Malgré quelques aléas météorologiques, le festival Rock en Seine a pris place au traditionnel domaine de Saint-Cloud. Du 26 au 30 août, les concerts placés sous le signe du rock et de toutes ses déclinaisons – hard, indie, punk –, mais aussi de la pop ont défilé, révélant des visages en ascension ou faisant étinceler des profils déjà bien établis. Vos tsugistes dévoués ont bravé vents et humidité pour vous rendre compte du festival, comme si vous y étiez. 

Par Isma Satfaoui, Adélie Lamour et Marion Sammarcelli

Un vieux dicton dit : “festival pluvieux, festival heureux”. Ce vieil adage s’est vérifié tout au long de ces cinq jours de festival, où les guitares, les batteries et les voix aux timbres rock n’roll ont résonné dans le cadre verdoyant du domaine de Saint-Cloud, à l’ouest de Paris. Pour cette vingt-deuxième édition, nous avons eu l’occasion d’en prendre plein les écoutilles et les mirettes : retour en mots sur l’explosif show de Turnstile, à l’inimitable mise en scène de Tyler, The Creator, sans oublier la mythique apparition de The Cure, et bien d’autres !

Magi Merlin, la fée du broken RnB

Premier jour à Rock en Seine et nous ne pouvons pas être plus impatients des prochains qui nous attendent. Au loin, une voix envoûtante nous guide vers une les plus petites scènes du festival. Magi Merlin, danse avec un charisme hypnotisant et une paire de lunettes orange XXL calées sur le nez. Sur scène, on ne retrouve qu’elle, un batteur et un bassiste, mais il ne nous en faut pas plus pour nous balancer sur leurs sonorités soul et broken RnB. La Canadienne se met même aux machines pour nous offrir un moment intense, entre lignes de basse vibrantes et rythmiques électroniques — pile ce qu’on aime. Si son récepteur HF accroché à sa botte de cuire lui donnait du fil à retordre, rien ne trouble l’énergie contagieuse de la chanteuse. Alors quand les premières notes de « POPSTAR » ont retentit, annonçant la fin de sa performance, les moues se sont emparées de nos visages… 45 minutes de set ce n’était pas assez !

Magi Merlin
Magi Merlin © Neekketsu

Tyler, The Creator, le GOAT — Greatest Of All Time

La tension et l’excitation étaient déjà palpables dix minutes avant son arrivée sur scène. Alors quand LE Tyler, The Creator a fait ses premiers pas face au public, toute l’anticipation a explosé comme du verre sous pression. Il nous ordonne de sauter et on ne peut qu’exécuter, au point où on ne sait plus si ce sont les basses ou le public qui font trembler le sol du domaine de Saint-Cloud. Des lances-flammes, des feux d’artifices — et tout simplement sa personne sous nos yeux — nous ont éblouis pendant plus d’une heure et spoiler alert : on ne s’en est toujours pas remis.

Seul sur la scène, le rappeur se suffit à lui même. Son énergie prend toute la place et c’est ce qu’on appelle avoir du charisme. Il danse, il chante, et met toute son âme dans ses textes, le tout vêtu d’un ensemble en cuir jaune poussin qui devait faire monter son thermomètre interne — mais qu’il refusait de retirer malgré la transpiration car c’est un fashion. Quel plaisir d’harmoniser avec lui sur « Like Him », de rebondir sur ses productions plus violentes à l’instar de « Big Poe » et de « New Magic Wand« , puis de le voir interagir avec son public si intimement. Bref, Tyler, The Creator, n’était pas forcément sur notre bingo 2026, mais on est heureux d’avoir coché cette case.

Nick Cave & The Bad Seeds, au plus proche du public

Pour le dernier show de sa tournée estivale, Nick Cave & the Bad Seeds ne s’est pas ménagé. Pour ce concert, pas de barricade : le premier rang est collé à la scène. Alors, dès le deuxième morceau, voilà déjà Nick Cave dans la fosse, se faisant porté par son fervent public. Au plus proche de ses fans, il interprète ses titres avec une énergie que l’on aimerait aussi garder à 68 ans. Il saute, chante et met des high kicks sur les riffs de violon de Warren Ellis — mode papy cool activé. La performance du groupe australien est un réel spectacle et l’émotion monte quand Nick Cave s’assoit derrière son piano pour jouer les premières notes de « O Children », en harmonie avec son quatuor de chœurs. Autour de nous, certains allument leurs flash et d’autres ferment les yeux, pour s’ancrer dans ce moment en suspension. Que ce soit la première, deuxième ou quatorzième fois que l’on voit le groupe, il est clair que les poils s’hérisseront toujours.

