On a discuté avec la chanteuse et musicienne londonienne Shygirl à l’occasion de la sortie de son nouvel album, SWALLOW!. Désir, vulnérabilité, violences, racines électroniques qui se frottent à l’indie rock, amour, performances scéniques… Nous savons désormais — presque — tout sur ce disque. 

Par Alexandra Dumont

Shygirl a tôt fait de conquérir son statut d’idole. Active depuis 2016, l’artiste londonienne a vu sa musique underground propulsée sur le devant de la scène paradoxalement grâce au confinement. De quoi opérer un mouvement de recul autant qu’une certaine insaisissabilité : fut un temps où Shygirl annulait même ses rendez-vous promo sans préavis. Alors, après avoir manqué sa venue parisienne et sollicité ses équipes pour un entretien en visio, on avait quelques appréhensions. Mais ce matin-là, derrière une caméra éteinte, Shygirl s’est livrée avec une sincérité inattendue. De quoi confirmer certaines intuitions nées à l’écoute de son nouvel album, SWALLOW!. Rencontre.

« Honey », extrait de ton premier album Nymph, détonnait du reste de l’album, très R&B suave, et semble faire écho à l’ouverture de SWALLOW!, avec ses breakbeats puissants et ses accents big beat à la Prodigy.

Je vois clairement les liens entre des morceaux comme « Honey« , « Wildfire » ou « Shlut » et ce nouvel album. Quand je compose, toutes les sonorités reflètent naturellement mes centres d’intérêt : le processus est assez fluide. C’est au moment de réunir les morceaux et de construire un récit cohérent que ces liens apparaissent. Ces morceaux en contenaient déjà les prémices.

Tes racines électroniques se frottent plus ouvertement à l’indie rock. Cette évolution est-elle liée à ta collaboration avec Karma Kid ?

Nous avons déjà collaboré sur « BDE« , « Coochie« , « thicc« … Je choisis les producteurs pour leur versatilité, afin de ne pas me sentir limitée en studio. Comme lorsque je mixe, j’aime faire dialoguer les influences. L’indie rock m’a toujours attirée. « Lucky » et « Sublime » incarnent cette nouvelle direction. Nous avons travaillé sur le disque de la fin de l’été 2023 à décembre dernier, ce qui nous a laissé le temps de faire évoluer les morceaux et de laisser davantage de place à mes propres goûts.

J’entends l’influence des musiques de mon adolescence : Seal, Keane, The Klaxons, Bloc Party, Sky Ferreira, mais aussi Adam and the Ants, Blondie, The Prodigy et Madonna. Elle a traversé tant de genres ! En devenant moi-même artiste, j’ai réalisé à quel point il était incroyable d’aimer une même artiste à travers autant de périodes de sa vie.

Tu as toujours abordé la sexualité frontalement, avec « Coochie », ode au vagin et au plaisir d’être touchée. Mais, sur SWALLOW!, le désir cohabite davantage avec le romantisme et la vulnérabilité. Tomber amoureuse t’a-t-il donné envie de révéler une autre facette de toi-même ?

C’est plutôt la même facette de moi qui s’exprime, mais avec davantage de ressources pour l’explorer. Je suis tombée amoureuse à un moment où je me sentais bien dans ma vie et en paix avec la personne que je suis. J’étais mieux disposée à vivre cette expérience, avec davantage de patience et d’introspection. Nymph venait lui aussi d’un endroit intime, mais mon expérience personnelle était différente. Quand je répète les nouveaux morceaux, notamment « Real », je parviens à convoquer une intensité émotionnelle que je n’avais jamais atteinte auparavant. C’est une découverte de pouvoir interpréter une chanson de cette manière, tout en préservant cet espace intime. J’ai l’impression d’avoir compris quelque chose qui, jusque-là, restait mystérieux à mes yeux.

Shygirl
Shygirl © Jessica Madavo

Tu apparais comme une amante dévouée à son partenaire. Y a-t-il chez toi un désir de fusion avec l’autre ? Et est-ce compatible avec les idées de liberté et d’émancipation féminine qui traversent ton travail ?

