Le légendaire festival brestois serait-il enfin devenu raisonnable ? Rassurez-vous, la réponse est planquée dans la question. À l’entame d’une fête mémorable pour ses 30 ans, on a tenté de comprendre “l’esprit Astro”.

Par Mathias Riquier 

La Cité des Étoiles a toujours été l’un de nos refuges préférés. Loin des postures et des feux de paille, aussi près que possible de l’essence de la musique qui nous fait vibrer, le festival brestois a développé un sens de la fête dont la maturité actuelle ne se retrouve nulle part ailleurs. On a tenté de mieux saisir “ce qui fait Astropolis”. L’accueil inoubliable ? La pression atmosphérique ? Les traquenards de backstage ? Au-delà des moments suspendus offerts par une programmation sans faille, on a voulu détecter l’esprit du festival dans ses interstices, en donnant la parole aux artistes, aux organisateur·ice·s et aux festivaliers.

Famille intègre

« Je me souviens de mon premier Astropolis comme si c’était hier. En 1999, alors que j’avais tout juste 19 ans, Antoine, le papa de mes filles, parle de moi à Gildas et Matthieu (les co-fondateurs du festival, ndlr). J’étais juste une petite meuf de free party qui jouait de la drum’n’bass – “Elisa des Troubles Fête”. Je n’avais pas de nom de scène, je n’avais jamais mixé ailleurs que le matin, en toute fin de teuf. Matthieu décide alors de me rebaptiser « Elisa Do Brasil », en référence à ma nationalité. Un nom qui ne m’a jamais quittée et qui a forgé toute ma “vie de raves”. Cette année-là, pour mon tout premier set avec eux, j’ai ouvert la scène house du château de Kériolet (un ancien site du festival, près de Concarneau, avant d’atterrir à Brest, ndlr) avec un gros set jungle. Je me souviens d’avoir traversé, la pression jusqu’aux oreilles, la cour du château alors qu’il faisait encore jour, avec mon flycase presque plus lourd que moi – je refusais qu’on le porte à ma place. J’ai pu voir la cour du manoir se remplir doucement. Tout au fond du dancefloor, Manu Le Malin et Torgull étaient là, les bras croisés, à me regarder avec bienveillance. À 16 ans, j’avais décidé que ma vie serait une fête, ce jour là c’est devenu réalité. Depuis, j’ai eu la chance inouïe de grandir au sein d’une famille intègre. »

Elisa do Brasil, DJ / productrice, figure d’Astropolis, tête d’affiche du Dub Corner pour les 30 ans du festival

Illustration pour elisa-do-brasil
Elisa Do Brasil à Astropolis en 1999 © DR

Hippy Freak

Depuis mes débuts, j’ai collaboré avec de nombreux festivals. Mais Astropolis, c’est quelque chose d’autre ! Travailler avec Matthieu et Gildas a été l’une des expériences les plus fortes de ma carrière… Au point que je me marie sur le site du festival cette année ! Je me souviens des loges des Bloody Beetroots : Matthieu y avait joyeusement démarré les festivités avant leur arrivée. En découvrant la gueule de l’endroit, le duo l’a qualifié de « hippy freak » auprès de leur agent… On a évidemment adoré, c’est même devenu le thème d’une édition. Et pour aller avec, une campagne d’affichage célébrant la nudité, aussi libre que malicieuse, qui nous a valu une pluie de stickers « Porno ras-le-bol » dans tout Brest. Encore une fois, jubilation au bureau : « On bouscule les vieux esprits, n’est-ce pas? » C’est ça, Astropolis : un festival jusqu’au boutiste qui défend une culture libre, à l’image de l’esprit originel de la culture techno.

Barbara Philip, ancienne de l’équipe d’Astropolis, RP dans le milieu festivalier à Montréal

Petit oubli

On est en 2014, pour les 20 ans. À un moment, je suis censé rejoindre le patron, Laurent Garnier, pour un back-to-back surprise en clôture du festival. Moi je suis bien calé du côté de la scène Mekanik (la scène hardcore, ndlr), ça fait la fête, ça discute… Et j’oublie, mais genre totalement ! À l’autre bout du festival, Laurent est déjà installé, c’est l’heure, il commence à jouer tranquillou… Un pote et ma copine de l’époque traversent tout le site pour venir me choper par le col, me demandent ce que je fous encore là, et je leur réponds calmement “bah quoi, je suis bien ici, ça joue, le son est cool !” Bref, je percute absolument pas, il a fallu qu’on me rappelle à mes obligations. Coup de stress, j’embarque mes vinyles à la hâte, je cours rejoindre Laurent, tout le public me regarde passer. Lui me voit monter sur scène, mort de rire, il m’affiche direct au micro : “bah le voilà, à la bourre, comme d’hab !” J’ai quand même salement l’impression d’être un gosse qui a fait une bêtise, mais je commence mon set, un peu fébrilement, le temps de redescendre du coup de panique, et la suite fait partie de l’histoire ! À aucun autre endroit qu’à Astropolis je ne peux me sentir aussi détendu, c’est paradoxal : la confiance qu’ils m’accordent fait que j’ai carrément pu zapper un début de set !