Nick Cave
Nick Cave © Emilie Bardalou

Lambrini Girls, punk politique (oui, c’est un pléonasme)

Le samedi après-midi, les Britanniques s’emparaient de la grande scène du festival avec leur punk ravageur et leurs idées bien engagées, prêtes à combattre le fascisme. En retard pour leur set — oups, il fallait bien qu’on se remette de la soirée de la veille —, nous sommes directement plongés dans l’ambiance. Au loin, la foule scande déjà un « Siamo Tutti Antifascisti » avec Phoebe Lunny, chanteuse et guitariste survitaminée. Comme scénographie ? Un écran géant affiche en lettres rouges le simple adage « Fuck Marine Le Pen ». Inutile de vous faire la trad’, mais il est sûr que les Lambrini Girls ont bien décider d’emmerder l’extrême droite, et ce, partout où elles passent.

Pendant 45 minutes ultra-énergiques — parfait pour contrer le crachin qui saupoudre le domaine de Saint-Cloud — les trois ont enchaîné titres iconiques (« Cuntology 101 », « Big Dick Energy », « No Homo ») et discours engagés. Elles ont notamment pris la parole sur la libération de la Palestine et les droits des personnes trans, avant d’enchaîner sur le morceau « Terfs Wars ». Accurate. Répétez après nous : « La musique, c’est politique. »

Lambrini Girls
Lambrini Girls © Antoine Jaussaud

Turnstile, ou plutôt pogo-land

21h45 pétante, et le public trépigne d’impatience. Serrés dans une fosse compacte, la deuxième plus grande scène de Rock en Seine ne suffit pas pour accueillir la marée humaine venue assister à ce moment. Une lumière blanche et des chants d’oiseaux annoncent le calme avant la tempête punk hardcore qui s’apprête à s’abattre sur nous. « BIRDS » démarre et l’énergie électrique de Turnstile surpasse tout ce qu’on a pu voir pendant ce week-end. Le public répond à l’appel — même les nombreux enfants au premier rang — et ne fait aucune pause entre les pogos boueux et un nombre incalculable de slams. Même au fond — bien loin du remue-ménage du cœur nucléaire de la fosse — le public chante avec passion et l’énergie reste à son apogée jusqu’au dernières secondes du set.

Fcuckers, les plus cool de tous

Guitares électriques débranchés et mode club activé avec Fcuckers. On ne leur en veut pas trop d’être arrivé en retard — comme de vrais divas — car on passe toujours un bon moment en leur compagnie. Nos lunettes de soleil sur le nez pour être matchy avec Shanny et Jackson, on commence à se déhancher sur « L.U.C.K.Y » et on l’admet, entendre quelques sonorités électroniques nous a fait du bien. Comme à son habitude, Shanny arpente la scène de gauche à droite — attention au torticolis — pendant que Jackson, capuche sur la tête, s’éclate avec ses machines et sa guitare. Bref, cette interlude fut courte, mais très fun, histoire de nous rappeler pourquoi nous les adorons tant !

Fcuckers
Fcuckers © Olivier Hoffschir

Deftones, le concert cathartique

La faute aux sets qui se superposent — le fléau des festivals — nous sommes arrivés devant Deftones, tout essoufflés, pendant que le public scandait « My Own Summer (Shove It) » en chœur. Mieux vaut tard que jamais, le nu-métal du groupe est pile ce qu’il nous fallait pour terminer la journée du samedi en beauté. Alors même si nos jambes commençaient à tirer à la fin de ce quatrième jour de festival, impossible de ne pas suivre le public et de headbang à l’unisson. Une chose est sûre : Deftones met tout le monde d’accord. Autour de nous, autant de nouveaux adeptes issus de la gen Z que de fans historiques plutôt ancrés dans la génération X et Millennials. Une heure vingt de set suffit pour que le public puisse passer par toutes les émotions, entre ambiances vaporeuses et sonorités plus violentes, presque cathartiques. Honnêtement, c’est tout ce qu’on demande !

