Fin juin 2026, Le Sample et La Flèche d’Or ont mis la clé sous la porte. À l’automne, ce sera au tour de La Station — Gare des Mines, qui ferme pour trois ans de travaux. Entre spéculation immobilière, soutien public à géométrie variable et lois de plus en plus répressives, la nuit queer parisienne perd, un à un, ses derniers refuges.
Par Justine Sebbag
27 juin 2026. Le soir de la fermeture de La Flèche d’Or, Alex, 31 ans, est du dernier carré. « C’était hyper mignon », se souvient-il. Quand on lui demande où il aime sortir à Paris, il énumère trois noms de lieux, La Flèche d’Or, Le Sample et La Station, avant de s’arrêter : « C’est vrai que ce sont tous les endroits qui ferment. » Des lieux où il se sent plutôt safe, pas seulement parce qu’ils brassent un public queer, mais parce qu’on peut y aborder n’importe qui et rencontrer des gens. Ailleurs dans Paris, dit-il, il faut souvent connaître les bonnes personnes avant qu’on vous adresse la parole. Ce sentiment-là, en 2026, une partie de la nuit parisienne est en train de le perdre.
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La nuit queer parisienne vacille
Quelques mois plus tôt, le 4 mars 2026, un autre signal avait déjà résonné à quelques kilomètres de là, dans le Marais. Sur les vitrines de cinq bars gays emblématiques du quartier parisien — le Café Cox, le Duplex, le Freedj, le Cactus et le Quetzal —, des affiches annonçaient en lettres capitales une « fermeture définitive. » Fausse alerte : les cinq établissements rouvraient dès le lendemain à 17 heures. L’opération, montée avec le syndicat des lieux festifs SNEG & Co, visait à alerter les candidats aux municipales sur l’avenir du quartier, après que le Cox et le Quetzal ont reçu des mises en demeure de la mairie de Paris Centre, menaçant leurs terrasses. Dans ce quartier, où le mètre carré dépasse désormais les 15 000 euros, de nombreux fonds de commerce restent vides une bonne partie de l’année, dans l’attente d’une location de quelques jours à prix d’or pendant les Fashion Weeks. Un modèle qui rapporte davantage que des baux à l’année, et qui n’aide pas à maintenir les commerces de proximité. L’un des gérants résumait ainsi la contradiction : la mairie « parle beaucoup, mais agit peu. »
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Au-delà du Marais, c’est toute une partie de la nuit queer parisienne qui vacille. Le Gibus, pilier de la scène punk puis LGBTQIA+ depuis 1967, fermera le 31 juillet, rattrapé par les charges et une baisse de fréquentation, malgré un emplacement en plein cœur du quartier de République. Avant lui, le bar-concert L’International et le lieu de vie collectif FAWA avaient déjà mis la clé sous la porte. La pression immobilière, l’inégale volonté des pouvoirs publics à soutenir ces lieux et un climat sécuritaire de plus en plus dur avec la fête s’ajoutent et se répondent, effaçant les points cardinaux de la nuit alternative et queer parisienne. Le Sample, lui, avait pris place en 2021 dans une friche du 18 avenue de la République, à Bagnolet. Le lieu, mis à disposition par la société SOPIC, propriétaire des murs, avait un grand jardin — ce qui est rare en Île-de-France — où pouvaient se croiser jusqu’à 300 personnes. Le lieu hébergeait aussi, à l’année, 90 artistes et résidents, dans une programmation résolument transdisciplinaire, entre performance, cabaret, musique et littérature. Arnaud Idelon, cofondateur du Sample et chercheur, faisait partie de l’équipe qui la portait. Aujourd’hui, la SOPIC prévoit de démolir le bâtiment pour y construire un hôtel à la place.
