Wicked Girls, le duo formé par Louisahhh et Kimi Recor, vient de sortir son nouvel EP Peaktime Lol sur le label Mia Mao Records. Rencontre avec deux productrices qui n’hésitent pas à briser toutes les règles pour faire une techno fun, punk et ultra-décomplexée. 

Louisahhh et Kimi Recor forment Wicked Girls. Elles viennent de dévoiler Peaktime Lol, leur nouvel EP, sur Mia Mao Records. Au menu ? Des sonorités noisies à souhait, une techno à la fois fun et profondément punk ainsi qu’un mantra qui ouvre le disque : « I don’t give a fuck, I do what I want ». Message reçu ! À cette occasion, Tsugi les a rencontrées pour parler musique et renversement du patriarcat.

Pouvez-vous présenter votre duo Wicked Girl en quelques mots ? Comment se différencie-t-il de vos projets en solo ?

Louisahhh : Je pense que Wicked Girl est une sorte de duo de techno anti-patriarcat. Et on est là juste pour nous amuser (rires). Du côté de nos autres projets individuels, on peut être un peu plus sérieuses, et même un peu plus tristes… Ils sont plutôt sombres.

Kimi Recor : Dans mon side-project schnallo, je critique la société et le patriarcat en allemand et en anglais. Avec Wicked Girls, je le fais aussi, mais c’est plus fun (rires). Wicked Girls is silly girls !

Vous dites que vous ne faites pas de la techno sérieuse. Quel est le constat qui vous a poussées à faire ça ?

Kimi Recor : Après probablement 20 ans dans la scène techno, à supporter toutes les conneries qui accompagnent le simple fait d’être une femme, je pense que c’est nécessaire. Et puis, pour un son qui a été considéré comme révolutionnaire, créé par des personnes en marge des musiques populaires, je trouve qu’il y a beaucoup de règles. « Ça doit être fait comme ça », « tu ne peux utiliser que ces sons », ce sont des phrases que l’on entend. Et c’est tellement contraire à ce que c’était à l’origine, à savoir un mouvement très punk.

Quand j’ai commencé à produire il y a des années, j’ai vite voulu arrêter parce que je n’avais pas envie de rentrer dans un moule pour être acceptée et considérée. Je pense d’ailleurs que c’est ce qui a empêché beaucoup de gens de produire. Et justement, ce qui a créé un lien entre Louisahhh et moi, c’est cette impression qu’on devait toujours jouer le jeu des garçons pour avoir un quelconque succès. Aujourd’hui, on a décidé de dire « non » (rires).

Louisahhh : Et puis, je trouve que la techno se prend un petit peu au sérieux en ce moment. Il y a comme une sorte de nombrilisme prétentieux, du genre : « c’est de la musique sérieuse ! » Alors, que c’est de la musique pour danser, les gars, on est là pour s’amuser ! Et ça ne veut pas dire que notre musique est une blague. Je pense même qu’elle est vraiment géniale (rires), mais on ne se prend certainement pas au sérieux. On s’amuse beaucoup en le faisant : on enfreint un maximum de règles et on rigole tout le temps.

Wicked Girls
Wicked Girls © Mae Ferron
Et quel genre de règles voulez-vous enfreindre ?

Louisahhh : Quel genre de règles on a envie de briser Kimi ?

Kimi Recor : Nos règles, c’est juste qu’on ne suit pas les règles. Genre, on ne se dit pas : « Ok, il faut que ça fasse 16 mesures. » On se dit juste : « Tiens, ça sonne bien là. » Alors on y va. Quand on produit, on ne prend pas de morceaux de référence. Dans tous les cas, on ferait l’inverse de ce que la référence est censée être. Par exemple, si on veut faire un morceau de jungle bass, ça deviendrait un track pop breakbeat anti-bass ultra éthéré (rires). Et ce serait complètement accidentel.

Louisahhh : C’est très instinctif, surtout parce qu’on se soutient mutuellement dans notre processus créatif. Ça nous permet aussi de sortir des sentiers battus.

Peaktime Lol, votre nouvel EP qui sort sur Mia Mao Records, s’ouvre sur « I don’t give a fuck, I do what I want ». Est-ce un genre de mantra ?

Kimi Recor : Oui absolument, c’est un peu notre bande originale (rires). Quand les gens nous demandent de quoi parle notre musique, on dit toujours « we don’t give a fuck and we do what we want » (rires).

Comment ce mantra se traduit dans les sonorités que vous explorez dans ce disque ? Il y a de la techno, de l’acid, de la trance, du punk, c’est carrément rock en fait.

Louisahhh : Merci de dire ça (rires).

Kimi Recor : Ça nous fait plaisir que vous ayez entendu tout ça, car c’est exactement la palette sonore que nous travaillons.