Manu Le Malin, DJ / producteur, figure d’Astropolis et host de la scène Mekanik

Illustration pour 1997 – Laurent Garnier & Manu Le Malin
Laurent Garnier et Manu Le Malin en 1997 à Astropolis

Mourir à Brest

Astropolis 2012, ma première année. Je me rappelle découvrir la magie du site pour la première fois : l’énorme boule à facettes, les plus belles scénos que j’aie jamais vu… et la qualité du travail sur les lights ! Depuis lors, à Astro, ce sont les lumières qui me rendent la plus heureuse, et je sens la magie opérer dès le moment où on descend dans la Cour (la scène centrale du festival, dans une cour de manoir, ndlr). Cette année-là, excités comme des puces avec mes amis, on ouvre le bal sur le set de Stand High Patrol, mes copains grimpent sur les caissons en face de la scène, stimulés par un track dont ils sont archi-fans. Le son s’arrête, les gars de Stand High lancent un « les gars au fond, vous descendez ou on ne remet pas le son ! », mérité. On y retourne presque chaque année, on est sûrement un peu plus sages aujourd’hui, quoique : l’histoire m’amènera à me faire tatouer avec une autre amie bretonne le fameux « Mourir à Brest » que j’ai désormais sur le bras.

Lisa, festivalière, probablement la plus grande fan d’Astropolis sur Terre

Illustration pour 2012 Astro – La Cour Gildas Raffenel
La Cour en 2012 © Gildas Raffenel

L’after à 10 balles

Vendredi 15 août 1997, 8h du matin : le premier Astropolis basé au manoir de Kériolet se termine, Laurent Garnier vient de retourner la salle des Gardes et le son coupe. On est un paquet de ravers à vouloir continuer. Un projet se dessine : un after semble se tenir sur les bords de l’Odet. Les convois s’organisent, on suit tous la bagnole de devant, direction Porz Meillou. Je pense que les boulangeries situées sur le trajet s’en rappellent encore. Le spot est dingue : un quai qui s’enfonce dans la rivière, transformé en dancefloor et perdu en forêt… Petit souci, personne ne rentre. L’entrée est délimitée par une barrière et l’orga réclame 50 balles (on parle en francs, ndlr). Le problème c’est que tout le monde est complètement fauché après la nuit blanche et que le premier distributeur de billets n’est pas à côté. Le public boycotte gentiment en s’asseyant en tailleur, transformant le chemin en un rassemblement de ravers désœuvrés, le calme avant la tempête… Ça négocie sec à l’entrée : Une réduc’ à 40 francs ne fait pas bouger d’un poil cette joyeuse brochette de radins malgré eux. Tout d’un coup, Manu Le Malin s’improvise médiateur de crise et hurle la formule magique : « Allez, 10 balles ! ». C’est l’explosion de joie : toute le monde se lève en hurlant, la barrière est prise d’assaut et une pluie de pièces de 10 francs s’abat sur l’organisateur complètement pris de court. L’after est légendaire, avec des baignades à poil et des touristes en bateau complètement hallucinés. Un épilogue gravé dans les mémoires !

Ti’Olive, membre de l’association organisatrice et “historique” d’Astropolis

Laurent Garnier
Laurent Garnier joue dans la salle des Gardes en 1997 © DR

Esprit infoline

L’événement, aujourd’hui, est connu, on en a même fait une vidéo. Avec Sourdoreille, on suit Astropolis depuis des lustres en filmant plein de lives et de DJ sets, on les adore et c’est réciproque. Alors quand, en 2015, je leur expose une idée qui me trotte dans la tête depuis quelques mois déjà, ils acceptent directement. L’idée, c’est de faire jouer Manu le Malin, illégalement, dans un recoin du port de commerce de Brest, pour un set archi-court (30 minutes), filmé par nos soins. Pas d’autorisation, “l’esprit infoline” respecté avec un simple post Facebook sur les pages de Sourdoreille, d’Astropolis et de Manu quelques instants avant le début, et c’est parti. Une demi-heure de hardcore furieux, en pleine fin d’aprem, avec 200 motivés ayant répondu à l’appel. Les flics sont évidemment passés, impuissants, et sont repartis. À la fin du set, Manu embarque ses vinyles, ses cellules et se fait exfiltrer dans une Clio. Ce qu’il faut retenir ? C’est qu’aucun autre festival n’aurait accepté une telle proposition, posée littéralement 24h plus tôt, alors que le festival avait déjà commencé. Et jamais je n’aurais proposé ça ailleurs, évidemment. Notre histoire avec Manu s’est consolidée depuis, en témoigne un film sur sa carrière, totalement encapsulé dans l’un des lieux mythiques d’Astropolis.

Mario Raulin, Co-fondateur et producteur de Sourdoreille

Par Mathias Riquier