Il ne dément pas ces raisons administratives, qu’il avait déjà détaillées dans une tribune publiée dans Le Mondeen février. Il pointe en revanche une fragilité plus structurelle, propre au modèle même sur lequel reposait le lieu : l’urbanisme transitoire, qui consiste à confier temporairement une friche ou un bâtiment vacant, à des associations ou collectifs, le temps qu’un projet immobilier définitif se dessine. Un statut hors marché, mais par nature provisoire. Le Sample ne vivait que de 8% de subventions publiques ; en racheter les murs aurait coûté entre 7 et 9 millions d’euros, soit un remboursement annuel qui aurait représenté jusqu’à 30% du modèle économique du lieu. « Tu ne fais pas les mêmes choix », résume Arnaud Idelon : « tu vends la bière plus chère, t’essayes de taper des plus grosses jauges. » Cette fragilité portait, dès le départ, sa propre fin. Le deal était clair depuis le premier jour : « quand vous voudrez qu’on parte, on partira. »
Une concurrence de mise
Depuis 2017, Frédéric Hocquard, adjoint au maire de Paris chargé du tourisme et de la vie nocturne, avait installé un dialogue direct avec les collectifs festifs, notamment via un Conseil de la Nuit censé réunir patrons d’établissements, riverains et pouvoirs publics autour d’une même table. En mars 2026, à la faveur du changement de municipalité, c’est Pierre Rabadan qui reprend ce portefeuille. Pour lui, il n’y a pourtant pas là de quoi s’alarmer outre mesure. « Sur les fermetures que vous évoquez, elles sont d’ordre différentes », explique-t-il. Le Sample ? « Une fin de concession. » La Station ? « Une fermeture temporaire due au réaménagement de la ZAC Gare des Mines », un lieu qui, de toute façon, « n’existait pas » avant que la ville ne le fasse naître, et qui reviendra, plus grand, plus pérenne. La Flèche d’Or ? Des « travaux indispensables pour être conformes à la réglementation. » Sa lecture, au fond, est optimiste : « depuis 2024, on est plutôt en croissance. Il y a des nouveaux lieux qui ouvrent. Paris est plutôt attractif sur le sujet. »
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La Flèche d’Or, installée depuis les années 1990 dans l’ancienne gare de Charonne, sur la Petite Ceinture, connaît un autre sort. Gérée par le collectif Inter-Co depuis 2020, elle avait tenté plusieurs solutions pour sauver son modèle économique via des abonnements de soutien et une hausse des tarifs, mais sans succès. Jusqu’au bout, le lieu aura maintenu ses permanences d’accès aux droits et sa cantine solidaire. Le 27 juin, il a fermé pour 18 mois de travaux, sécurisation du bâtiment et isolation phonique, avant une réouverture promise en 2027 sous forme de tiers-lieu culturel et social. Mais la Ville de Paris, propriétaire des murs, doit encore lancer un appel à projets pour définir qui gérera l’établissement à sa réouverture. Rien ne garantit qu’Inter-Co soit reconduit face à d’autres candidats : une mise en concurrence qu’Arnaud Idelon dénonçait déjà à travers sa tribune dans Le Monde, craignant qu’elle ne fasse perdre à ces lieux l’ancrage associatif et l’expérience accumulée qui font, précisément, leur spécificité.

Ni un problème de public, ni un manque d’argent
Apolline Bazin, autrice et cofondatrice du média Problématik, habituée des trois lieux, n’y voit ni un problème de public, ni un manque d’argent. « Les coûts, travaux, hausse des loyers, des charges, sont structurellement décuplés par rapport aux bénéfices que peuvent dégager de petites jauges », précise-t-elle avant d’ajouter : « C’est une économie de la précarité qui reflète le fait qu’on est dans une ville où les inégalités sont de plus en plus criantes. » Elle pointe aussi le caractère très inégal du soutien public : quand la Ville investit, comme les 2,8 millions d’euros votés pour La Station, cela peut suffire à sauver un lieu ; mais ce choix reste rare, et la plupart des lieux alternatifs n’en bénéficient jamais.
