Entre 2011 et 2019, Concrete a redonné un nouveau souffle à la nuit parisienne, inventant des formats de soirées et favorisant le retour en force de la scène techno. Quinze ans après sa naissance, habitués, DJ et membres de l’équipe se souviennent de cette parenthèse enchantée devenue légendaire.

Par Justine Sebbag, article issu du Tsugi nº188 : « À la recherche de Boards of Canada »

2011. Sur une barge amarrée quai de la Rapée, à Paris, on danse un dimanche sur deux, de l’aube à la nuit, le sol est collant et les ventilos soufflent à plein volume sur les fêtards. Le métro aérien passe au-dessus du pont comme un métronome. Dans la salle du bas, Joy Orbison, Nina Kraviz, Leon Vynehall, Ricardo Villalobos, Carl Cox, Laurent Garnier, Marina Trench et bien d’autres se succèdent. Jusqu’en 2019, cette barge s’est appelée Concrete et les fêtes qui s’y sont déroulées en plein jour ont paradoxalement marqué la nuit parisienne. Un format d’autant plus original qu’à Paris, à ce moment-là, on s’ennuie ferme. Une pétition intitulée « Paris : quand la nuit meurt en silence » a réuni plus de 16 000 signatures en 2009 pour dénoncer la fermeture de nombreux clubs. Hormis quelques soirées au Rex Club ou au Batofar, la techno est quasiment absente des programmations.

Partout, c’est la french touch et sa suite, des fluokids à la bloghouse, représentées par la famille Ed Banger, qui tiennent le haut de l’affiche. À Berlin, la nuit a déjà pris une autre dimension. Si, après la chute du Mur en 1989, la fête s’est installée dans les friches et les clubs improvisés, donnant naissance à une vie nocturne assez folle, elle s’est consolidée dans les années 2000 autour du Berghain, du Watergate ou du Bar25, avant de prendre encore une autre dimension dans les années 2010 avec le retour de la techno, la fin de la minimale et une vague massive de touristes clubbers débarqués pour un week-end grâce aux vols low cost (les fameux easyJetsetteurs). Avec Ben Klock et Marcel Dettmann aux platines, le Berghain s’impose comme une référence mondiale et, pour beaucoup de Parisiens, comme le modèle d’une nuit à importer.

Concrete
Concrete © Jacob Khrist

La rencontre

Pete Vincent débarque en 2005 à Paris sans connaître personne. Franco-américain, il a grandi entre Marseille et les États-Unis. Sandra Sélince Dubosq, son ancienne compagne, se souvient de son bagout : en quelques semaines à peine, il connaît déjà tout le monde. Mais les soirées de la capitale l’ennuient, et il supporte mal l’idée de devoir payer une bouteille pour pouvoir s’asseoir. Il se retrouve sur ce point avec Brice Coudert, lui aussi peu convaincu par la nuit parisienne et plus attiré par Berlin, le Bar25 et le Berghain, qu’il découvre comme une claque, ainsi qu’il le raconte au micro du podcast Le Sens de la fête (Nique – La radio, 2021). De son côté, Aurélien Dubois organise au Roméo, boulevard Saint‑Germain, une soirée What The F**k pour laquelle il veut booker Grego G, membre du collectif Taille de Méchant, dont font également partie Pete et Brice. La rencontre se fait simplement, et les trois comparses montent ensuite une association, organisant les soirées itinérantes Twsted.

La première édition se tient dans une ancienne salle de cinéma à Saint‑Ouen, en novembre 2010. Un vrai bordel organisé, selon Pete. Faute de portants, c’est lui qui propose l’idée des sacs‑poubelle numérotés à l’agrafeuse pour le vestiaire… Mais les étiquettes ne tiennent pas, et la soirée se termine en criée improvisée pour retrouver chaque veste. Pour la suivante, l’équipe jette son dévolu sur un garage Art déco du XIIIe arrondissement. Mais, en plein chantier d’aménagement, les ouvriers tombent sur des squelettes préhistoriques. Le site est aussitôt classé, les fouilles archéologiques prennent le dessus, et le lieu leur échappe. Adrien Betra, quant à lui, tient depuis quelque temps les Scandale!, des soirées électroclash, et il est déjà dans l’orbite d’Aurélien. Ensemble, ils créent Surprize, l’agence avec laquelle ils veulent monter des soirées pointues dans un cadre légal. Brice Coudert les rejoint. Pete Vincent, lui, reste en marge de l’entreprise : il n’y investira pas un centime et se définit comme « employé fondateur ».

