Dix ans après le Brexit, Tsugi s’est rendu à Bristol pour prendre le pouls : où en est la scène électronique dans tout ça ? Des artistes, responsables de lieux alternatifs et des radios locales nous racontent la situation actuelle. Décryptage.
Par Laurent Bigarella
« Déjà dix ans, sérieux ?! » Derrière le bar de Mickey Zoggs où il sert des pintes aux premiers clients de l’après-midi de cette journée de fin mai 2026, Leon s’étonne à l’évocation des dix ans du Brexit. La tête déjà bien prise par l’organisation le soir même du cinquième anniversaire du lieu qui héberge Noods radio qu’il a co-fondé, le Bristolien exprime avec sa réaction un sentiment que beaucoup d’artistes et acteur·ices des musiques électroniques partagent ici : le Brexit était une erreur mais la scène ne s’arrête pas de tourner pour autant.
Au contraire. En dix ans, si beaucoup évoquent les contraintes liées au retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne — décision prise à la suite d’un référendum le 23 juin 2016 et dont les conséquences ont pris effet à partir de 2021 —, un certain nombre d’initiatives stimulantes ont depuis vu le jour à Bristol. De quoi confirmer le statut de la ville comme berceau et terrain de jeu des cultures alternatives britanniques.


The Sound of Bristol
Portishead, Massive Attack, Tricky, Roni Size, Batu, IDLES… Sur les 30 dernières années, la huitième ville — neuvième selon certains classements — du Royaume-Uni a vu éclore un nombre de trajectoires artistiques disproportionné par rapport à sa taille. Difficile aujourd’hui de qualifier cette scène musicale de façon monochrome. Elle s’illustre plutôt par une pluralité d’esthétiques cohabitant ensemble, forgeant l’identité sonore de la ville.
La culture sound system joue un rôle particulièrement important dans ce grand mix. Portée par un héritage caraïbéen, plus particulièrement jamaïcain, avec notamment la « génération Windrush » (du nom d’un bateau qui désigna l’émigration massive forcée de centaines de milliers de personnes des colonies des Caraïbes anglaises après la deuxième guerre mondiale). Elle continue de « résonner dans les esprits de Bristol aujourd’hui » explique Dexter, programmateur de Jam Jar et DJ, croisé à Mickey Zoggs avant un set qu’il vient jouer aux côtés d’un artiste londonien. Journaliste indépendante pour différentes publications dont Crack Magazine, autre institution culturelle locale, Annie Parker confirme que « la culture sound system a une influence tellement énorme ici, qui se manifeste de façons auxquelles on ne s’attend pas forcément. Il y a des soirées dub en écho à cette culture, mais elle a aussi influencé la scène punk. »
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La « pollinisation croisée » est un autre marqueur de la scène musicale de Bristol. Les sound systems caribéens et leur déploiement dans les rues ont eu un impact sur plusieurs genres présents dans la ville, comme le racontent Max Kelan et Pessimist, deux artistes incarnant à leur manière une facette de l’identité sonore bristolienne. Pour eux, l’accent est mis ici sur les « lourdes basses ». Ils soulignent par ailleurs le côté « nonchalant » et plus « décontracté » de la ville par rapport à d’autres, signe contribuant selon eux à la qualité de sa scène. Les deux artistes en sont des membres actifs, multipliant casquettes et projets. Le premier est organisateur d’événements, producteur indus-techno ou post-punk EBM avec Bad Tracking, performeur live, réalisateur de clips vidéo — « il en fait pour beaucoup de monde ici », glisse Pessimist quand on les rencontre ensemble —, créateur de label avec BellyacheRecords… Pessimist est lui aussi très impliqué dans cette scène, à travers ses différents alias (Stigma, Soft Boi, ou au sein de Ruffhouse et Boreal Massif) ou son label UVB 76. Ensemble, les deux producteurs représentent bien l’esprit d’une scène aux sonorités indus, expérimentales, trip hop, leftfield, infusée de basses et de rythmiques déviantes ayant conduit Boiler Room à réaliser en 2019 un documentaire, Keep Bristol Weird, cristallisant une « scène qui pousse la riche histoire musicale de la ville dans de nouvelles directions passionnantes, et crée de nouveaux sons à partir de formes déjà établies. » Max Kelan insiste lui aussi sur le caractère « DIY et indépendant de beaucoup de projets ici : les gens n’ont pas l’état d’esprit industriel ou l’envie de devenir des stars ! »
Esprit DIY, centres communautaires et Jerk Chicken
