre. Le projet nous met face au réalisme social de la communauté afro-américaine vivant en banlieue, et aborde le sujet des violences urbaines, de l’alcoolisme dans « Swimming Pools (Drank) », des traumatismes liés aux gangs dans « Poetic Justice » ou encore de la recherche de rédemption spirituelle. Le disque se construit réellement comme un film, avec des interludes composés de dialogues, nous immergeant totalement dans ce récit cinématographique.

Magdalena Bay – Imaginal Disk

Est-ce que vous avez déjà tellement aimé un album que l’envie de vous insérer son CD dans le cerveau vous a traversé l’esprit ? Non ? Le duo Magdalena Bay, si, et ils en ont carrément fait un projet. Ce ne sont pas vraiment Mica Tenenbaum et Matthew Lewin qui endurent la procédure de transplantation disquaire, mais leur personnage fictif, True. La métamorphose débute après la rencontre du personnage avec sa version idéalisée pendant « True Blue Interlude » et se poursuit tout au long de l’album sur un fond de synth-pop disco-esque porté par la voix angélique de la Mica Tenenbaum.

Le nom de l’album est un joli jeu de mots avec les « imaginal discs », des petites structures biologiques qui permettent aux larves de se transformer en papillons — moment culture. On comprend alors qu’Imaginal Disk est un rêve éveillé abordant tous les aspects de la métamorphose, spirituelle et physique. Que ce soit le besoin de se renouveler et de se défaire de ses démons, la recherche obsessionnelle d’un idéal ou encore l’acceptation d’un passé traumatisant, Magdalena Bay nous inspire à nous accepter dans notre entièreté. Ne serait-ce pas ça la réelle renaissance libératrice ?