La barge qui deviendra Concrete, Brice Coudert la repère par hasard, en sortant d’une soirée Sundae au Café Barge, sur le même quai. Il l’aperçoit en allant pisser contre un mur. Il cherche le numéro des gens qui la gèrent et les contacte : leur licence ne leur permet pas d’ouvrir la nuit, la fermeture est fixée à 2h du matin. Plutôt qu’un obstacle, Brice en fait un argument : tant qu’à fermer à 2h, pourquoi ne pas ouvrir à 7h le matin précédent ? L’équipe décide de s’y installer pour de bon. Le nom vient tout seul : la barge ressemble à un gros bloc de béton posé sur l’eau, et le mot Concrete a quelque chose de brut, de solide. Grâce à ce lieu pérenne, l’association Twsted est dissoute et Concrete voit le jour. Concrete ouvre le 30 octobre 2011, un dimanche sur deux, de 7h à 2h du matin. « On a niqué le game, parce que personne ne s’attendait à une demande pour des soirées en journée », raconte Pete Vincent. La barge se découpe en plusieurs niveaux : le pont, où l’on prend l’air et où les artistes se mêlent au public, d’autant plus facilement qu’il n’y a pas de backstage ; la grande salle, sombre et hermétique, où l’on joue techno ; et, au-dessus, le wood floor, une terrasse extérieure plus disco, plus funky, où la lumière du jour change tout. Près de 950 personnes peuvent y tenir en même temps. Ce format à étages, mi-club mi-after, rappelle ce que Pete et Brice ont vu à Berlin : des fêtes qui s’étirent durant des journées entières, sans que l’on vous fasse payer pour vous asseoir et prendre une bouteille.

Diggers et freaks

Le logo, lui, sort du crayon de Sandra Sélince Dubosq, graphiste formée à l’école Estienne. Une pierre brute en fil de fer, faite de facettes triangulaires irrégulières, jamais symétriques, comme un diamant qu’on aurait laissé à l’état de structure plutôt que de le polir. Le tracé change de forme d’une affiche à l’autre, jamais figé, mais toujours reconnaissable : un caillou en mouvement perpétuel. Quand les premiers flyers sortent de l’imprimeur, Brice les distribue dans tout Paris. « Les gens l’arrêtaient dans le métro pour en demander un, même sans savoir de quoi il s’agissait, raconte Sandra Sélince Dubosq. Juste parce que le visuel les attirait. » Dans ses premiers mois, la programmation de Concrete reste dans la continuité des Twsted, l’équipe roule sa bosse, apprend sur le tas, jongle avec les autorisations.

La première soirée entièrement techno a lieu en mars 2012. Au line-up : Marcel Dettmann, DJ Deep (le prophète de la house américaine est alors en pleine phase techno), et un jeune DJ encore peu connu, François X, déjà repéré dans l’écosystème européen grâce à son label DEMENT3D, monté avec son ami Julien Haguenauer alias HBT. « Quatre heures après mon set, je devenais résident », se remémore‑t‑il. Ce qui le frappe ce premier dimanche, ce n’est pas tant le line-up, mais le public. « À Paris, il y avait deux clans : les diggers, plutôt geeks, qui venaient d’un univers très américain – Detroit, Chicago, New York – et un groupe plus freak. Moi, je venais des diggers. La première fois que j’ai joué à Concrete, c’était le rassemblement des tribus. Il y avait tout le monde », poursuit-il. Quelques années plus tôt, il avait déjà testé ce mélange en invitant le duo Regis & Function, devenu ensuite Sandwell District, au Social Club, fief de la bloghouse : « On arrivait avec une techno super pointue dans un club plutôt Ed Banger, et ça a explosé. Beaucoup de gens m’ont dit qu’on les avait convertis ce soir-là. » Concrete arrive au bon moment : cette musique n’est plus une nouveauté pour tout le monde, et le mouvement ne fera que prendre de l’ampleur, avec notamment la redécouverte des « anciens », comme Luke Slater ou Andrew Weatherall.

Concrete
Concrete © Jacob Khrist

Fête de jour

Pour Thomas et Julien, 34 ans tous les deux, qui sortent en bande à l’époque, ces premiers dimanches relèvent du rituel. « On a décidé que c’était tellement bien qu’on ne sortait plus le samedi soir, raconte Thomas. On se levait tôt, on arrivait à 8 heures, on fumait un énorme joint et on rentrait. » Julien se souvient du même protocole : « Rendez-vous à 8h, quai de la Rapée, jusqu’à 2h. » Ce qui revient sans cesse dans les souvenirs de cette génération, c’est le grand mélange des âges. « C’était plutôt bobo trentenaire », raconte Camille, 30 ans, qui fréquente Concrete dès le lycée avec sa sœur jumelle Pauline et leur amie Salomé. Toutes trois étaient sur liste, ce qui évitait qu’on regarde leurs cartes d’identité. Thomas se souvient d’un couple de quinquagénaires devenu familier du dancefloor : « On est tombés sur ce couple qui vient faire la teuf, qui nous parle de Marcel Dettmann, de Ben Klock, de tous les artistes qu’on aime. On se demandait d’où ils sortaient ! » Julien, lui, gardait un œil sur le stand de crêpes : « Tu prenais une bière, une crêpe, et t’allais danser en bas. C’était de la balle. » Camille raconte une amitié née d’un trip sous LSD et d’une pièce de monnaie égarée : « Elle cherchait son sou et depuis, on s’appelle Monsou l’une et l’autre. Ça fait dix ans que ça dure. » Elsa, 34 ans, garde le souvenir d’un hiver où elle portait un bonnet rouge, code informel pour repérer un dealer, sans le savoir : « Tout le monde venait me parler, et je ne comprenais pas pourquoi. Je n’avais rien à voir avec ça, mais ce soir-là, j’ai fait plus de rencontres que n’importe qui d’autre. »

