Chippy Nonstop est DJ la nuit, productrice et promotrice le jour. Voilà une femme qui prouve que l’on peut porter des talons de 15cm, s’habiller court, mettre des perruques et être une girl boss incontestable. Tsugi la rencontre à Paris, entre deux averses orageuses, quelques heures avant un gig à la soirée Flash Cocotte où elle partage le line-up avec Lucia Lu et Tygapaw, entre autres.
Chippy Nonstop arrive à l’heure prévue. Nous sommes installées dans le lobby d’un café de la place Clichy, non loin de son hôtel. Elle joue le soir même à la soirée Flash Cocotte, une institution de la nuit gay parisienne, à la Machine du Moulin Rouge. Elle est vêtue de manière incognito, avec un t-shirt noir, les cheveux remontés en chignon, de sobres ongles bleu pâle, avec quelques strass – tout de même. Ce qui contraste beaucoup avec son persona d’artiste, exubérant et ultra féminin. Elle parle d’une voix calme et affirmée, qui donne envie d’accorder sa confiance. Cette manière même qu’ont les Etats-unien·es de s’exprimer. Plongée dans le quotidien d’une star — entre deux avions —, à travers une vaste conversation autour de ses doutes, de ses valeurs et de ses aspirations.
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Enfance multiculturelle et rencontre avec la musique
Chippy Nonstop a pour le moins eu une enfance multi culti. Ses parents sont indiens, elle est née à Dubaï, et elle a grandi entre la Zambie, les États-Unis et le Canada. Rien que ça ! Cette manière d’évoluer entre trois continents lui forgera cet enthousiasme pour le voyage et la rencontre avec l’autre. Ce goût aussi, des brassages musicaux si caractéristiques de ses mixes et de ses productions. C’est dans la scène punk qu’elle fait sa première rencontre avec la contre-culture. “C’est ici que j’ai trouvé repère quand j’étais enfant. J’avais du mal à me reconnaitre dans les personnes qui m’entouraient à l’école”, avoue-t-elle. Plus tard – mais quand même tôt –, un ami l’introduit à la musique électronique vers l’âge de 14 ans. Il lui est encore compliqué de sortir en club, car à cette période, Chhavi Nanda – de son vrai nom – vit aux US et l’âge minimum légal pour ce type d’endroit est de 21 ans.
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Vers l’âge de 16 ans, c’est lors d’un déménagement intra-US, à San Francisco, qu’elle rencontre la rave. De nombreux événements en pleine nature prennent place dans la baie de San Francisco, notamment les soirées nommées Hoodstock : “Tous les genres de musique y étaient mélangés : il y avait de la musique électronique, mais c’était aussi la période où l’indie explosait.” Aujourd’hui, elle a la sensation que les styles, et de facto, le public, y étaient bien moins cloisonnés qu’aujourd’hui. C’est un peu plus tard, à Los Angeles, et en faisant beaucoup la fête, que Chippy Nonstop entame son processus de professionnalisation, sans même s’en rendre compte. “On me disait : ‘Oh, tu danses très bien, tu devrais être une performeuse’, ou ‘Oh, tu as une super énergie, tu devrais faire de la musique’”. De fil en aiguille, elle se retrouve en studio avec des producteurs, pour faire des vocals. “À ce moment-là, je ne me rendais même pas compte que je faisais du networking, j’étais juste contente d’être dehors.” Petit à petit, Chhavi Nanda commence à produire de la musique et notamment à en écrire. C’est une période où elle participe à des séminaires d’écriture pour des lyrics. Mais un événement va la forcer à réajuster sa trajectoire.

Le tournant de 2015
En 2015, elle revient d’une tournée en Asie quand elle est arrêtée par la douane à l’aéroport de Los Angeles, à cause de problèmes de visa. Elle a trois options : retourner d’où elle vient, c’est-à-dire le Japon, aller en Inde, car ses parents en sont originaires, ou aller au Canada, car elle détient un passeport canadien. Elle choisit de partir pour Vancouver, car c’est le vol le moins cher. Dès cet instant s’entame un processus de pérégrination : elle vient vivre quelques mois à Paris, avant d’élire Toronto pour domicile : une ville aux politiques en faveur du statut d’artiste, mais aussi l’une des métropoles les plus multiculturelles du monde. À partir de cet instant, elle commence à prendre le DJing au sérieux, parce que c’est une source de revenus plus fiable que la composition. “Je savais mixer depuis longtemps et j’avais commencé à faire mon branding sur internet, j’étais déjà bien identifiée. Je jouais beaucoup dans des endroits corporates : dans des centres commerciaux, dans des magasins”, raconte-t-elle.