Ce melting pot de basses profondes et percutantes, Jonny T en fait aussi le constat. Sous son alias Concrete Folk, le résident de Noods Radio est un observateur de cette scène : « Le son de Bristol a une histoire mêlée de festivals DIY locaux, de rave, de dub, de punk, de protestation et de politique. Le West Country est une région relativement petite, et cela a donné naissance à de nombreux sons — jamais des genres, toujours des sons uniques. » Ce qu’il nomme une « collision d’expérimentation musicale » caractérise l’identité de la ville, qui se façonne dans des « petits clubs, appartements, studios, radios pirates, squats, centres communautaires, résidences universitaires, chambres et pubs… »
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Les centres communautaires occupent une place particulière dans cette dynamique, précise la journaliste Annie Parker : « Nous avons une longue histoire à Bristol et au Royaume-Uni de ces espaces utilisés comme des lieux de musique, bien qu’ils ne soient pas forcément équipés pour être des endroits de concert. Ce sont en quelque sorte des salles des fêtes, mais pour vivre une expérience de sound system authentique, c’est là-bas que ça se passe. Tu entres dans une salle, toutes les lumières sont allumées, le sound system est là. Et il y a sans doute quelqu’un dans un coin qui vend du Jerk Chicken. »
Mises bout à bout, ces raisons font de Bristol une ville « particulièrement ouverte d’esprit » selon Dexter du club Jam Jar. Et une ville où règne résolument un esprit festif. Menée récemment par l’agence Megaflatables, une étude relayée par Mixmag a révélé que Bristol se place dans le top 5 des villes où, par rapport au nombre de ses habitant·es, les requêtes en ligne relatives à des activités nocturnes sont les plus importantes, avec en tête des recherches liées aux mots « raves », « karaoké », « festivals » ou « club ».

Des lieux pour cimenter une communauté
Malgré l’ombre du Brexit de 2016, la dernière décennie a vu émerger un certain nombre de projets emblématiques ayant servi de catalyseur pour la communauté électronique bristolienne. Attablé à Cafe Kino sur Stokes Croft, l’un des axes du Nord de la ville où se retrouve une partie de cette scène artistique, Julian, de son nom d’artiste October, a les yeux qui brillent quand on lui demande les lieux dont l’impact est indiscutable pour les artistes et la communauté électronique locale : « Mon endroit préféré, et qui est très important pour tout le monde à Bristol, c’est Strange Brew ». Deux mots qui reviennent quasi systématiquement au fil de nos conversations avec les acteurs et actrices de la scène de Bristol. Un lieu dans lequel le résident de la radio NTS confie se sentir particulièrement à l’aise, à l’instar de ses camarades de fête.
À l’évocation du lieu depuis la terrasse de Mickey Zoggs où on discute avec elle, Annie Parker confirme : « Strange Brew est clairement un des endroits les plus excitants à Bristol… C’est un endroit qui nourrit les gens. » Rencontrée à The Canteen Bristol, à quelques pas de Cafe Kino sur Stokes Croft, Sophie (DJ R.E.D) raconte elle aussi affectionner ce lieu : « Il y a des concerts incroyables et une programmation club super aussi. À chaque fois que j’y vais, ils font quelque chose de différent avec l’espace… » Tout y est modulable, donnant au club et ses 350 places un aspect différent en fonction de la scénographie utilisée. Né dans le sillage des soirées iconiques « Dirty Talk » qui mélangeaient disco, new beat, Chicago house, techno et qui ont « incontestablement influencé beaucoup de gens à Bristol », selon Max Kelan et October, Strange Brew semble aujourd’hui faire l’unanimité au sein des protagonistes de la scène musicale locale.

Autre lieu apparu sur les radars au cours des dernières années à Bristol et évoqué par beaucoup de personnes croisées en ville : The Island. Ancien commissariat de police, ce club est aujourd’hui géré par Andreea et Marina. Il fait partie d’Artspace Lifespace, une association caritative de « creative placemaking » qui s’emploie à réutiliser des lieux vacants en projets socio-culturels collectifs. Ici, il s’agit d’accueillir des artistes en résidence, proposant des studios de musique, de danse ou encore une galerie d’art. De nombreux autres lieux continuent de façonner la scène électronique bristolienne, de The Love Inn à Lakota ou Jam Jar. Si on compare les lieux listés sur la plateforme Resident Advisor, Bristol en compte 223 (actifs ou non-actifs), quasiment le même nombre qu’à Lyon (219). Sauf que la ville anglaise compte 3 à 5 fois moins d’habitant·es dans son bassin de vie que la troisième ville française, illustrant la densité et le dynamisme de sa scène électronique.
