En 2025, Octo Octa et Eris Drew ont été invitées à participer à une conférence organisée par le média Support. Organize. Sustain. (S.O.S), en partenariat avec le festival néerlendais Dekmantel. Les deux DJs et productrices y ont parlé de la culture rave à l’heure des réseaux sociaux en abordant les questions suivantes : comment bâtir une communauté ? Comment établir un dialogue intergénérationnel (notamment avec ceux qui pensent que « c’était mieux avant ») ? Quelles sont les approches qui transcendent ce que l’on peut voir sur les écrans ? La captation est désormais disponible sur YouTube, mais Tsugi vous en résume les grandes lignes.
Comment préserver les valeurs de la rave dans un contexte où la scène se déploie à présent largement sur les réseaux sociaux ? Nous sommes d’accord sur le fait qu’il est nécessaire de débattre de la question et pour autant nous peinons à trouver des solutions. Qui de mieux qu’Octo Octa et Eris Drew pour répondre à la question ? Sans doute pas grand monde. Elles ont fait leur baptême de rave au début des années 1990 dans des warehouses à Chicago et elles ont une longue expérience du DJing. C’est la raison pour laquelle le média Support. Organize. Sustain. créé par DVS1 en 2019 les a invitées. Ce dernier organise des discussions autour de la préservation des valeurs des scènes électroniques et tente de les envisager autrement qu’une industrie, mais comme un lieu de création, de lien et de culture. On apprécie que les artistes n’aient pas des opinions caricaturales, mais nuancées et pertinentes sur la question. Retour sur cette conférence.
Des manières différentes d’entrer dans la scène
Eris Drew a commencé à sortir en warehouses au début des années 1990, à Chicago. Elle raconte qu’à cette période, on entrait dans la musique électronique par la radio, mais que cette dernière était un peu commerciale, avec des DJ-sets très rapides. Puis on parvenait à l’obsession musicale par la rave : « C’est quand je suis allée en rave que je suis réellement tombée amoureuse de la house ». À l’époque, il fallait connaître quelqu’un pour y entrer car il y avait peu, sinon pas, d’informations disponibles quant à leur tenue. Les raves comportaient un aspect secret, et les personnes qui y venaient étaient vraiment passionnées. Ces dernières avaient lieu en périphérie des villes et c’était souvent beaucoup d’organisation pour y arriver : « J’habitais en banlieue, donc c’était un périple d’aller à la ville. Mais c’était très pratique pour aller en rave.« À présent, il existe une forme de saturation médiatique quant à la musique électronique. Des formats comme Boiler Room y ont contribué. Globalement, on peut venir à une rave sans être passionné·e, mais ça n’implique pas les mêmes tenants et aboutissements.
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Un ressentiment intergénérationnel
Dans le cadre de la conférence, Octo Octa met sur la table son concept de « clubber timestream » : elle considère que les premières expériences en rave sont les plus extatiques, et que quand cette extase s’atténue, on peut avoir la sensation que tout ce qui était magique auparavant devient fade. Cela peut mener à une forme de minimisation des premières expériences de raves de la jeune génération. Eris Drew s’exprime à ce sujet : « Quand je joue dans un endroit avec lequel je n’ai pas beaucoup d’affinités, je me rappelle que ce sera peut-être la première expérience de quelqu’un et ce sera peut-être une révélation. » La nouvelle génération a certes accès à plus de contenus, de soirées, mais cela n’enlève rien à la magie et même aux révélations qu’elle peut ressentir lors de ses premières expériences festives. Eris Drew souligne également l’idée que le même mot, ici « rave », peut signifier différentes choses : « Un prof de droit que j’adorais nous a dit le premier jour de cours, que le même mot peut avoir différentes significations dans différents contextes. Ça parait basique, mais le terme rave est devenu un terme très générique. » Il n’englobait pas la même chose à la fin du XXe siècle qu’à présent et il faut l’accepter. Aussi, des personnes plus âgées sont en colère car elles sentent qu’il y a quelque chose qu’elles ne maîtrisent plus et c’est une réaction normale de l’être humain. Mais il faut que ces mêmes personnes acceptent que cette culture continue d’évoluer hors de leur contrôle.
