Ce dimanche 20 septembre, le parti de gauche radicale mené par Elif Eralp remporte les élections régionales berlinoises avec 25,7% des scrutins. Derrière cette victoire se cachent des promesses : d’abord sur l’accès au logement, mais également un grand débat autour de la nuit berlinoise et de sa culture club. Nouvelles taxes pour financer les clubs ou fonds dédiés à l’insonorisation… C’est ce que la candidate évoque dans un contexte délicat pour cette culture en déperdition depuis la crise du COVID-19. Mais alors, qu’est-ce que nos voisins d’outre-Rhin ont à nous apprendre sur l’importance d’amener notre culture club dans le débat public ?

Dégradation d’un fleuron de la culture club

C’est en août dernier que Clubcommission a sorti une étude complète sur le sujet dans l’espoir de pouvoir analyser les changements, les comprendre et s’adapter pour y survivre. Quelques chiffres pour illustrer cela : 61 % des clubs parviennent tout juste à atteindre le seuil de rentabilité contre 79% en 2017. 39% fonctionnent à perte, contre 21% en 2017, et 23 % considèrent sérieusement de mettre la clef sous la porte d’ici 12 mois. Michael Biel, secrétaire d’État à l’Économie, répondait à Clubcommision : “La demande est élevée, les pistes de danse sont pleines, et pourtant pas mal d’entreprises sont sous pression économique.”

C’est dans ce contexte compliqué que s’ouvrent les débats régionaux autour de ce fleuron touristique. Elif Eralp se présente avec un programme de rupture vis-à-vis des anciennes politiques menées. Elle est élue sur un programme agressif envers la spéculation immobilière qui, d’après elle, contribuerait à la crise de la culture club. Pour pallier à cela, elle n’hésite pas à brandir le référendum de 2021 qui a pour objectif d’exproprier, moyennant un dédommagement, les grands groupes immobiliers cotés en bourse, détenant à eux seul plus de 3000 logements. Cette mesure aurait pour but d’entamer un gel des loyers, notamment commerciaux, et donc de protéger les clubs d’un rachat par des promoteurs. Elle se place aussi en garante de la protection des baux de clubs en s’appuyant sur leur statut d’institution culturelle. Tout cela fait rêver mais n’est pour l’heure qu’un programme. Car si Elif Eralp souhaite devenir la prochaine maire de Berlin, ses 25% ne suffiront pas. La nécessité donc de s’allier avec d’autres groupes d’une gauche plus molle sur ces questions sera nécessaire. C’est à ce moment-là que nous verrons ce qui est réellement fait.

Seul contre le monde

Le reste de la gauche souhaite soutenir cette culture mais de manière moins profonde en s’attaquant majoritairement à la surface des problèmes. Le parti Grüne (les Verts) et leurs 14,3%, promeuvent aussi l’insonorisation aux frais des promoteurs de nouveaux complexes résidentiels et la facilitation d’open-airs écoresponsables. Le SPD (sociaux-démocrates) et ses 12,1% rejette les propositions d’expropriation soumises par Elif. Leur vision sur le club se veut plus molle, il considère la culture comme une nécessité économique grâce à son attrait touristique et dans ce sens-là souhaite privilégier le subventionnement malgré les cris d’alarme des établissements sur son inefficacité à long terme.

De l’autre côté de l’échiquier les mesures sécuritaire et réactionnaires s’enchaînent en espérant tuer une culture qui leur échappe. Le CDU (Chrétiens-démocrates) avec ses 18,7% mise sur un renforcement de la sécurité aux abords des clubs en visant particulièrement le trafic de drogue. Il considère son importance culturelle tout en la traitant de frein au développement économique général de la ville. Pour finir, l’AfD (extrême droite) et son terrifiant 16,2% est plus claire sur ses positions. Il s’oppose au subventionnement public de la scène techno qualifiée de culture de niche “gauchiste” ou “décadente” et préfère orienter ces subventions vers des institutions plus classiques comme l’opéra ou le théâtre. De réorganisation radicale du parc immobilier à relents réactionnaires, les Allemands ont, malgré tout, l’opportunité de débattre autour de cette culture. Il est peut-être temps de se pencher sur ce qu’il se passe ailleurs et de commencer à avoir des revendications concrètes qui feraient enfin avancer la scène en France.

Illustration pour Berghain_Berlin_Dance_Floor
Dancefloor berlinois

Savoir poser un regard

Longtemps pointées du doigt, les musiques électroniques ont finalement été inscrites au patrimoine culturel immatériel français. Le ministère de la culture, sous l’impulsion du syndicat Culture nuit, a aussi lancé le label « Club culture, lieux d’expression et de fête » permettant d’identifier les lieux qui soutiennent « activement la création artistique et les artistes DJs ». Malgré cela, la fête ne rentre jamais dans le débat public. Les clubs sont relégués à de simples établissements de nuit qui n’ont pour but que de vider la tête à une force de travail interchangeable à bout de souffle. On célèbre les festivals qui remplissent nos villes l’été, tout en laissant les salles, clubs et collectifs qui font vivre cette Culture toute l’année se débrouiller avec la hausse des loyers, les contraintes sonores et une économie de plus en plus fragile. 

La question n’est donc peut-être plus de savoir s’il faut sauver les clubs. Elle est de savoir quelle place nous voulons donner à la fête dans notre politique culturelle. Berlin ne fournit pas forcément la réponse, mais elle montre au moins qu’il est possible de poser la question publiquement. À nous maintenant de savoir ce que nous voulons défendre. La protection des baux ? L’insonorisation ? Un véritable fonds dédié à la nuit ? Une fiscalité adaptée ? Et l’éléphant dans la pièce, l’abrogation de la loi RIPOST ? Finalement, le plus intéressant dans ce qui se joue à Berlin n’est peut-être pas la victoire de Die Linke, ni même les mesures qu’Elif Eralp parviendra, ou non, à faire adopter. C’est le fait que la culture club soit devenue un véritable sujet de politique publique.