Ouverte en 2016 sur les vestiges d’une ancienne gare à charbon de la Porte d’Aubervilliers, avec une convention initiale de six mois à peine, la Station — Gare des Mines s’est imposée en dix ans comme un laboratoire des marges musicales et artistiques, entre concerts pointus, artistes issus de labels indépendants et soirées club références du Paris queer et inclusif. Le lieu abrite aussi un accueil de jour pour mineurs isolés et demandeurs d’asile, une webradio et des ateliers solidaires. Mathilde Quéguiner et Thomas Galliou, co-programmateurs, vivent aujourd’hui cette réalité au quotidien, y compris dans ce qui devrait être une bonne nouvelle. Après dix ans de baux renouvelés d’année en année, la Ville leur a garanti une place pérenne dans le futur quartier de la Porte d’Aubervilliers, mais au prix de trois ans de fermeture, sans solution de relogement actée. « On ne peut juste rien prévoir après octobre », dit Mathilde Quéguiner. Selon le collectif MU, qui gère le lieu, la structure repose à 85% sur ses propres recettes, 15% seulement de subventions publiques. Et l’incertitude ne s’arrête pas à la programmation musicale : on ne sait pas encore si toutes ces activités trouveront un même toit à leur retour. « Ce qui fait peur, c’est que ce sont des structures associatives et indépendantes qui ferment », résume Thomas Galliou, « et donc se pose la question de qui reste ? Plutôt des boîtes et des entreprises à but lucratif. »

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Pierre Rabadan évoque bien des lieux relais, Le Trabendo, Petit Bain, La Gaîté Lyrique, Virage ou Mia Mao. Mais ces noms ne rassurent qu’à moitié celles et ceux qui les entendent. Ces salles plus commerciales, disent Mathilde Quéguiner et Thomas Galliou, n’offrent ni l’accompagnement social, ni l’ancrage militant, ni le public fidèle bâti en dix ans à La Station. Et Mathilde Quéguiner n’est guère optimiste sur ce qui pourrait en rester après trois ans d’absence : « les gens oublient vite, quand même. »
« Alerter sur l’avenir des espaces festifs parisiens »
Le collectif Kindergarten a lui aussi mis fin à ses soirées cette année, le 27 juin, à Petit Bain, le même week-end que les fermetures du Sample et de La Flèche d’Or. Dans son communiqué, l’équipe dit vouloir, par ce dernier rendez-vous, « alerter sur l’avenir des espaces festifs parisiens ». Pour l’un de ses cofondateurs, Hugo Do Peso, « aujourd’hui quand on a 19 ans, on ne peut pas forcément se permettre de payer 25 balles une place de club, plus un cocktail, plus un Uber. » Résultat : moins de public fidèle, des clubs qui se crispent et misent sur « un public aisé, plus âgé », qui « fait confiance aux machines à fric plutôt qu’aux petits collectifs débutants. » Cette mécanique, dit-il, a commencé bien avant 2026. Entre 2017 et 2020, de nombreuses petites salles éphémères permettaient chaque année à de nouveaux collectifs de se faire une place. Depuis le Covid, ce genre de lieu s’est raréfié, et avec lui, les occasions pour les jeunes collectifs de percer.
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Une pression plus directement répressive s’ajoute désormais à ces logiques économiques : le 21 juillet, le Parlement a définitivement adopté le projet de loi RIPOST, qui crée un délit spécifique d’organisation de free party, passible de deux ans de prison. Le climat de surveillance touche aussi les lieux qui échappent à tout cadre légal. Alex, par exemple, préfère ne même pas nommer le dernier squat parisien encore en activité, de peur d’attirer l’attention sur lui : « mieux vaut le passer sous silence. » Cette pression, aussi réelle soit-elle, relance une question plus ancienne au sein même des communautés queers : que représente vraiment la fête, face à une époque qui se durcit ?
La fête est-elle politique ?
Arnaud Idelon voit dans la fête un espace politique à part entière : « un espace démocratique », dit-il, « où on passe du temps avec des personnes qu’on ne verrait pas forcément ailleurs », un lieu où des communautés peuvent « célébrer leurs identités sans avoir peur, ou moins peur, des rapports de domination qui ont lieu le jour. » C’est aussi la ligne défendue par la tribune publiée le 23 juillet sur le Club de Mediapart, signée par une trentaine de collectifs et d’artistes, dont Hugo Do Peso de Kindergarten : “la fête est indissociable de la lutte politique”, écrivent-ils, citant Emma Goldman : « si je ne peux danser dans ta révolution, je n’y prendrai pas part. »
Habibitch, danseuse et militante radicale, autrice de Décoloniser le dancefloor (Les Liens qui Libèrent, 2026), adapté d’une conférence dansée qu’elle porte depuis plusieurs années, fait sur ce point une distinction plus nette. Pour elle, la fête en elle-même n’a rien de politique, et le prétendre relève d’un raccourci qui l’agace, en particulier chez celles et ceux qui pensent que le simple fait de sortir et de se défoncer suffirait, en soi, à faire acte de résistance. « Ça n’a rien de politique d’aller prendre de la 3-MMC dans les toilettes d’une soirée pour s’éclater la gueule, même si on est entre personnes queers. » Ce qui peut devenir politique, ce n’est pas l’acte de faire la fête, mais ce qu’on en fait : « ce qu’on fait à partir de la force qu’on peut potentiellement récupérer en étant dans une communauté qui trouve de la joie sur un même plan. » Dans les temps de fascisme actuels, ajoute-t-elle, présenter la fête elle-même comme un acte politique lui semble même “vraiment indécent”, au regard de militants emprisonnés, d’artistes qui perdent leur carrière, de jeunes mutilés par des tirs de LBD.