Deftones
Deftones © Olivier Hoffschir

Djo, ou le charisme incarné 

Quinze minutes avant le show de Djo il est palpable que le moral des troupes n’est pas au beau fixe, tout comme le temps. Les festivalier·es ont subi la pluie d’orage fulgurante qui a lavé l’île de France à grande eau. Nous voilà dans la foule, l’imperméable collant à notre peau, les orteils dans une petite mare d’eau et les cheveux trempés qui gouttent dans notre cou. Quand le chanteur débarque sur la scène, vêtu de grosses lunettes de soleil et d’une chemise blanche, les sourires réapparaissent sur les visages. La scénographie est particulièrement sobre, c’est lui la star et sa musique est au centre. Il nous accueille avec une question : “Are you guys soaking wet?(« Êtes-vous trempés jusqu’aux os ? »). Heureusement, des rayons de soleil réussissent à percer le ciel au fur et à mesure du concert. C’est dans une nonchalance et une décontraction palpables qu’il mène son show sous le signe de l’indie rock aux accents psychédéliques, avec son équipe de musiciens — tout aussi charismatique que lui. Ici et là, des mains se lèvent et forment des vagues entre les morceaux. On se sent déjà un peu mieux après son concert, surtout après un « End of Beginning » repris à l’unission.

djo
Djo © Louis Comar

Kompromat, un concert entre chaleur brûlante et froid glacial 

Il fait déjà presque nuit quand la fusion de Rebeka Warrior et Vitalic, alias Kompromat, débarque sur scène. Le duo a fait souffler un effet kiss cool sur le public : à la fois chaleureux par leur présence, mais aussi fondamentalement glacial, de par ses influences techno, cold wave et post-punk. Vitalic, qui jouait en live, a apporté par ses productions aux lourdes basses un aspect brut et extatique au concert. Il paraît impassible : même si les BPM augmentaient progressivement au fur et à mesure du show, il reste serein et opère avec une précision chirurgicale sur ses machines.

Rebeka Warrior, quant à elle, oscille entre français et allemand avec une nonchalance et un calme déconcertants — saupoudrés d’une bonne dose d’humour. Pourtant, une énergie puissante se dégage de sa manière de se mouvoir sur scène, qui aimante notre regard. Aux deux tiers du concert — surprise —, elle saute dans la foule, flotte sur le dos de mains en mains, puis revient sur scène d’un air amusé et espiègle. C’est déjà la fin du concert, c’était leur dernier festival de la saison. Ils s’embrassent sur la bouche d’un air complice et amusé, avant de partir de la scène en sautillant, comme de grands enfants. 

Kompromat
Kompromat © Louis Comar

The Cure, un groupe qui n’a pas volé sa réputation mythique

Pour le dernier concert du festival, tout laisse présager une fin en apothéose. Robert Smith arrive sur scène, tout vêtu de noir, maquillé de son habituel rouge à lèvres carmin — appliqué aléatoirement — et de son lourd fard noir écrasé sur les paupières. Il scrute la foule, comme s’il s’en imprégnait pendant un moment, jusqu’au début du grandiloquent « Alone« . Les voix se tamisent alors, et on assiste à un moment de — presque — silence, posant un voile mystique sur l’atmosphère qui règnera tout le concert durant. En plus de sa voix iconique reconnaissable entre mille, il prouve sans cesse ses compétences de multi-instrumentiste : il passe au gré des morceaux, de la guitare électrique à la guitare acoustique, et joue même de la flûte à deux becs.

Trois quarts d’heure avant la fin du concert — et après la masterclass « A Forest » —, les lumières s’éteignent et les membres du groupe quittent la scène. Un tonnerre d’applaudissements retentit et les voilà qui se réinstallent à leurs postes respectifs. Dès cet instant, ils enchaînent tube sur tube : de « Friday I’m in Love« , en passant par « Boys Don’t Cry » et « Close to Me« . La foule est gaie, les regards complices entre les festivalier·es se multiplient au début de chaque chanson, elles et eux semblent se remémorer un souvenir spécifique lié à cette musique. Une fois le dernier morceau achevé, Robert Smith s’imprègne une ultime fois de la foule silencieusement, avant de la remercier chaleureusement et avec une grande douceur : « I hope I’ll see you again » (« J’espère que je vous reverrai. » C’est le cœur léger que nous achevons cinq jours endiablés.

The Cure
The Cure © Roxanemo