Le buzz démesuré autour du duo de math-rock québécois Angine de Poitrine a ravivé l’excitation du public et des médias pour les artistes masqués. Loin d’être neuf et/ou original, le masque est présent depuis longtemps dans l’expression musicale, qu’il serve l’anonymat de son porteur, un propos artistique ou adresse un message politique… C’est aussi parfois une manière détournée de faire du bruit à moindres frais. Retour en forme de coup de gueule sur cette longue histoire de masques.

Article par JD Beauvalet issu du Tsugi. n°187 : « Le Chassol Comedy Club »

Quelle fin de race ou début de mutation incarne aujourd’hui un groupe aussi creux, aussi déguisé que les Canadiens Angine de Poitrine ? Au nom de quelle complaisance leur rock raide est‑il encensé par le New York Times ? Le son, le look et l’esprit des Québécois évoquent pourtant la braderie annuelle d’Emmaüs, quand il ne reste en rayon que quelques sous‑vêtements souillés, quelques vinyles rayés et quelques jouets maltraités. Le groupe duo des masques : ils sont de carton-pâte, de papier mille fois recyclé. Leur son est ad hoc : il photocopie le rock martial, le rock malade jusqu’à l’extinction de la cartouche d’encre. Angine de Poitrine offre beaucoup d’attitudes, très peu d’aptitudes. Sa musique ordonne la tachycardie, voire la transe : elle se joue entre vaudou et vaudeville. Parfois, c’est même bien.

Ça arrive quand le futur s’invite dans cette mauvaise vie, dans ce rock anéanti, craspouille. Ça arrive par hasard : quand ils ne contrôlent plus leur cirque. Cette musique de casse automobile présente pourtant le mérite de stimuler des interrogations. Serons-nous contemporains de la grande pénurie de tout ? En attendant, on recycle le recyclage. On presse jusqu’à la dernière goutte les générateurs de nouveaux noms, de nouveaux sons. Mis à part quelques miracles qui conservent l’excitation intacte, beaucoup trop de musiciens semblent entériner, accepter passivement, l’impuissance. Quelques-uns ont même capitulé face à cette certitude abjecte que tout est dit. Qu’il n’y a plus de notes, de styles et de mots encore vierges à assembler, à combiner.

L’époque est aux avatars

Faute d’idées neuves, le masque est à nouveau l’accessoire de mode des musiques de 2026. Il est porté aussi bien par les stars les plus bankables que par les gueux les plus démunis. Il est le seul trait d’union entre, par exemple, Sia et Buckethead, entre Gorillaz, Orville Peck et Vladimir Cauchemar. Le masque revient périodiquement épauler des artistes qui l’utilisent aussi bien pour combler un déficit de mystère qui pour préserver la liberté de leur anonymat.

On chante ainsi en dissimulant son identité et son visage depuis l’Antiquité grecque. Une émission de télé-réalité musicale en a fait son leitmotiv. Les masques sont censés éliminer l’ego de l’équation complexe de la musique de 2026 : tant d’artistes exhibent pourtant leur bizarrerie jusqu’à la rendre caduque, complices d’un marketing surjoué. Ils peinent à accepter leur rôle d’avatar, les protégeant du tumulte : ils restent bavards, ramenards, même là où ils avaient promis le retrait et la dissimulation. On ne savait presque rien des humains derrière les pionniers The Residents ; on sait tout des Gorillaz. Les musiciens masqués finissent même parfois par être jaloux de leur dopplegänger. Leur masque devient alors une prison dont il faut s’échapper, quitte à réécrire leur histoire. Et à accepter leur destin humain : vieillir, mourir, toutes ces réjouissances qu’éradiquent les masques.

Le triomphe depuis des mois des avatars/hologrammes d’ABBA sur une vaste scène londonienne est un indicateur des spectacles à venir : sans rides, sans ego. Juste une humanité réduite au fonctionnel, mais aussi à l’éternel : c’est le mythe de Peter Pan que s’approprient les musiciens masqués. d’ABBA à Gorillaz, l’époque appartient aux avatars. Après la dématérialisation de la musique, nous sommes entrés dans l’ère de la dématérialisation des musiciens. L’IA se charge de débarrasser le milieu des impondérables : les artistes. Non seulement il faut les payer, mais en plus accepter leurs caprices, leur hygiène de vie incontrôlable ou leurs prises de position outrancières. L’industrie rêve d’une musique sans musiciens, sans êtres humains.

