Par Patrick Thévenin, article issu du Tsugi Magazine nº188 : « À la recherche de Boards of Canada »

Bien avant MTV et les stades, Madonna a fait ses classes dans un club de Manhattan où se croisaient Sade, Keith Haring, Sonic Youth, LL Cool J et les Beastie Boys. Retour sur la boîte de nuit qui a façonné l’une des plus grandes icônes de la pop et à laquelle elle rend hommage dans son nouvel album.

Quand, en avril dernier, Madonna a annoncé la sortie de Confessions II, suite directe de Confessions On A Dance Floor paru 20 ans plus tôt, l’intention était limpide : célébrer la culture club sous toutes ses coutures et rendre hommage aux discothèques qui ont façonné cette immense party girl devant l’éternel. Au CBGB, au Mudd Club, au Paradise Garage ou au Sound Factory, Madonna n’a pas seulement dansé. Elle en a été une actrice et une fervente militante, absorbant l’énergie de ces lieux pour mieux la réinjecter dans sa musique, avec la Danceteria comme épicentre de cette alchimie.

Danceteria
Affiche Danceteria © DR

Plus qu’un club, une utopie

Au début des années 1980, alors que le disco agonise et que la fermeture du Studio 54 finit de l’achever, la nuit new‑yorkaise se réinvente dans les quartiers laissés à l’abandon de Manhattan. Du CBGB, repaire de la new wave et du post-punk, au Roxy, ancien roller disco devenu repaire du hip-hop naissant et des B-Boys, du Mudd Club au mythique Negril, une nouvelle scène émerge. Et puis il y a la Danceteria, un club pas comme les autres. Ouverte en mai 1980 par deux anciens employés du Studio 54, Jim Fouratt et Rudolf Piper, la Danceteria se veut l’anti-54, délaissant le culte du VIP pour un club plus mixte, socialement, musicalement et créativement. « Le Studio 54 était le Michael Jordan des boîtes de nuit. À la Danceteria, les VIP n’étaient pas les plus riches ou les plus célèbres, mais ceux qui étaient sur le point de devenir quelqu’un », résumait à Vice le vétéran de la nuit new-yorkaise Steve Lewis.

Rapidement fermée pour trafic de drogue, la Danceteria renaît en 1982 dans un ancien bâtiment industriel du quartier de Chelsea, et va marquer le clubbing au fer rouge. Première discothèque à mêler DJ-sets, concerts, projections vidéo et performances artistiques, on y danse au milieu des murs couverts de papiers peints défraîchis, d’affiches de concert ou de photocopies signées du jeune Keith Haring, de moniteurs vidéo et d’un mobilier chiné de bric et de broc. Une atmosphère brute, enfumée et menaçante, comme une version punk de Disneyland. Dans ce no man’s land sans commerces ni voisins, la Danceteria se déploie sur cinq étages.

Le premier est le refuge de la scène gothique, le deuxième accueille concerts et DJ-sets marathon de Mark Kamins et Sean Cassette, le troisième projette sur une galerie de téléviseurs les œuvres de David Lynch, Kenneth Anger ou Nam June Paik, le quatrième, réservé aux membres, mélange décor futuriste et musique des années 1950. Quant au rooftop, il se transforme, dès que le temps le permet, en piste de danse. En pleine ère reaganienne et au début de l’épidémie de sida, la Danceteria impose un style unique. S’y produisent New Order, Sonic Youth, Devo, Nina Hagen, The Smiths, Philip Glass, Laurie Anderson ou LL Cool J, tandis que les DJ font se télescoper Afrika Bambaataa, Fela, Ofra Haza, Public Image Ltd ou Donna Summer. La Danceteria était une utopie. « Chaque étage possédait sa propre atmosphère, sa propre énergie », se souvenait Kim Gordon de Sonic Youth pour le magazine V.

Madonna
Madonna à la Danceteria © Josh Cheuse

Ascenseur pour la gloire

C’est dans ce grand mélange d’hédonisme et d’avant-garde que débarque une jeune femme de 23 ans venue du Michigan avec une idée fixe : devenir une star. Employée comme serveuse et préposée à l’ascenseur, Madonna côtoie Sade, LL Cool J, les Beastie Boys ou Keith Haring, tous employés du club, tous encore inconnus. Très vite, elle harcèle le DJ résident Mark Kamins pour qu’il passe sa démo, celle de son futur tube « Everybody ». « Oui, j’apportais mes cassettes aux DJ et je les rendais complètement dingues. Dès qu’ils me voyaient arriver, ils prenaient la fuite », se souvient-elle dans le podcast The History Of The World’s Greatest Nightclubs. Devant son obstination, Kamins finit par céder. Le dancefloor s’embrase. « Tout le monde s’est levé et s’est mis à danser dessus. Ça m’a complètement bouleversée », confie Madonna. Kamins la présente ensuite à Chris Blackwell d’Island Records, qui n’accroche pas, puis à Seymour Stein de Sire Records, qui n’est pas convaincu, mais fait néanmoins confiance au flair du DJ.

Quelques mois plus tard, le 16 décembre 1982, Madonna fait ses débuts sur scène à la Danceteria. Une vidéo visible sur YouTube montre une gamine encore maladroite, habillée dans un mélange de Vivienne Westwood, Culture Club et Cyndi Lauper, entonnant « Everybody » devant 300 personnes qui la connaissent surtout comme serveuse. À la fin du morceau, la salle explose. « Je me suis dit : “D’accord, elle a déjà son public. Elle a du charisme” », se souvient Jim Fouratt, l’un des deux fondateurs du club. Le reste appartient à l’histoire. De la Danceteria, Madonna gardera l’ADN – l’art, la mode, le brassage des musiques, la vidéo, cette effervescence créative et ce mélange de nobody qui deviendront des somebody –, qui nourrira autant sa discographie que son imaginaire visuel, jusqu’à faire d’elle quelques années plus tard l’une des reines incontestées de MTV.

Un club qui ne ressemblait à aucun autre et auquel Madonna rend aujourd’hui hommage avec « Danceteria », morceau phare de Confessions II. Dans son clip, elle y convoque Arca, Shygirl, Honey Dijon, Kate Moss ou Benedict Cumberbatch pour une scène de chiottes de club déjà légendaire, tout en replongeant la tête la première dans ses souvenirs : « Monte dans l’ascenseur / Je tombe sur Debi Mazar / Emmène-nous au troisième étage / Et là, je vois que le DJ, c’est Mark Kamins… / Il a passé ma cassette, “Everybody” / C’est comme ça que la fête a commencé ».

Danceteria
Affiche Danceteria © DR