Louisahhh : Je crois que l’un de nos principaux reproches à l’égard de l’industrie musicale, en général ces temps-ci, mais surtout de la musique électronique, c’est que nous sommes en quelque sorte obligés de nous créer une image de marque, surtout en ligne. Et, on ne veut pas s’enfermer dans un seul genre, que ce soit dans nos projets solo, ou surtout au sein de Wicked Girls. Donc cette idée, littéralement au niveau musical de : « je m’en fous, je fais ce que je veux », je pense que cela reflète non seulement nos chansons, mais aussi notre philosophie quant à notre façon de faire de la musique, et les raisons pour lesquelles nous en faisons. Si nous voulions faire ça pour l’argent et le succès, nous aurions clairement une stratégie différente (rires).

On fait ça pour le plaisir, parce que c’est important, surtout en tant que femmes, de s’exprimer ainsi. De s’exprimer sans calcul, sans chercher à se mettre en scène pour Instagram… On a dépassé tout ça. On est rock’n’roll par nature !

Wicked Girls
Wicked Girls © Mae Ferron
D’ailleurs, c’est un EP ultra-bruyant, est-ce une volonté de rompre avec l’image patriarcale da la femme douce et silencieuse ?

Louisahhh : Je ne pense pas que ce soit forcément intentionnel. Même le nom Wicked Girls vient d’une phrase de notre premier EP sorti sur RAW : « I tried to bea good dog, but I’m just a wicked girl » (« J’ai essayé d’être un bon chien, mais je ne suis qu’une fille méchante ») (rires). Mais c’est clairement subliminal, notre musique s’exprime juste ainsi.

Mais d’un autre côté, je pense que nous sommes toutes les deux attirées par des sonorités bruyantes et agressives, notamment par le passé de Kimi dans des groupes, et par ma propre musique, qui s’inscrit dans la dance music assez punk rock. On veut que, quand les morceaux passent en club, les gens le ressentent physiquement, qu’ils se disent : « C’est le son de Wicked Girls, un vrai coup de poing dans la face » (rires).

Est-ce que vous pensez qu’on peut renverser le patriarcat avec la musique ?

Kimi Recor : Je crois bien que oui. En fait, je pense que l’art, à bien des égards, ouvre la voie dans beaucoup de choses. Et la musique est un art. Mais je pense qu’il faut, dans tous les cas, renverser le patriarcat et en faire un choix. On le retrouve malheureusement partout et c’est une philosophie que les gens ont adoptée, même celles et ceux qui, en apparence, n’en ont pas conscience.

Même moi, tellement de choses dans ma vie ont été façonnées par le fait de vivre dans un monde comme celui-ci. Et je pense que la musique m’a libérée. Je vivais dans une petite ville au milieu des États-Unis, où l’on me disait constamment ce qui était bien et ce qui était mal. À l’époque, j’ai d’abord écouté du punk, puis plus tard de la jungle, et de la drum and bass… C’est toute cette sous-culture qui m’a libérée de cette idée que le monde a toujours été comme ça et qu’il le sera toujours.

Louisahhh : Je pense qu’à la base, nous étions toutes les deux déjà bien informées. Mes héroïnes de la musique étaient majoritairement des femmes : Patti Smith, Siouxsie Sioux, Chrissie Hynde et Debbie Harry, et même Peaches, Shirley Manson, Karen O, Kathleen Hanna… Wicked Girls, c’est vraiment mon premier projet à long terme en tant que productrice avec une autre femme, et si nous pouvions faire quelque chose qui se rapproche, même de loin, de ce que ces femmes ont représenté pour nous, pour la prochaine génération de femmes dans la musique électronique, ce serait un immense privilège. C’est même l’objectif.

C’était important pour vous de publier cet EP sur un label comme Mia Mao Records, lié à un des clubs les plus importants de Paris ?

Louisahhh : Je trouve qu’ils ont fait un super boulot, notamment avec cet EP, en prenant bien soin de nous, en nous traitant comme si notre travail comptait. Parce que je pense que sortir un EP sur un label de musique électronique et pas un album, c’est un peu comme lâcher un pet dans le vent (rires). Tout le monde s’en fout.

C’était génial de travailler avec Mia Mao Records, et d’avoir une machine aussi puissante derrière cette sortie, des personnes qui y croient vraiment, qui veulent que ça fonctionne, qui comprennent la culture club et le contexte dans lequel cette musique est censée être jouée. C’est vraiment significatif pour nous de faire partie de ce label ainsi que de cette écurie d’artistes vraiment géniale et importante dans la vie nocturne parisienne actuelle.

Kimi Recor : Ils ont fait tellement de choses pour nous. Notamment pour ce qui est de la création de contenus sur les réseaux sociaux, les lives… J’en étais même étonnée. Tu es censé être le créateur de contenu, le producteur de clips, le promoteur… En fait, tout repose sur toi en tant qu’artiste. Et puis, c’est cool de bosser avec un label qui te dit : « On adore votre musique et on va vous promouvoir » et non pas : « Vous avez combien de followers sur Instagram ? »