Masques vs réseaux

Le masque, comme c’est le cas chez Sia, SBTRKT, Cascadeur, Mézigue ou Danger, devrait avoir pour mission de déranger, d’indisposer même. Il devrait être le point focal hypnotisant de la musique, pas un attribut sans risque de carnaval. Pourquoi tant d’artistes ont-ils, depuis les sixties, décidé de s’afficher en se dissimulant ? Les premiers musiciens pop à faire carrière sur une imagerie déshumanisée furent les Californiens The Residents. Un collectif riche de dizaines d’albums qui a réussi à conserver son anonymat, à préserver ses méthodes de travail et même son line-up en apparaissant lourdement masqué.

The Residents
The Residents masqués © The Residents

Ce processus de retrait, de recherche d’incognito, n’est que le négatif précis de l’ultra-représentation imposée aujourd’hui par les réseaux sociaux. Beaucoup de musiciens addicts à X ou Instagram se condamnent à tout révéler, en direct et sans filtre, de leur intimité, leurs chantiers en cours, leurs faits et gestes. Ils n’existent souvent que modestement en tant qu’artistes : leur expertise s’est déplacée vers le commentaire, la punchline, qui leur offrent présence et raison d’être, aussi dérisoires et vaines soient-elles.

Ces derniers mois, de massifs masques de la culture du XXIe siècle sont tombés : après des carrières de trente ans, le street artiste Banksy et le duo Daft Punk ont été démasqués. Leur anonymat, leur refus de la représentation narguaient une société du spectacle régulée par la présence obligatoire. On (en tout cas les tabloïds anglais) avait mis à prix toute information sur l’identité du premier ; on (en tout cas les sites intrusifs) était prêts à partager n’importe quelle photo privée des seconds. Dans le cas de Daft Punk, masqués et même casqués depuis le milieu des années 1990, la décision, hautement symbolique, de redevenir hommes après avoir été robots, est liée à la séparation du duo.

Les Parisiens avaient toujours défendu ce choix de l’absence en affirmant que les masques épargnaient leurs personnalités et vies privées. Ils obligeaient leur public et les médias complices à ne se concentrer que sur les morceaux, le projet artistique. L’un des deux musiciens, Guy-Manuel de Homem-Christo, s’en amusait dans l’une de ces interviews qu’ils accordaient paradoxalement sans leurs légendaires casques : « Nous trouvons nos nouvelles têtes plus belles que nos têtes humaines. Les robots sont beaucoup plus amusants que nous. On est prêts à donner beaucoup de nous. Mais en musique ; pas obligatoirement en payant de notre personne », déclarait-il aux Inrocks en 2001.

Mais depuis leur séparation officielle en 2021, ils n’avaient plus de raisons de se dissimuler, de se protéger : n’existant plus sous la forme de robots, discrets en tant que musiciens, ils pouvaient redevenir humains. « Humain après tout » , prévoyait dès 2005 un titre d’album. C’est au moins le cas de Thomas Bangalter. Mais qui sait ce que pense Guy‑Manuel de Homem-Christo ? Vit-il toujours, tel le masque de fer, protégé par son casque doré ? S’est-il dérobotisé ?

Soyez honnêtes, mentez !

Dans le cas de Banksy, la révélation de l’identité, des photos et du passé de l’artiste de rue n’a pas été un choix. Elle a été massivement accélérée par une minutieuse enquête des services tentaculaires de l’agence de presse Reuters. Son entourage avait pourtant résisté aux tentations vénales de la trahison. « Je ne veux pas être le salaud qui dit aux enfants que le Père Noël n’existe pas », avait commenté un proche de l’Anglais. Mais en 2026, l’anonymat n’est plus une option : tout est filmé, colporté, raconté. Banksy avait miraculeusement, depuis presque trente ans, échappé à la dictature des réseaux délateurs et délétères. Il a souvent manipulé sa vérité, brouillé les cartes d’identité et anticipé les troubles à venir. L’anonymat est l’une des raisons d’être, une nécessité, de son travail. Il a su le préserver avec son mélange habile de malice et de rage. On l’imagine mal, donc, s’être fait piéger sans réagir par l’enquête de Reuters. Spécialiste de la supercherie et du contrôle, Banksy semble avoir accepté un peu trop

L’époque appartient aux avatars. Après la dématérialisation de la musique, nous sommes entrés dans l’ère de la dématérialisation des musiciens. L’IA se charge de débarrasser le milieu des impondérables : les artistes.