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Tous ces lieux diffusent une variété de genres : dubstep, drum’n’bass, jungle, house, techno, jazz… avec par ailleurs une forte « identité queer » présente en ville comme le rappelle Andreea de The Island lorsqu’on la rencontre à l’occasion d’une soirée où elle nous fait visiter l’ancien commissariat, dévoilant ses anciennes cellules devenues des loges ou des studios. Comme beaucoup de lieux, The Island sert ainsi de tremplin pour toute une scène émergente, faite de jeunes collectifs, comme Stretch Collective, Zen Arcade ou Dismantle.
Noods Radio et le village électronique Bristol
Parmi les lieux qui ont marqué et continuent d’influencer le développement musical, un autre nom revient sans cesse au fil de nos discussions : Noods Radio. Hébergée depuis cinq ans dans son QG Mickey Zoggs, la webradio est née en 2015. Initialement localisée à Surrey Vaults — autre lieu ayant contribué au rapprochement de la scène — la plateforme diffuse 24h/24 des sets de ses résident·es et d’artistes de passage en ville.
En cet après-midi de fin mai 2026, on y croise par exemple DJ Plead avant un set qu’il ira jouer plus tard dans la nuit à The Love Inn. Comme dans beaucoup de villes, la webradio sert de lieu de rassemblement et d’espace d’expérimentation pour toute une scène, où les liens entre artistes sont par ailleurs déjà solides compte tenu de la taille de la ville. « On a beaucoup de chance à Bristol… Il y a tellement de musicien·nes, de promoteur·ices et de DJs ici, mais tout le monde se connaît. Ça, c’est vraiment spécial ! », souligne ainsi la journaliste Annie Parker pour qui des lieux comme Mickey Zoggs ou Strange Brew contribuent à cette effervescence : « Tu peux tout le temps tomber sur des gens que tu connais là-bas. » Un sentiment que partage Marley, autre jeune artiste rencontrée ici : « Bristol est un endroit vraiment petit, donc dès que tu t’investis dans une scène, les gens le remarquent. »
Un effet « village » qui répond, en miroir, à l’immensité londonienne. Difficile de comparer la métropole anglaise avec Bristol. Pour autant, la ville du « West Country » attire et suscite toujours l’intérêt de certain·es artistes de la capitale. C’est en tout cas ce que nous décrit Rohan Rakhit, DJ invité à jouer à Jam Jar et également de passage à Mickey Zoggs lorsqu’on le rencontre : « J’adore venir à Bristol et faire des choses ici, jouer, rencontrer du monde. À Londres, tu es une goutte d’eau dans l’océan. Bristol, c’est un village. Si tu évolues dans une certaine scène, tu finis par connaître tous les autres qui en font partie. » Pas de manque d’offre non plus en termes de propositions d’événements selon Annie Parker pour qui : « Il y a ce truc qu’on dit, selon lequel les gens de la scène vivant à Bristol ne partent pas parce qu’ils et elles n’en ont pas besoin… Tu vois une super soirée organisée à Londres et tu te dis, je pourrai probablement voir la même chose à Bristol la semaine prochaine ! »
« Déconnexion avec l’Europe »
Si Bristol et son écosystème musical se portent bien, l’évocation du Brexit avec des artistes et acteur·ices laisse entrevoir une autre réalité, un peu plus sombre. Jonny T alias Concrete Folk résume la situation : « Les lieux indépendants et de musique DIY souffrent énormément de la déconnexion avec l’Europe. » Même son de cloche chez les artistes. Selon un rapport du European Movement UK, « Les musicien·nes britanniques ont vu leurs opportunités professionnelles se réduire au cours des dix années qui ont suivi la décision du pays de quitter l’Union européenne. »
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Plusieurs artistes croisé·es à Bristol confient avoir rencontré des difficultés de déplacement dans des pays de l’Union européenne à la suite du Brexit, comme October constatant avoir « eu moins de dates en Europe après ça, notamment à cause de problèmes de visas. » Pour les programmateur·ices de salles et de clubs à Bristol, les questions de visas pour faire venir des artistes se posent aussi. Dexter de Jam Jar le certifie : « On a eu beaucoup de concerts annulés à cause de problèmes de visa. Pas plus tard qu’hier ! Je dois donc me tourner principalement vers des artistes britanniques ou des artistes ayant des visas britanniques parce que je n’ai pas forcément le budget pour financer les contraintes liées à de telles demandes. »

