Par Brice Miclet, article issu du Tsugi Magazine nº188 : « À la recherche de Boards of Canada »

Avec sa musique inclassable, matière sonore qui emprunte autant au jazz qu’à l’électronique, au R&B et au rock indé, Kelela a conquis les amateurs de chansons sophistiquées et mouvantes. Ce qui ne l’empêche pas de s’insurger contre le racisme sonore dont sont victimes les musiciens noirs américains.

En plus de faire entendre une musique captivante, l’écoute d’un album de Kelela amène nécessairement à remettre en question ses croyances sur ce que sont les genres et les généalogies musicales modernes. Après Take Me Apart en 2017 puis Raven en 2023, elle a acquis une posture qui lui permet d’être libre dans ses prises de parole. Elle ne s’en prive pas. Son passé sculpté dans les musiques alternatives et extrêmes fait aussi partie de ce décorum libertaire. Née à Washington dans une famille d’origine éthiopienne, proche du guitariste de metal progressif Tosin Abasi, avec qui elle a maintes fois collaboré à la fin des années 2000, Kelela Mizanekristos a aussi étudié le jazz, qui transpire abondamment dans sa démarche musicale et retentit dans ses compositions solo.

Avec New Avatar et désormais trois albums au compteur, dans lesquels elle déploie son amour de la sophistication, des productions électroniques teintées par les musiques noires américaines et ce chant mystérieux, elle a gagné le respect du public et de ses pairs, et son premier effort, Take Me Apart, est considéré comme un disque majeur de la fin des années 2010. À 43 ans, elle a presque tout vu d’un secteur musical qui n’est pas tendre avec les femmes, noires de surcroît. Kelela en a tiré une analyse des genres musicaux, une réflexion quant aux discours industriels préconçus et inexacts, jusqu’à théoriser l’idée de « racisme sonore ».

Celle‑ci s’applique lorsque des observateurs fainéants préfèrent catégoriser les artistes en fonction de leurs origines sociales ou géographiques plutôt que de leur musique, et met en exergue le poids d’une culture blanche dominante qui peine à mettre ses biais de côté lorsqu’il s’agit d’aborder des cultures qui lui sont étrangères, le R&B par exemple. Alors forcément, le programme de cette interview est chargé. De prime abord, Kelela porte sur elle une forme de mysticisme, une contenance déstabilisante, désarçonnante. Lorsqu’elle s’installe dans la petite pièce d’un studio parisien afin de se livrer à l’exercice de l’entretien, l’autre grande facette de sa personnalité, gentille et abordable, prévenante même, illumine les environs. Sans pour autant atténuer la gravité nécessaire de ses propos.

Votre nouvel album, New Avatar, semble chercher à repousser les frontières du R&B. Êtes-vous d’accord avec ce constat ?

Pour être honnête, c’est un peu l’inverse. Le R&B est un genre extrêmement large, bien des artistes dans son histoire en ont déjà repoussé les limites. À mon sens, ce sont sur les musiques basées sur les guitares, le rock, l’indie, le metal qu’il faut agir. C’est là qu’il y a de la rigidité, une forme de myopie sonore. Alors bien sûr, dans ma voix, j’ai une approche qui pourrait être affiliée au R&B. Mais il ne s’agit pas d’une base musicale que j’emmène faire des incursions dans d’autres genres. Sur cet album, deux tiers des compositions s’appuient sur les guitares, l’autre tiers sur la dance music.

Nous devons repenser la manière dont les genres sont organisés, revoir la généalogie qui a été établie au fil des ans. C’est une vieille structure raciste. Les Noirs dans le R&B ont toujours utilisé la guitare. Le racisme sonore, terme qui m’est cher, opère à bien des niveaux du secteur musical. Il empêche quelqu’un comme moi d’être considérée comme une artiste indie ou, rock ou metal. Je ne me considère pas comme une artiste metal, certes, mais il y a des passages sur l’album qui sont vraiment heavy et pourraient être associés à ce style de musique.

Il serait tout à fait possible de vous rapprocher d’une démarche hyperpop, en tout cas dans la méthodologie de composition et d’arrangement…

Je fais même de l’ambient, comme sur « Aquaphoria », cette plage sonore de 50 minutes que j’ai publiée sur SoundCloud en 2019. Pourtant, personne ne me qualifie d’artiste ambient. Il y a bien des facettes de ma personnalité dans ma discographie. Mais ce ne sont pas des sortes de vestes que je revêts le temps d’une chanson, je le fais avec sérieux. J’ai passé des années à me plonger dans l’électronique ambient, idem pour le jazz. J’ai vécu dans un environnement dédié au metal, ma première chanson a été enregistrée dans un studio punk. Les guitares sont le socle de ma musique. Si je me contente de l’évoquer, les gens ne l’entendent pas, ne me croient pas. Il faut en fait que je le scande et le revendique.

Cela signifie-t-il que votre musique a un but, un rôle qui vous dépasse ?