Je me suis enfin sentie capable d’assumer le plaisir que pouvait me procurer cette fusion, parce que je n’avais pas le sentiment d’y perdre une part de moi-même. Cette aspiration était peut-être déjà là, notamment dans « Alter », mais mes relations précédentes impliquaient des compromis. Cette fois, j’ai découvert qu’on pouvait être vue et acceptée par l’autre, et que cette reconnaissance pouvait nous faire grandir et devenir une meilleure version de nous-mêmes. Cela m’a poussée à mieux comprendre mes émotions et leur effet sur l’autre. J’ai toujours aimé tester mes limites, mais je suis aujourd’hui plus prudente, car quand je vais mal ou que je frôle le point de rupture, cela affecte aussi mon partenaire. J’ai enfin pu assumer ces désirs de fusion : être désirée, désirer quelqu’un et me montrer vulnérable. Je ne me sens pas moins forte pour autant, au contraire. Je me sens davantage moi-même.

Le désir enfle sous la couette, tandis que ton partenaire se dérobe et reste insaisissable. Cette frustration se lit-elle dans les images de violence et de luxure qui traversent tes clips ?

Je parlerais moins de frustration que de passion, d’intensité et de la manière viscérale dont je ressens les choses. J’ai connu des moments où je partageais mon corps avec des personnes qui ne savaient rien de moi. L’acte tenait presque de la masturbation : je profitais de l’anonymat, vivant quelque chose pour moi tout en le partageant. Mais avec un partenaire auprès de qui l’on se sent véritablement vue, que je considère comme mon égal, l’expérience est tout autre : on entre aussi différemment en relation avec soi-même. Au-delà de la dimension physique, c’est une expérience métaphysique. En écrivant cet album, je me suis demandé si c’était ainsi que certaines personnes vivaient leur foi en Dieu. Pour la première fois, je pouvais comprendre ce lien : j’éprouvais une telle conviction que j’étais prête à rendre mon corps vulnérable et à m’abandonner, tant mon corps et mon esprit sont connectés.

Pendant la tournée de Nymph, tu affichais une grande assurance, presque statuaire. L’amour t’a-t-il amenée à lâcher prise sur scène ?

Mon rapport à la scène a évolué, même si cette dimension reste présente. Avec Nymph et ses miroirs sur scène, je voulais rappeler que cet espace était le mien et que pour se l’approprier, le public devait me montrer son énergie. Cela se conquiert, ça ne se donne pas. Et puis, à l’époque, je sortais du Covid : les lieux où je pouvais passer inaperçue étaient devenus des espaces où tout le monde me regardait. Pour me sentir à l’aise, j’ai choisi de traduire ce que je vivais dans mon corps, mon premier accessoire.

Avec SWALLOW!, la performance est plus libre, physique et cinétique. Chaque concert suit un cheminement physique : je commence par m’ancrer et affirmer que chaque geste est un choix, avant de devenir plus libre dans mes mouvements. Le public désire mon corps et attend un spectacle authentique, mais j’ai d’abord besoin de résister à cette attente pour rappeler que ce que je donne relève de mon choix, et non de ce que l’on exige de moi.

Les situations les plus intimes continuent de se déployer dans les espaces de fête et de club. Tout ce qui se passe à l’abri d’une chambre à coucher devient, sous ton nom, une immense fête collective. Pourquoi le club reste-t-il un espace aussi privilégié pour explorer l’intimité ?

Le club, la fête et, plus largement, la communauté sont au cœur de mon univers. C’est là que je puise le plus d’inspiration. Je me sers des autres comme de miroirs : je les observe pour mieux me questionner. Sur scène, je réfléchis aussi à l’histoire du lieu et à la manière dont elle façonne les attentes du public. Le club est un formidable laboratoire pour explorer ces questions. Pendant la création de l’album, j’ai testé mes démos en DJ-set, sans que le public sache que j’en étais l’autrice. Ses réactions étaient alors uniquement dictées par la musique. Observer les corps et l’énergie de la foule m’a aidée à comprendre ce que je voulais faire de ces morceaux.

Ma double pratique du mix et de la composition me donne une position singulière. Ma tournée et la création de Club Shy ont nourri ma réflexion sur l’appartenance à une communauté et ce que je peux lui apporter. Je n’ai pas envie de créer quelque chose qui n’apporte aucune valeur. Je voulais faire un disque qui ait du sens pour moi et puisse apporter quelque chose aux autres. Sinon, à quoi bon le partager ?