Pauline, elle, se rappelle de Paps Greg, la quarantaine, chauve et infatigable, qui dansait avec un verre en équilibre sur le crâne, et de Denis, l’homme pipi devenu une figure à part entière du lieu à force de déboucher les toilettes à la main, en robe de chambre. À la porte, même brassage de profils : pompiers sortant de la caserne, flics en fin de service, barmans, médecins légistes… « Je demandais tout le temps aux clients ce qu’ils faisaient dans la vie », raconte Jean Flûte, devenu physio en 2015 après avoir été client. Une façon, dit-il, de jauger qui pouvait entrer. Il garde également en mémoire une carcasse de poulet reçue en pleine tête, lancée par un groupe de mecs recalés postés sur le pont à dix mètres de lui. Avant lui, c’est Valery B qui tenait la porte. Black Alien, connu pour ses tatouages et ses implants en forme de cornes, gère aussi, un temps, l’entrée du club. Pete Vincent, qui a d’abord géré les relations publiques de Concrete avant de passer à la médiation avec le public, tient à ce que les artistes restent accessibles : pas de backstage, le DJ se mêle au public dès la fin de son set. Salomé, 30 ans, se souvient d’avoir abordé Ben Klock en plein mix pour le remercier : « Il m’a fait un câlin. »

Pour Pete, la médiation revient surtout à veiller à ce que tout se passe bien – le respect, le consentement, la gestion plus ou moins assumée des substances. Mais aussi à mener, plus discrètement, une guerre contre les téléphones. Du DJ-booth, où il garde un œil sur la salle, il voit les écrans se lever à chaque set. « Dès que tu sors ton téléphone, tu arrêtes de danser », résume-t-il. De cette obsession naît le slogan de Concrete : « No standing, just dancing ». Mais à mesure que le club grandit, le public s’approprie le lieu d’une façon qui agace parfois ses fondateurs les plus puristes. Dans le podcast Le Sens de la fête, Brice Coudert se rappelle son agacement devant les cris « allez, là ! » qui ponctuent désormais les sets : pour lui qui voulait que le public respecte le DJ et s’élève musicalement, ce réflexe sonne comme un affront. Certains, comme Thomas, se demandent même « si ce n’est pas là‑bas qu’est né le “allez là !”. Vu l’énergie de l’époque, ils peuvent largement y prétendre ». Autre exemple de purisme dans le vocabulaire : pour les habitués historiques, on dit Concrete, jamais « la » Concrete.

Concrete
Concrete © Jacob Khrist

Le samedimanche

Entre 2014 et 2017, Concrete change d’échelle. En janvier 2014, quelques mois après la création du festival Weather, le club obtient l’autorisation de nuit : aux dimanches historiques s’ajoutent des soirées le vendredi et le samedi soir. La même année, sur Facebook, la culture du digging que Concrete a contribué à diffuser trouve sa propre caisse de résonance : un groupe consacré aux chineurs de house voit le jour en septembre et rassemblera plus de 48 000 membres, qui s’y échangent tracks, sets et soirées ; son pendant techno, Chineurs de techno, suit en novembre et réunira 37 700 membres. Les deux groupes existent toujours, mais dans un silence quasi total… Plus personne n’y poste. Puis, en mars 2017, Concrete obtient une licence d’ouverture continue, 24 heures sur 24, une première en France, qui donne naissance au format du « samedimanche » : 28 heures de fête non-stop, du vendredi soir au lundi matin. De quelques centaines de fidèles à ses débuts, le club finit par accueillir jusqu’à 5 000 personnes par week-end. Sur ce basculement, les souvenirs divergent fortement.

