La DJ et productrice française MZA vient de dévoiler son nouvel EP sur le label Smile Sessions. L’occasion pour elle de nous en dire un peu plus sur son amour pour le sound design, ses inspirations, son propre label Z Series, sa vision du club et des mutations de la scène techno. 

Sweat & Wet, c’est ainsi que MZA a choisi de nommer son nouvel EP. « On voit que de nombreuses canicules sont passées par là », s’amuse-t-elle en nous expliquant le contexte. En dehors de la plaisanterie, cela montre que le monde qui l’entoure infuse clairement sa musique. Une musique électronique, oui, mais empreinte de réel, d’organique. Forte d’études d’ingénieure du son dans le cinéma, MZA voue une grande importance au sound design : respirations, samples d’instruments à vent, bruitages animaliers… Plonger dans sa musique, c’est plonger dans une atmosphère particulière, presque palpable. Entre deux rires et quelques gorgées de café, cette productrice passionnée nous a ouvert les portes de son univers fait d’expérimentations techno, de « randomness » et de BO. Rencontre.

Comment es-tu tombée dans la musique électronique ?

À travers mon grand frère qui sortait beaucoup au Rex Club, notamment. J’ai commencé à aller en club avec lui en 2010, à me balader dans des disquaires, et à acheter des platines — toutes pourries, mais c’est ce qui m’a permis de commencer à mixer (rires). Avant ça j’écoutais déjà pas mal de musique électronique, surtout aux débuts de YouTube où tu avais accès à tout ! Mais c’est sortir qui m’a permis de découvrir l’ampleur de cette culture. Par la suite, je me suis intéressée au son de manière générale. J’ai fait des études d’ingénieure du son dans le cinéma. À partir de là, j’ai commencé à bidouiller Ableton et à produire il y a à peu près 12 ans.

MZA
MZA © ldscarla
À quel moment c’est passé d’une passion à l’envie d’en apprendre plus sur le côté technique de la musique électronique ?

C’est arrivé très vite. J’aime bien comprendre comment les choses fonctionnent. Je suis même passée par la case développeuse web dans mon parcours professionnel. Je pense que c’est pour ça que le DJing, et même la production, m’ont très vite attirée. Et autant, on peut vite comprendre comment mixer, autant la production, c’est illimité. Mais je trouve ça génial de créer quelque chose à partir de rien, c’est ce qui m’a intéressée. Et puis, le son électronique, c’est toi qui le définit. Un violon, ça produit un certain bruit, un ordinateur, ça retransmet celui que tu veux. En tout cas, ce sont mes études d’ingénieure du son qui m’ont lancée, car ça m’a permis de comprendre les logiciels assez rapidement.

Et sortir tes premiers morceaux ?

Ah ça c’est beaucoup plus long (rires). J’ai dû sortir deux, trois tracks un peu comme ça sur SoundCloud en 2014, pour l’EP, c’est arrivé vers 2017. C’est le moment où j’ai pris le nom MZA, où j’ai eu envie de creuser cette DA autour de plein de sonorités qui constituent encore les fils conducteurs de ce que je produis aujourd’hui. En tout cas, je trouve que sortir de la musique, c’était quand même beaucoup plus simple avant. La scène était beaucoup plus petite, ce n’était pas autant surpeuplé et les connexions se faisaient plus vite. Commencer aujourd’hui, je n’aurais pas eu le courage.

Comment définirais-tu en quelques mots la techno que tu produis ?

Pour la décrire, j’aime bien utiliser les mots : organique, percussive, texturée avec un sound design très travaillé. Il y a toujours ce petit côté énergique aussi, ce n’est pas une techno droite et linéaire, je veux m’en différencier. Ce nouvel EP par exemple, Sweat & Wet, il est très suant, on voit que de nombreuses canicules sont passées par là (rires).

C’est vrai que ces morceaux comportent plusieurs phases, de nombreux éléments viennent s’ajouter, se soustraire…

En fait j’aime bien créer un environnement sonore. Je créé du groove et je m’éclate sur le sound design. Je branche une machine, je fais n’importe quoi avec, j’aime bien la randomness, le bazar, l’improvisation… J’enregistre littéralement tout ce que je fais, je passe tout dans des effets et ça n’a aucun sens. C’est du hasard, mais ça fait émerger plein de sons. Des sons qui viennent de moi. C’est un peu amener de la cohérence dans le chaos (rires).

Dans le communiqué qui accompagne la sortie de ton nouvel EP Sweat & Wet, on peut lire que tu produis une musique faite autant pour être écoutée que pour être ressentie. Ça se traduit comment musicalement ?

Je pense que ça passe par l’environnement sonore. Il y a beaucoup de bruitages qui ramènent à la chaleur corporelle, il y a des respirations, des souffles, des bruits d’animaux et des percussions organiques — donc pas synthétiques, qui viennent de vrais instruments. Cela montre comment ramener du réel dans une musique électronique où tout est créé par ordinateur et qui est souvent vue comme froide, robotique.

J’ai aussi ajouté des petits samples discrets d’instruments à vent. Je les ai diggés au fin fond d’internet avant de les modifier avec mes machines. Je voulais vraiment lier ma musique au souffle. J’ai fait des études de cinéma, j’adore les bandes-sonores, et je trouve que créer une ambiance avec des bruitages, ça permet tout de suite de lier la musique à des images mentales. Et puis, sur Sweat & Wet, tous les titres des morceaux font référence à la chaleur, c’est très imagé.

D’ailleurs, où t’imaginais-tu quand tu l’as composé cet EP ?