Cette tension pèse d’autant plus que l’époque qui vient s’annonce incertaine. Pour Apolline Bazin, le calendrier électoral pourrait déplacer une partie de l’énergie qui allait à la fête : « il y a aussi des gens qui ne vont pas aller danser mais qui vont beaucoup militer, ces temps qui viennent. » Mathilde Quéguiner y voit, elle aussi, un vrai point de bascule pour tout le secteur, selon les résultats à venir. Mais cette bascule vers le militantisme n’exclut pas la fête, elle s’y mêle, veut croire Hugo Do Peso : « on danse déjà à la Pride, dans toutes les autres manifs, en appart, en squat, en concert. » Tant qu’il y aura des communautés queers, elles trouveront le moyen de se retrouver et de danser, même quand les lieux dédiés se raréfient.
Où vont aller danser les queers, concrètement ?
Concrètement, où va donc cette scène en attendant ? Pour Apolline Bazin, le report a déjà commencé, vers des lieux plus modestes ou plus récents : le TLM, un bar sur la Petite Ceinture dans le 19e, ou le Bal Chavaux à Montreuil, ouvert par l’équipe de La Marbrerie rue de la Résistance (ça ne s’invente pas), qui a accueilli en mai le Bal des Pxtes. Cartilage, dans le 12e, ouvre quant à lui régulièrement ses portes à de jeunes collectifs queers, comme FEAST, qui y a organisé sa toute première soirée en mai, dédiée aux lesbiennes et à leurs ami·es. Ce qui l’inquiète, ce n’est pas tant l’absence de lieux, dit-elle, que la disparition d’un certain format d’événement : une jauge modeste, un public au moins à moitié queer, majoritairement de gauche. « C’est surtout cette qualité-là d’événement qui va manquer », dit-elle, « parce que ce n’est pas un format qu’il y a beaucoup : soit on a de la boîte, avec une plus grosse capacité et des publics beaucoup plus hétérogènes, soit on a du bar. »
Plus que les lieux eux-mêmes, appelés à ouvrir et fermer au gré des baux et des travaux, ce sont peut-être les collectifs qu’il faut suivre pour savoir où va danser cette scène. Jeudi OK, Discoquette, Fierce Faces, la Freakish, la Gomorrhée, Club Rêverieou le collectif Aïe (entre autres) continuent d’organiser des soirées, en cherchant, à chaque fois, un lieu d’accueil différent. Une débrouille, à l’image de ce que rappelait Kindergarten en cessant son activité, mais qui a aussi l’avantage de ne dépendre d’aucune adresse en particulier.
D’autres lieux, eux, tiennent encore. La Folie, Rosa Bonheur et une poignée d’autres adresses continuent d’accueillir les publics queers à Paris, et figurent parmi les bars et boîtes recensés par la mairie sur sa carte des établissements festifs « responsables ». Des lieux ferment, d’autres ouvrent ou tiennent bon : plusieurs des personnes interrogées y voient moins une extinction qu’un cycle, qui recommence à chaque nouvelle génération.
Alex, lui, n’a pas de plan précis pour l’après. « J’avoue, je ne sais pas du tout où je vais aller danser », dit-il. « Je suis un peu désemparé. » La Flèche d’Or, elle, a laissé un dernier mot sur ses réseaux avant de fermer, sans savoir qui, en 2027, reprendra les clés de la gare de Charonne : « Les murs vont se taire, mais ce qu’ils ont abrité continue de vivre en nous. Parce qu’aucun lieu ne disparaît vraiment tant qu’il continue à habiter celles et ceux qui l’ont fait exister. »
Par Justine Sebbag


























































































