Décédé à son domicile parisien le 28 juillet 2026 à l’âge de 50 ans, Vincent Belorgey laisse derrière lui une discographie minimaliste mais marquante. Son univers nocturne et lancé à pleine vitesse, symbolisé par le succès du single « Nightcall », est l’incarnation d’une époque musicale fructueuse et d’un mouvement dont il était l’un des représentants les plus fameux.

Par Brice Miclet

Il avait commencé par imaginer sa propre mort. Kavinsky était bien l’alias musical de Vincent Belorgey. C’était également le nom qu’il avait donné à ce personnage blafard, supposément mort en 1986 au volant de sa Ferrari et ressuscité en 2006 sous les traits d’un producteur de musique. Autour de cette figure, qui ressemblait à son auteur mais lui permettant également de se cacher un peu du monde, de se préserver tout en s’exprimant pleinement, Kavinsky a bâti son œuvre. Plutôt brève, certes, constellée dans le temps, mais sacrément fondatrice et influente. La réalité de l’actualité rend désormais la mythologie qu’il avait construite tragiquement inconfortable. Aux yeux du public, restent de lui deux albums et une volée d’EPs, les singles internationaux « Nightcall » (2010) et « Roadgame » (2012), des apparitions scéniques retentissantes, une imagerie. Aux yeux de ses proches, préservons-nous de l’indécence de spéculer sur l’ampleur de leur perte.

Cette confusion entre le créateur et la créature avait pourtant toujours été soigneusement délimitée. « Je m’appelle Vincent. Kavinsky n’est que le personnage de l’histoire », rappelait-il en 2013 au magazine américain Interview. Avant tout cela, le Francilien a été graffeur sous le nom de Strike, rugbyman à Bagnolet, a exercé un paquet de métiers de manutention, de vente en magasins. Parallèlement, il a rencontré Quentin Dupieux, Mr. Oizo, quand ils avaient 18 ans. Leurs fibres artistiques et leurs réseaux n’ont fait qu’amplifier, jusqu’à ce que Dupieux ne le fasse tourner dans des clips et court-métrages réalisés par ses soins, notamment Nonfilm en 2001, aux côtés de Sébastien Tellier. Belorgey commence alors à bricoler des morceaux en autodidacte, moins soucieux de virtuosité instrumentale que de fabriquer des images avec des sons. Et, progressivement, devient Kavinsky. « C’est tout bête comme une fin de soirée entre potes bourrés, racontait-il au site daftworld en 2012. J’étais avec mes potes Oizo et Jackson, on était tous les trois dans un sale état et on a commencé à triper sur mon prénom, Vincent, qu’on s’est amusés à déformer dans tous les sens pour arriver finalement à Kavinsky. »

Des routes inimaginables

Le rap américain, obsession de l’adolescence qu’il a d’ailleurs toujours chérie, a laissé place aux musiques électroniques, à cette imagerie savamment extirpée des eighties et qui ressurgit pleine balle dans ses deux premiers EPs. Flanqué du portrait de son personnage, ces sorties contiennent déjà le sel sonore de Kavinsky : des synthétiseurs semblables à des Prophet qui naviguent entre des vagues de boîtes à rythmes rugueuses, ces dernières se faisant parfois réminiscences du premier âge d’or du hip-hop (celui du début des années 1980), proposant un rendu de masse virevoltant, bruyant aussi. On est en pleine période de regain de la French Touch, avec Justice et compagnie, et l’époque est à la lourdeur, à la distorsion électronique. Avec plus de nébulosité que ses compères, Kavinsky se forge une identité.

Du genre hédoniste et noctambule, furieusement vivant, il est entouré de l’équipe d’Ed Banger et de l’écosystème qui gravite autour de la structure (il restera cependant fidèle au label créé par Air en 1999, Record Makers). En 2010, il est au studio des parisien des Daft Punk, dont il a d’ailleurs assuré les premières parties de la tournée mondiale de 2007, avec Guy-Manuel de Homem-Christo, Sébastien Tellier et SebastiAn, qui participent tous à la production du titre « Nightcall », sur lequel sera ajouté la voix de la chanteuse brésilienne Lovefoxxx. À sa sortie, il passe inaperçu. Mais lorsqu’il est choisi par le réalisateur danois Nicolas Winding Fefn comme thème d’introduction de son film Drive en 2011, Kavinsky explose. Le succès international est immédiat, et le musicien enchaîne avec le single « Roadgame », un peu plus effréné, qui sera utilisé dans deux publicités Mercedez-Benz au cours de la même année. Car définitivement, sa musique est inextricable des virées en bagnole sur des routes inimaginables.

Devant le monde entier

C’est dans ce contexte et dans le respect de ces acquis artistiques que sort son premier album, OutRun. Un succès supplémentaire qui va cependant le bouffer un petit peu. « Dans un premier temps, c’était plus plaisant qu’écrasant, concédait-il à Numéro. C’est génial tout ce qui m’est arrivé avec ce titre. Avant ça, j’étais reconnu par les gens du milieu. Mais là, ceux qui n’écoutaient pas de musique électronique se sont mis à aimer mes morceaux. Ce qui est quelque chose de grisant. Après, ce qui est compliqué, c’est qu’on se demande constamment ce que les gens vont penser de la suite. » La suite, justement, sera fugace. Ne contenant que quelques singles disséminés, de plusieurs prestations scéniques, elle est surtout composée d’une vie personnelle bien remplie, de dépenses méritées mais excessives, de revers également. Homme avenant au charisme certain, il n’est alors pas rare, loin de là, de le voir traîner dans son quartier du 18e arrondissement de Paris, ou accoudé à un comptoir du coin en pleine journée à refaire le monde avec qui est partant pour un tour de manège. Et puis, il s’est un peu assagi paraît-il, revenant en 2022 avec l’album Reborn, bien nommé.

Ce disque marque son envie de sonorités plus pop, de collaborations, de sortir un peu de l’environnement, fructueux il est vrai, qu’il s’était jusqu’alors composé. Les bases sont les mêmes. Mais Kavinsky part là dans d’autres contrées mélodiques, vers d’autres intentions. Alors que le public et la critique suivent, il est choisi pour être l’un des artistes se produisant lors de la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques de Paris 2024, interprétant son single fétiche « Nightcall » avec Angèle et ses potes de Phoenix. Le monde entier contemple alors ses lunettes flanquées de points rouges, cette allure spectrale un peu bionique, ce personnage si confortable qui ne l’aura donc jamais quitté. Peut-être sont-ils désormais tous les deux quelque part, décidément inséparables, comparant leurs immuables traces respectives laissés au monde des vivants.

Par Brice Miclet