Je me suis projetée dans des films de science-fiction comme Blade Runner, par exemple. Mais surtout, dans une série en particulier, The White Lotus. J’ai adoré la bande originale de Cristobal Tapia de Veer, l’univers est singulier, moite… Je trouve qu’elle est un personnage de la série à part entière. C’est ce que j’ai écouté quand j’ai commencé à vouloir composer une musique très organique. Et, forcément, je me suis imaginée dans un club. Pour moi, un bon club, c’est sombre, il y a peu de lumière, de la fumée, c’est cracra et tu as chaud (rires).

MZA
MZA © ldscarla
Et qu’est-ce qui te happe quand tu te retrouves sur le dancefloor, de l’autre côté ?

J’aime danser, donc il faut que je retrouve du groove dans la musique. Mais ce que je trouve encore plus important, c’est le jeu entre les lumières et le son. Les lumière me happent. Quand elles répondent correctement à la musique, ça élève ma soirée.

Depuis un petit moment, la techno est très présente sur la scène électronique parisienne. Est-ce qu’il y a des artistes, des soirées même, qui t’inspirent ?

Depuis toujours je suis team house parce que j’aime la fête, j’aime danser, j’aime ce truc joyeux que ce genre musical transmet. Ce qui est cool sur cette scène, c’est que ça se prend peut-être moins la tête que sur la scène techno. En ce moment, il y a plein de débats : qu’est-ce que la vraie techno ? Qu’est-ce que la fausse techno ? Je ne sais pas si je me reconnais là-dedans. Il y a trop de règles, je trouve que la house a un côté plus libertaire.

Bien sûr j’adore me prendre des tunnels techno ! Notamment avec Mac Declos, pour moi c’est un des meilleurs DJs — même si j’avoue que j’ai écouté le set de house qu’il a joué à essaim au moins trois fois. Mais le dernier DJ-set qui m’a mis une claque, c’était Audrey Danza. Mi-techno, mi-house, mi-trance… Je ne m’attendais pas du tout à ça. C’était une techno qu’on n’entend pas partout.

Et est-ce qu’il y a des labels que tu apprécies ?

C’est marrant parce que je sors mon nouvel EP sur Smile Sessions, et c’est un des labels sur lequel je voulais vraiment signer. J’ai été très influencé par le son de JKS(le fondateur du label, ndlr) et celui des artistes qui l’entourent. Sinon en techno, j’ai envie de citer Sublunar, Mutual Rytm, Molekül, KEY Vinyl, j’adore WSNWG le label de Rødhåd, et aussi tout ce que fait Chlär avec Primal Instinct.

Je suis aussi très influencée la deep techno, très progressive. Je n’ai pas de labels en tête, mais je peux citer des artistes comme Feral, Sunju Hargun, Donato Dozzy, Blue Hour… Ça me met dans un état de transe et c’est ce que je recherche aussi.

Tu as toi-même ton label, Z Series. Quelle(s) direction(s) as-tu voulu lui faire prendre ?

Aujourd’hui, dans les labels de techno, il n’y a que des mecs. Il y a très peu de meufs qui ont sorti des morceaux, EP ou albums sur tous les labels que je t’ai cités avant. Sauf peut-être Rødhåd ou parfois Mutual Rytm. Mais en fin de compte, ce ne sont souvent que des copains de copains. Après mon era bounce, quand j’ai voulu revenir dans la scène techno, je me suis un peu heurtée à un problème : si tu n’es pas dans l’entourage proche, si tu n’es pas connectée à un réseau, c’est difficile de te faire ta place.

La création de mon label, à la base, c’était vraiment pour contrer ça. Je l’ai monté aussi pour sortir mon premier album, et avoir la main sur tout.

Derrière, il y avait une volonté de t’offrir un espace à toi, mais aussi aux personnes qui te ressemblent ?

Ça me permet de construire une identité globale autour de ma musique et je continuerai à le faire. Pour le moment c’est centré sur mes sorties — même si j’ai fait un EP de remixes où j’ai pu inviter des artistes qui m’inspirent, des artistes queer notamment.

À l’avenir, j’aimerais continuer à offrir un espace d’expression à des artistes qui vont avoir du mal a sortir de la musique à cause du boy’s club ambiant ou bien à se créer un réseau. À terme, j’aimerais organiser des événements, inviter des gens et créer une espèce de communauté. Que ce soit du côté des artistes, mais aussi du public. La représentation queer, c’est quelque chose de très important pour moi.

D’ailleurs, on dit souvent aujourd’hui que quand on est DJ, on doit forcément passer par la case production. Est-ce que tu es d’accord avec cette take ?

S’il n’y a que des DJ, il n’y a pas de musique à jouer (rires). Je ne sais pas si tu es obligé d’être producteur quand tu es DJ, mais tu dois contribuer à l’éco-système de la production d’une manière ou d’une autre. En montant un label par exemple ou en organisant des soirées où tu prévois de faire jouer des artistes en live…

Mais c’est clair que c’est bien plus difficile de se faire connaître quand on ne produit pas. Malheureusement, ça donne beaucoup de gens qui se forcent à produire, et je trouve ça super triste. Ça participe aussi à la saturation de la scène.

MZA
MZA © ldscarla
Justement, tu te situes comment dans cette saturation de la scène ?

La scène a beaucoup changé. En deux, trois ans, on a pris un virage un peu flippant. J’aimais beaucoup les réseaux sociaux parce que ça m’a permis de rencontrer les gens, de me développer en tant qu’artiste, ça a aussi permis d’enrichir la scène électronique dans une période post-covid assez difficile… Mais le problème, c’est le dérèglement que ça a engendré : c’est saturé d’images, de sons, de DJs. On s’y perd un peu, je m’y perds un peu.