Un rôle politique, oui, via ce que j’explore et ce que je veux transmettre par le son. Certains préfèrent laisser la musique parler à leur place. Fuck that ! Pour combattre le racisme dans la musique et au-delà, notre époque a besoin de termes clairs, de discours explicites, d’un nouveau langage venant qualifier ce que nous créons, dire précisément comment notre art se nomme.

En France, nous avons beaucoup de mal à nommer la musique que nous produisons ou écoutons, pour plein de raisons…

Oui, je l’ai remarqué également. Mais si l’on n’explique pas clairement au public ce qu’il entend, c’est peine perdue. Trop de gens ont intérêt à le maintenir dans l’ignorance. J’ai envie d’amener les gens à réfléchir à la façon dont ils sont orientés dans leur perception de la musique et de la société.

Vous disiez dans une précédente interview que vous souhaitiez également vous détacher de l’image de la diva…

J’ai toujours voulu faire cohabiter deux idées a priori contradictoires : d’abord, le fait que je sois comme vous. Ensuite, le fait que je ne sois pas votre amie. Pourquoi aimons-nous éperdument certains artistes ? Parce qu’il existe chez eux un pouvoir d’attraction, d’identification qui côtoie quelque chose de totalement inaccessible. Les gens que j’admire ont ce côté terre à terre, simple, et en même temps, je les observe en me disant : « Jamais je ne pourrais faire cela ». Il faut de l’humilité, mais aussi la certitude d’avoir une vision qui ne soit pas commune. Les divas, je crois, n’opèrent qu’avec l’idée d’être différentes du reste du monde.

Vous avez évoqué le jazz, quelle est la place de l’improvisation dans votre processus créatif ?

C’est le point de départ. Si quelqu’un me fournit une prod, je ne l’écoute jamais avant de me mettre devant le micro. Je me laisse porter par l’instant et je construis à partir de là. Si je ne m’en tiens pas à ma première réaction, à ma première réponse, je ne termine rien. Je passe des heures à tout modifier, à privilégier les détails, à trop réfléchir. Mon côté le plus primaire émane de l’instant présent. Tout ce que vous entendez dans ma discographie, les mélodies, la voix principale, l’idée générale, vient de ma première prise studio.

Y aura-t-il un projet de remixes de New Avatar, comme ce fut le cas pour vos deux précédents albums ?

Il y aura un projet de remix pour absolument tout ce que je sortirai. (rires) Je ne peux pas m’en empêcher. En enregistrant cet album en studio, j’avais un rêve : faire entendre des guitares lourdes, metal, en club.

Kelela
Kelela © Liam Reardon DR
Vous n’aimez donc pas l’idée que vos chansons aient pris leur forme définitive sur l’album…

J’aime la culture du remix, c’est une part très importante de ma vie. Entendre ma voix, ma musique, passer par la vision de quelqu’un d’autre a un effet cathartique. C’est comme une drogue à laquelle je suis totalement accro. Je joue, je passe la balle à des gens que je respecte. À toi de jouer maintenant ! Les chansons ne sont pas terminées tant qu’on n’a pas joué à la baballe. Ça, c’est la musicienne de jazz qui sommeille en moi qui rejaillit.

Il est parfois difficile pour les artistes démarrant leur carrière de bâtir un environnement professionnel aligné avec leurs valeurs. Y êtes-vous parvenue avec le temps ?

Oui, finalement. La principale problématique, ce sont les mecs qui se comportent comme des abrutis. L’essentiel des blessures que je porte en moi et sur moi m’a été infligé par des hommes. Hétéros ou pas, d’ailleurs. Au début de ma carrière, je faisais très attention à ce qu’ils se sentent bien, confortables, jusqu’à ce que je comprenne que la plupart d’entre eux sont totalement centrés sur leur bien-être et font passer celui des femmes au second plan. Et cela se ressent à toutes les étapes de la création ou du business de la musique. Les femmes, elles, doivent s’estimer heureuses d’avoir la moindre considération. Le fait d’être installée, d’avoir plus de pouvoir, m’en préserve désormais. Enfin.

Qu’est-ce que le racisme sonore ?

Voici une question à laquelle l’artiste américaine Kelela répond par la musique et l’expérience, elle, fantastique chanteuse et productrice déjà auréolée de deux très beaux albums (Take Me Apart en 2017 et Raven en 2023), que les observateurs n’ont eu de cesse de la cantonner à la catégorie R&B, principalement parce qu’elle est noire et que nombre d’entre eux manquent de culture quant à ce genre musical pourtant bien établi. New Avatar, son nouvel album, émane du rock malaxé, de la dance déstructurée, de l’indie augmenté. Ce n’est pas le R&B qui s’aventure dans d’autres genres, mais des facettes de la personnalité de Kelela qui deviennent électroniques et magistrales. Et ça change tout. New Avatar est un disque grandiose et intense qui fait aussi bien la part belle aux musiques breakées britanniques qu’aux démarches pop nineties ou à des invitées telles que PinkPantheress ou Fousheé. Un album qui casse son image de diva grâce à son sens de la retenue et du dosage sonore millimétré.