Une fonction anthropologique de la rave
L’aspect psychédélique de la musique touche tout autant les premiers ravers que les jeunes générations. D’après Eris Drew, il est nécessaire de comprendre ce qui est indissociable de l’être humain dans la rave pour comprendre sa fonction sociale. « Un des concepts anthropologiques qui m’a vraiment marquée, c’est le concept de durée. Que ce soit dans les chants religieux, courir un marathon, ou jouer le même track pendant dix minutes, le but est vraiment de ressentir la durée. C’est commun à toutes les cultures. Écouter de la musique sur une période prolongée a un effet sur les ondes thêta mesurables dans le cerveau. » Ce n’est pas la même chose d’écouter un morceau de trois minutes que de s’immerger dans le son pendant deux heures. L’état de transe dans lequel nous nous trouvons dans le second contexte change la cognition, c’est démontré scientifiquement. Et c’est toujours le cas, malgré les caméras, les photos…
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La facilitation de l’accès à l’information et la pédagogie
Toujours lors de cette conférence, Octo Octa revient sur les difficultés qu’elle a traversées dans l’emploi du matériel, que ce soit pour le DJing ou la production : « Ça m’a pris cinq ans pour comprendre comment faire fonctionner les machines dans mon studio. Je ne savais pas comment faire, je ne savais pas à qui demander. » Sans internet, il était difficile de savoir à qui s’adresser pour savoir comment utiliser tel ou tel matériel. Maintenant, non seulement on a accès à des tutoriels, mais d’une manière générale, nous savons qu’il est possible de se lancer par la simple représentation, notamment sur les réseaux sociaux.
La fonction du soundsystem et l’importance de son architecture
Octo Octa exprime le fait que les États-Unis ont étonnamment peu de lieux dans lesquels les DJs peuvent mixer : « À New York, il existe autant de clubs que dans n’importe quelle autre métropole, mais dans le reste des US, ce n’est pas le cas. Dans des villes comme Boston ou même Chicago, les clubs ne sont pas monnaie courante. » Elle raconte qu’Eris Drew et elle-même ont parcouru le pays avec des speakers à l’arrière de leur voiture pour pouvoir sonoriser les bars, les caves… D’après Octo Octa, avoir son propre soundsystem est une manière d’avoir des “extatic moments” avec sa communauté.
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Selon Eris Drew, l’architecture et la disposition d’un soundsystem sont très importantes. Dans les années 1990, les speakers étaient installés d’une certaine manière, afin que les gens dansent devant. « Les enceintes devaient être des monolithes dans l’espace, raconte-t-elle. Les danseurs avaient un objet avec lequel interagir. Cette disposition peut créer des expériences intenses et subjectives de la musique.« Certaines personnes regardaient vers le DJ pour observer sa technique, mais ça n’était pas la majorité. À présent, les personnes qui dansent se concentrent essentiellement autour du DJ et au milieu du dancefloor. C’est la preuve que la manière dont on agence un dancefloor impacte directement notre façon de faire la fête : les caméras braquées vers le DJ-booth en font partie.
L’importance d’une communauté en ligne
Eris Drew revient également sur le fait qu’une jeune femme trans l’a aidée à traverser une période très difficile en ligne. Elle éprouvait des difficultés à créer son identité de femme trans et à rencontrer des personnes qui vivaient des émotions similaires. Quand cette personne lui a envoyé un message sur les réseaux sociaux pour lui dire qu’elle croyait en elle et son art, cela lui a permis de rencontrer une communauté. Elle raconte : « j’avais 39 ans, je n’avais toujours pas fait mon coming out trans et je peinais vraiment à me former cette nouvelle identité. Je me sentais très seule et perdue. Une jeune femme trans m’a contactée en ligne. Elle m’a dit que j’étais géniale, que j’étais une super DJ et que je pouvais le faire« . Les communautés en ligne sont aussi des catalyseurs de liens, qui sont d’autant plus importants quand on manque de représentation dans la société.
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Pour Octo Octa, répondre aux messages sur les réseaux sociaux est très important car cela lui permet de créer du lien avec son public : « Je ne poste pas beaucoup sur les réseaux, mais je lis tous mes messages et j’essaie de répondre autant que possible quand c’est approprié, car j’ai la sensation d’engager de réelles conversations. » Par ailleurs, elle pense que les DJs ne sont pas obligé·es de faire ce que leurs managers ou les clubs leur disent de publier s’iels trouvent que ce contenu ne correspond pas à leur identité : « Il arrive souvent que des promoteurs ou les clubs me demandent de faire du contenu spécifique pour la collaboration. Quand j’ai l’intuition que je ne dois pas le faire, je décline poliment. Je crois que quand on fait quelque chose en se disant qu’on doit le faire parce que tout le monde le fait, on peut sentir que ce n’est pas authentique. Par ailleurs il est important de passer outre la honte de poster sur les réseaux sociaux lorsqu’on est un artiste, car ils restent un outil très puissant pour promouvoir son art et le communiquer aux personnes qui veulent pouvoir l’expérimenter.
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