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Intersessions & Pep Rallies, le ciment de la communauté queer torontoise et au-delà
Quand elle arrive à Toronto, elle remarque que peu de personnes savent utiliser des CDJs, ce qui la surprend car à Los Angeles, mixer était particulièrement accessible. Elle organise alors le premier atelier Intersessions, la semaine même de son emménagement. Ces derniers se destinent à apprendre aux personnes minorisées à mixer, mais aussi à se promouvoir, à fixer ses tarifs, et à lancer ses propres événements. Cela permet à Chippy d’avoir la sensation de vraiment agir pour la communauté, car elle doute parfois de la seule suffisance des soirées : « Quand je fais la fête, parfois, je me demande si les gens se parlent vraiment ». C’est aussi une manière pour elle de faire des rencontres dans cette nouvelle ville. Trois participantes sont d’ailleurs devenues parmi ses meilleures amies à ce jour : Bambi, Peach et Nino Brown, elles vivent toutes de francs succès par ailleurs. L’aventure continue, puisque les ateliers perdurent depuis maintenant plus de dix ans.
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Chippy et un de ses amis à Toronto, Kareem, font un autre constat : il n’existe pas d’espace adapté à la communauté queer pour faire la fête. Les clubs sont trop souvent très straight, et orientés vers la tech house. La plupart des lieux destinés aux personnes de la communauté LGBT+ manquent cruellement d’équipement, que ce soit en termes de CDJs ou de sound system. Ensemble, ils lancent alors les soiréesPep Rallies. Si aujourd’hui ces dernières vendent plus de 1500 tickets à guichet fermé, les deux amis sont partis de peu : « On portait le système son nous-mêmes à bout de bras, pour l’installer dans des espaces très DIY ». Elle estime d’ailleurs que les Pep Rallies ont contribué à former la scène torontoise telle qu’elle est aujourd’hui, dans lesquels il est possible d’écouter différents styles de musique. Depuis, des éditions se sont aussi exportées ici et là : que ce soit à Vancouver, à New York ou à Londres.

L’explosion après le stream Mixmag
2021 marque un autre moment de rupture dans la carrière de Chippy. Elle a l’opportunité de participer à un stream avec Mixmag. Ce set est un melting pot de toutes ses influences : on y écoute du footwork, de la juke, de la rave, mais aussi de la pop. Elle crève l’écran, il est palpable qu’elle est dans son élément le plus naturel. À partir de cet instant, sa carrière prend un tournant opposé à la scène queer : « pour une raison qui m’échappe, ce set a beaucoup parlé aux personnes de la scène hard techno. J’ai commencé à y avoir de grosses opportunités professionnelles, et je m’y suis un peu perdue pour un temps ». Chippy enchaîne les gigs, les avions et les nuits sans sommeil : « Je travaillais beaucoup trop, j’étais drainée et j’avais la sensation d’être dans une communauté dans laquelle je n’ai pas ma place. J’ai complètement perdu le sens de ce que je faisais« . À chaque gig, elle subit un incident : que ce soit le DJ qui la précède qui ne la laisse pas jouer ou qui termine en retard, l’accueil artiste qui la traite différemment des autres DJs, ou encore des commentaires sexistes dans les backstages.
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Un retour aux sources nécessaire
Après un temps, elle se rend compte que ce rythme n’est pas soutenable et qu’elle va devoir poser des limites si elle veut continuer à faire ce métier : certes elle gagne beaucoup d’argent, mais son corps lui fait comprendre que quelque chose cloche et elle ne prend plus aucun plaisir : « Mon motto dans la vie, c’est de m’amuser. Si je ne m’amuse plus dans ce que je fais, autant faire un travail de bureau ». En 2024, elle décide de mettre des choses en place pour retrouver son étincelle pour la musique. La première est de mentionner dans son rider qu’elle n’accepte aucun gig s’il n’y a pas une autre personne queer ou racisée sur le line-up : cela lui permet de renouer avec ses valeurs initiales et d’avoir la sensation d’évoluer dans des sphères qui lui correspondent mieux.
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La seconde est de prendre plus de temps pour elle : « Les moments pour moi sont notés en rouge dans mon calendrier. Ne venez pas me demander de jouer, je m’en fiche si c’est le plus gros gig de ma vie. »Quand elle rentre chez elle, à Toronto, elle fait des activités qu’elle ne faisait plus depuis trop longtemps : cuisiner avec des amis ou aller à la plage, par exemple. Elle semble être parvenue à trouver une forme d’équilibre : « Je suis heureuse de là où je suis à présent dans ma vie car mes priorités ont changé. Je me sens alignée avec mes valeurs », analyse-t-elle. Elle veut certes continuer à jouer dans certains festivals, avoir du succès et gagner de l’argent, mais pas au prix de sa santé. En parlant de projet, Chippy en a aussi de très concrets : le 18 septembre, elle va faire paraître un EP de quatre titres, attendez-vous à de la musique “kissy, girly, bouncy” selon ses propres mots. Un EP co-produit avec DJ genderfluid de quatre à cinq tracks va aussi paraître à la fin de l’année. Elles avaient déjà collaboré en 2021 pour un étincelant album de 13 morceaux. À Tsugi, on est impatient·e d’écouter ce que Chippy nous réserve !

























































