Pete Vincent assure n’avoir jamais démarché activement le public du Social Club, longtemps présenté comme l’antithèse de Concrete. François X, qui a lui-même contribué à faire entrer la techno au Social Club, raconte une histoire moins binaire : « On avait déjà sensibilisé les oreilles avant. Donc quand Brice Coudert dit qu’il ne voulait pas faire un second Social Club, c’est qu’il avait à cœur de proposer autre chose, pas qu’il reniait ce public » (Brice Coudert, désormais en froid avec le reste de l’équipe – sauf avec Pete –, n’a pas souhaité donner suite à nos demandes d’interview pour cet article). Côté habitués, le souvenir est plus tranché. « Ils sont allés draguer leur public, ils flyaient devant le Social Club, on le sait », affirme Thomas, qui dit s’être éloigné du lieu au moment où la barge ouvre ses portes le vendredi et le samedi soir en plus du dimanche. Salomé partage ce sentiment de rupture : « À partir du moment où c’est devenu les week-ends entiers, j’ai arrêté d’y aller. Il y avait toute la population des pistos (des danseurs sous drogues qui mimaient des pistolets avec leurs mains, ndr) et c’est devenu vachement zombie. » Julien se souvient d’un dimanche, durant un set de Robert Hood, figure historique de la techno de Detroit : « J’entends un gars à côté de moi dire : “Je ne sais pas qui c’est, mais c’est de la balle le boum‑boum qu’il envoie.” Là, ça a commencé à me dég’. »

À l’hiver 2016, dans Tsugi, Brice Coudert racontait ce choix à sa façon : pourquoi se contenter d’un public de clubbeurs déjà acquis, alors qu’il est possible d’aller chercher ceux qui ne connaissaient pas encore cette musique et de les éduquer petit à petit ? Le changement de format s’accompagne, dans plusieurs récits, d’un durcissement de la sécurité, confiée à une entreprise du nom de Spartiate. « La sécu était beaucoup moins sympa, c’était même limite violent », raconte Salomé. Pete Vincent reconnaît une période compliquée avec une équipe qui n’avait jamais géré de club auparavant : « On a mis du temps à régler ça ». Concrete accueille aussi, en septembre 2017, une soirée portée par Nick V, DJ et fondateur de La Mona, qui propose depuis 2008 des cours et des battles de voguing et de waacking, des danses nées dans les clubs noirs et queer américains, en ouverture de ses propres soirées. Un univers absent du récit des quatre fondateurs de Concrete à l’époque.

Leur discours « d’éducation des oreilles » s’arrête généralement à Berlin, présentée comme la matrice unique de la culture clubbing. Pour Gabriel, qui découvre la barge en 2017, à l’époque des week‑ends entiers, rien de tout ça n’entame la singularité du lieu : « C’était le premier club qui prenait le parti d’une DA berlinoise. Tu pouvais te poser dans des canapés, discuter, puis aller danser. » François X, lui, voit dans cette période la preuve que la colonne vertébrale musicale de Concrete, solide, a su tenir malgré la croissance du public : des résidents comme Antigone ou Cabanne s’y font un nom, pendant que défilent des têtes d’affiche internationales comme Ricardo Villalobos, Rødhåd ou Lil’ Louis. Il garde en mémoire les anniversaires, où ne jouaient que les résidents, et surtout la toute dernière nuit du club, où il pose le disque de fin lors d’un back-to-back avec Antigone : « On devait finir à 2h, ça s’est prolongé jusqu’au petit matin. J’ai mis le dernier morceau de l’histoire du club, un titre house, “Do You Love Me” de Lil’ Louis. C’est bête à dire, mais c’est vrai que le plus beau moment, c’est souvent la fin. »

Ce qu’il en reste

Ce qui signe la fin de Concrete, en 2019, tient surtout à un conflit avec le propriétaire de la barge, doublé de tensions internes entre les fondateurs, sur lesquelles personne, aujourd’hui, n’a vraiment envie de revenir. Une pétition lancée au printemps récolte près de 22 000 signatures et le soutien public de la mairie de Paris. Le club ferme malgré tout le 22 juillet 2019, après un dernier marathon de 50 heures non‑stop, 50 artistes au compteur. Beaucoup d’anciens habitués admettent que cette fin est arrivée au bon moment, pour le lieu comme pour eux. La plupart ont depuis arrêté de sortir aussi souvent, fondé une famille, changé de rythme. Mais presque tous regrettent qu’aucun format équivalent, où connaisseurs et curieux se mélangent, n’existe aujourd’hui à Paris : si Brice Coudert a monté le club Essaim, qui reprend en nocturne les codes pointus, voire puristes, des premières années de la barge, difficile de trouver une fête de jour, ouverte, où l’on viendrait sans calculer son réveil du lendemain. Pauline résume ce manque à sa façon : « C’était un peu un écrin au milieu de l’eau où tu pouvais faire, entre guillemets, ce que tu voulais. Ça, ça me manque. » Si une Concrete 2.0 ouvrait demain, beaucoup avouent qu’ils y retourneraient, au moins une fois, pour voir.