Conséquence directe d’un tel durcissement des règles de mobilité : le racisme aux frontières. Rohan Rakhit l’a déjà expérimenté au cours de ses voyages pour aller jouer dans des clubs étrangers : « Quand je me déplace ailleurs, on me pose beaucoup de questions aux frontières. Récemment en Pologne on m’a demandé ce que je faisais là, les agents de sécurité ne me croyaient pas quand j’ai indiqué que j’étais DJ. Ça crée des situations anxiogènes. »
Business de disques
Parmi les acteur·ices impacté·es par ce vote : les disquaires. En ville, impossible de passer à côté de Disk Frisk et « l’éclectisme de ses bacs » selon la DJ R.E.D, ainsi que l’institution Idle Hands. Chris Farrell en est le fondateur et le gérant. Selon lui, le Brexit a contribué à éroder l’image de la scène anglaise : « Avant, la Grande-Bretagne faisait beaucoup plus partie de la conversation dans la musique électronique… en tant que DJs britanniques, c’était beaucoup plus facile d’aller décrocher des dates en Europe. De nos jours, ça s’est tari pour beaucoup d’artistes. »
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Rappelant que les effets de la décision populaire de 2016 se sont fait sentir réellement à partir de 2021 — année à partir de laquelle le droit de l’Union européenne a cessé de s’appliquer au Royaume-Uni — il appuie sur une conséquence très concrète du Brexit : les régulations de TVA qui concernent les commerçant·es, y compris les disquaires : « Avec les nouvelles règles de TVA appliquées du jour au lendemain, j’ai perdu environ 30 % de mon chiffre d’affaires… et ça arrivait juste après le confinement et la crise généralisée du coût de la vie. Et ça a été dur. Ça a été vraiment dur. »
La situation s’est par ailleurs dégradée concernant la logistique de commandes de disques, ralentie à cause des règles d’exportation entre son pays et l’Union européenne. « Même si je n’ai rien fait de mal, je subis les conneries bureaucratiques d’un gouvernement Tory (parti politique britannique à l’origine de la proposition de référendum de 2016 ayant conduit au Brexit, ndlr) qui n’était intéressé par le Brexit que parce que ça protégeait leurs propres putains d’intérêts financiers », conclut-il.
Désintérêt, résignation et nouvelles formes de collaborations
Malgré de telles conséquences bien réelles pour les artistes, les promoteurs, les labels ou les disquaires, plusieurs personnes rencontrées à Bristol avouent que le Brexit n’est pas vraiment un sujet de conversation. Julian (October) le premier : « Il y a bien d’autres sujets d’ordre géopolitique qui arrivent en priorité dans les discussions : les délires de Trump, ceux du monde de la tech, le changement climatique. Le Brexit n’est plus trop une préoccupation au sein de la scène. » Couplé à la pandémie de Covid-19, aux défis économiques et à l’ère de la « polycrise », le Brexit semble davantage être une couche sous-jacente permettant d’expliquer les difficultés rencontrées par les artistes et acteur·ices de la scène de Bristol ou britannique. Par ailleurs, ce désintérêt s’explique parfois aussi par effet générationnel. Marley fait par exemple partie de cette nouvelle vague artistique arrivant à Bristol et n’a pas de souvenir pré-Brexit ; difficile dès lors de comparer les deux périodes.
Pas question pour autant de se résigner selon plusieurs artistes de la ville. « Bristol bouillonne de nouvelles façons de contrer les restrictions imposées par le Brexit », revendique Concrete Folk. Le producteur Max Kelan va plus loin. « Tout ça a bien entendu eu un impact majeur pour la scène. Mais ça nous a fait réaliser qu’il fallait juste se dire, « tant pis », et bosser avec plein de gens venus d’Europe. Je pense que ça a pu accélérer la collaboration en ce sens-là. Peu importe ce qui se passe politiquement, on restera toujours connecté·es avec le continent. Parce qu’on fait partie de l’Europe, au final. Ça, ça ne peut pas changer. »
Par Laurent Bigarella



























































